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LES DERNIÈRES ANNÉES
DE
LA FAYETTE
CALMANX LÉVY, ÉDITEUR
DU IIEME AUTEUR
Format in-8°
LE COMTE DE MONTLOSIER ET LE GALLICANISME
LA COMTESSE PALLINE DE liEAUMONT.
LA BOURGEOISIE FRANÇAISE.
MADAME DE CUSTINE.
ETUDES D UN AUTRE TEMPS
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE
vol.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays,
y compris la Suède et la Norvège.
IMPRIJIEUIF. CllAI.X, f.UE BEHGEHE, 20, PARIS. ~ 17870-9-92. — (Eucre lorilleui)
ÉTUDES SOCIALES ET POLITIQUES
LES DERNIÈRES ANNÉES
DE
LA FAYETTE
1792-1834
PAR
A. BARDOUX
DE LINSTITUT
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
18^-3
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1
.i'1
AVANT-PROPOS
Ce second volume comprend toute la vie de
La Fayette, depuis le jour où il sortit de
France pour éviter l'échafaud, le 20 août 1792,
jusqu'à sa mort, le 9 mai 4834.
Des documents, récemment publiés à Vienne
et tirés des archives autrichiennes, nous ont
permis d'éclairer d'un jour nouveau l'empri-
sonnement à Olmûtz de La Fayette, de sa
femme, de ses filles et de ses deux compa-
gnons, MM. de Latour-Maubourg et Bureaux
de Pusy.
.AVANT-PROPOS.
Nous nous sommes attaché, dans le récit
des faits qui suivent sa libération, à mettre en
relief, d'après les correspondances, la véritable
pensée de La Fayette, pendant les événements
si dramatiques et si variés auxquels il a participé,
et que nous apprécions (telle est, du moins, notre
intention) avec une entière liberté d'esprit.
Nous ne dissimulons pas combien madame
de La Fayette lui était nécessaire, et nous fai-
sons une distinction dans le rôle politique du
mari, entre l'époque où sa femme ne vivait
plus et le temps où, tout en restant elle-même
et gardant ses propres opinions, son affection
passionnée et clairvoyante ne cessait de le
conseiller.
Nous n'avons pas cru devoir, sur certains
points historiques répétés dans tous les livres,
reprendre les détails d'événements connus.
Nous n'écrivons pas l'histoire de la Restauration
et celle de la révolution de Juillet ; mais, en
AVANï-PROPOS. m
relatant les faits essentiels qui se rattachent à
La Fayette, nous les avons contrôlés et com-
mentés par des lettres qui les expliquent et
qui aident à mieux motiver le jugement déti-
nitif de l'histoire.
A. B.
1" octobre 1892.
LES DERNIÈRES ANNÉES
DE LA FAYETTE
CHAPITRE PREMIER
LA FAYETTE A OLMUTZ
I
La Fayette a passé la frontière. Où va-t-il?
Il avait d'abord songé à la Hollande. Il aurait
gagné La Haye et réclamé la protection du
ministre d'Amérique. Il songeait ensuite à
s'installer à Rotterdam chez un de ses amis,
Pierre Paulus. Mais l'influence orangiste do-
minait alors et toute sécurité disparaissait.
L'Angleterre étant le seul pays oii l'on n'eût
pas le pouvoir de le faire arrêter, il penchait
vers l'Angleterre ^
Livrés à ces diverses pensées, ses amis et lui
1. Voir Mémoires de La Fayelte, t. III, p. 408.
Z LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE.
arrivèrent auprès du bourg de Bouillon, à sept
lieues de la France. C'était à l'entrée de la
nuit. Le feu d'une garde avancée leur apprit
qu'ils étaient en présence des Autrichiens. Les
chevaux étaient épuisés de fatigue et de soif
et tout autour, le paj's n'était pas sûr. Bureaux
de Pusy fut détaché pour se mettre en rapport
avec le commandant du poste et demander la
permission de traverser le bourg pour conti-
nuer la route vers la Hollande. Le comman-
dant, M. d'Harnoncourt, y donna son consen-
tement; malheureusement, dans une rue, La
Fayette fut reconnu. Il chargea alors Bureaux
de Pusy de déclarer la vérité, en promettant
de partir avant le jour. M, d'Harnoncourt
exigea un passeport du général Moitelle, qui
commandait à Namur. Bureaux de Pusy partit
avec un officier autrichien, chargé de remettre
les lettres du commandant.
Dès que le général eut ouvert le paquet, il
poussa des cris de joie : « La Fayette ! La
Fayette ! s'écriait-il ! Gourez sur-le-champ pour
en avertir monseigneur le duc de Bourbon. »
LES DERNIEFIES ANNEES DE LA FAYETTE. S
On juge bien que le passeport fut refusé et
l'ordre expédié de transférer les officiers fran-
çais à Namur, sous bonne escorte.
Il n'y eut que Rivarol qui fut plus joyeux
que le général autrichien. Dans un pamphlet
publié à Liège (1792), il insulte La Faj^ette,
le calomnie et compte sur la vengeance des
Princes .
Avant de partir pour Namur, les officiers
arrêtés, voulant se distinguer nettement des
émigrés, signaient une déclaration collective,
par laquelle ils déclaraient : qu'ils ne pouvaient
être considérés comme des militaires ennemis,
puisqu'ils avaient renoncé à leur place dans
l'armée française, et moins encore, comme cette
portion de leurs compatriotes, que des intérêts,
des sentiments ou des opinions, absolument
opposés aux leurs, avaient portés à se lier
avec les puissances en guerre avec la France ;
mais comme des étrangers qui réclamaient
un libre passage que le droit des gens leur
assurait.
La Fayette adressait ensuite à sa femme ses
4 l.ES DKUNI 1:;R1:s ANNKES de la FAYETTE.
adieux et lui apprenait son arrestation (Roche-
fort, 21 août).
« Quelle que soit, disait-il, la vicissitude de
la fortune, vous savez, mon cher cœur, que
mon âme n'est pas de trempe à se laisser
abattre ; mais vous la connaissez trop bien,
pour n'avoir pas pitié du déchirement que j'ai
éprouvé en quittant ma patrie, à laquelle
j'avais consacré mes efforts, et qui eût été libre
et digne de l'être, si les intérêts personnels
n'avaient pas concouru à corrompre l'esprit
public, à désorganiser les moyens de résis-
tance au dehors, de liberté et de sûreté au
dedans. C'est moi qui, proscrit de mon pays
pour l'avoir servi avec courage, ai été forcé
de traverser un territoire soumis à un gou-
vernement ennemi, pour fuir la France qu'il
m'eût été si doux de défendre. Un parti au-
trichien était sur la route. Le commandant a
cru devoir nous arrêter ; de là nous allons
être conduits à Namur. Mais je ne puis penser
qu'on y ait la mauvaise foi de retenir plus
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. o
longtemps les étrangers qui, par une déclara-
tion patriotique et intentionnelle, ont eu soin
de se séparer des Français émigrés pour des
«^inions si opposées aux nôtres, et qui an-
nonçaient l'intention de se rendre dans un
pays neutre, la Hollande ou l'Angleterre...
Vous connaissez mieux que moi la liste de
tous les patriotes qui ont été massacrés soit
par les Marseillais, soit par les ordres de
MM. Pétion, Santerre et Danton. Il semble
qu'ils se soient attachés aux hommes qui ont
servi la liberté. Quant à moi, ma perte est ju-
rée depuis longtemps; j'aurais pu, avec plus
d'ambition que de morale, avoir une existence
fort différente de celle-ci; mais il n'y aura
jamais rien de commun entre le crime et moi.
J'ai, le dernier, maintenu la Constitution que
j'avais jurée.
» Vous savez que mon cœur eût été répu-
blicain, si ma raison ne m'avait pas donné
cette nuance de royalisme, et si ma fidélité à
mes serments et à la volonté nationale ne
m'avait pas rendu le défenseur des droits
6 LES DERNIEUES ANNEES DE LA FAYETTE.
constitutionnels du roi ; mais moins on a osé
résister, plus ma voix s'est élevée, et je suis
devenu le but de toutes les attaques.
» La démonstration mathématique de ne
pouvoir plus m'opposer utilement au crime et
d'être l'objet d'un crime de plus, m'a forcé de
soustraire ma tête à une lutte où il était évi-
dent que j'allais mourir sans fruit.
» J'ignore à quel point ma marche pourrait
être retardée ; mais je vais me rendre en An-
gleterre, où je désire que toute ma famille
vienne me joindre. Puisse ma tante accepter
aussi le voj^age! Je sais qu'on retient les fa-
milles des émigrés, mais ce sont celles des émi-
grés armés contre leur pays ; et moi, grands
dieux ! quel monstre oserait croire que je suis
dans ce cas?...
» Je ne fais point d'excuse ni à mes enfants,
ni à vous, d'avoir ruiné ma famille. 11 n'y a
personne parmi vous qui voulût devoir sa for-
tune à une conduite contraire à ma conduite.
Venez me joindre en Angleterre ! Établissons-
nous en Amérique ! nous y trouverons la liberté
LES DERNIERES ANXEESJ)E LA FAYETTE. 7
qui n'existe plus en France ; et ma tendresse
cherchera à vous dédommager tous des jouis-
sances que vous aurez perdues.
» Adieu, mon cher cœur. »
Le caractère, les sentiments, les idées poli-
tiques que La Fayette avait manifestés depuis
son entrée à la Constitution, se retrouvent
dans cette lettre si différente des envolées de
la première heure, mais éloquente par la sim-
plicité du cœur et toute vibrante encore des
répugnances invincibles qui séparent en deux
camps les amis de la Révolution. Il était loin
de prévoir alors la suite d'infortunes qui l'at-
tendaient et qui auraient accablé une âme
moins forte que la sienne.
Les prisonniers furent conduits de Namur
à Nivelle ; et là, gardés avec soin.
La Fayette put écrire à sa tante madame
de Chavaniac et à M. de La Rochefoucauld.
Mais cette dernière lettre ne parvint pas à
son vertueux ami. L'amour de la liberté, si
constant et si pur chez La Rochefoucauld,
8 LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE.
n'avait pu à Gisors sauver sa tête des mains
des assassins*.
Pendant le séjour à Nivelle, le gouverne-
ment autrichien donna l'ordre de s'emparer
du trésor de guerre qu'on supposait emporté
par La Fayette. Il fit observer froidement
« que sans doute leurs Altesses Royales sen-
taient qu'elles l'eussent emporté à sa place ».
Pendant qu'il riait avec ses compagnons de
cette injure, les commissaires, un peu confus,
reconnaissaient qu'en défalquant le prix des
chevaux vendus depuis leur arrestation, les
prisonniers possédaient, entre eux tous, la va-
leur de deux mois d'appointements. On sépara
les captifs en trois parties : ceux qui n'avaient
pas servi dans la garde nationale furent relâ-
chés, avec défense de rester dans le pays ; les
aides de camp de La Fayette furent enfermés
dans la citadelle d'Anvers et n'en sortirent
qu'au bout de deux mois ; La Fayette et ses
trois anciens collègues à l'Assemblée natio-
1. Voir Mémoires de La Fayette, t. III, p. 411.
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. 9
nale, Bureaux de Pusy, de Latour-Maubourg
et Alexandre de Lameth, furent conduits à
Luxembourg. Au moment du départ, le géné-
ral ne put embrasser que son aide de camp
Romeuf. Il le chargea de publier, après sa
mort, cet écrit, témoignage de ses inébran-
lables convictions politiques :
« J'avais bien prévu que si je tombais entre
les mains des gouvernements arbitraires, ils
se vengeraient de tout le mal que je leur ai
fait ; mais, après avoir défendu contre les fac-
tieux, jusqu'au dernier instant, la Constitution
libre et nationale de mon pays, je me suis
abandonné à mon sort, pensant qu'il valait
mieux périr par la main des tyrans que par
les mains égarées de mes concitoyens. Il fal-
lait surtout éviter qu'un grand exemple d'in-
gratitude nuisît à la cause du peuple, auprès
de ceux qui ignorent qu'il y a plus de jouis-
sances dans ur^ seul service rendu à cette cause,
que toutes les vicissitudes personnelles ne peu-
vent causer de peines. »
10 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Huit jours après, les quatre prisonniers fu-
rent conduits à Wezel. Il avait été tenu, rela-
tivement à leur sort, un conseil de guerre
auquel assistait le baron de Breteuil, repré-
sentant des princes émigrés. On y convint que
l'existence de La Fayette était incompatible
avec la sûreté des gouvernements de l'Eu-
rope.
Pendant trois mois, les prisonniers, gardés
à vue, furent privés de toutes nouvelles et à ce
point séparés les uns des autres que, Latour-
Maubourg, ayant été informé, par l'indis-
crétion de l'un des geôliers, d'une sérieuse
indisposition de La Fayette, demanda qu'il
fût permis au plus intime ami qu'il eût au
monde, de recueillir son dernier soupir. On
lui répondit que cela ne se pouvait pas. Peu
de temps après, le commandant de la forte-
resse et un commissaire auditeur se transpor-
tèrent auprès de La Fayette, et l'invitèrent,
au nom du roi de Prusse, à donner des con-
seils contre la France, s'il voulait améliorer
son sort. « — Le roi de Prusse est bien im-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. Il
pertinent, » répondit le prisonnier en haussant
les épaules.
On le conduisit, avec Latour-Maubourg et
Pusy, de Wezel à Magdebourg, où ils furent
détenus pendant un an jusqu'à la fin de jan-
vier 1794. Quant à Alexandre de Lameth, il
passa graduellement à l'état de liberté, qui lui
fut accordé au bout de peu de mois ^ .
Les dépêches tirées des archives de Vienne
établissent cependant que La Fayette avait con-
servé quelques sympathies à Berlin, grâce à la
princesse Wilhelmine et au prince Henri de
Prusse. Dès le commencement de l'année 1794,
ils obtinrent que le gouvernement déclarât
qu'il ne voulait pas supporter plus longtemps
les « désagréments de l'arrestation de La
Fayette ». Frédéric-Guillaume II commençait
à parler ouvertement de la haine de l'Autri-
che contre le prisonnier. Le 13 février 1794,
le ministre Thugut présente un rapport à
l'empereur François, dans lequel il rappelle,
1. La Fayette en Autriche, par Max liùdinger, Wien 1878.
12 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
en termes formels, le désir maintes fois ma-
nifesté par la cour de Prusse, de se débarras-
ser de la surveillance de La Fayette et de ses
compagnons.
Pendant que les négociations pour le trans-
fert des prisonniers en Autriche traînent en
longueur, revenons à madame de La Fayette
que nous avons laissée en France.
Elle était restée à Chavaniac, auprès de sa
tante; sa mère, la duchesse d'Ayen, et sa sœur,
la vicomtesse de Noailles, étaient venues parta-
ger sa solitude. Ce repos d'esprit n'avait pas
duré longtemps. Il avait fallu se séparer, et
Adrienne avait dit adieu (c'était le dernier) à
sa mère et à sa sœur, obligées de retourner à
Paris. Sa fdle aînée, bien qu'elle n'eût que
quatorze ans, lui procurait quelques consola-
tions. La lettre de son mari à l'Assemblée, son
apparition courageuse à la barre, lui avaient
apporté « toutes les jouissances qu'elle était
accoutumée à trouver dans sa conduite».
Bientôt après, il l'avait engagée à venir le
joindre à l'armée. Elle craignit que, dans l'ef-
LES DERNÎÈRES ANNÉES UE LA FAYETTE. IS
fervescence des esprits, son déplacement ne
servît de prétexte aux calomnies, ou ne gênùt
l'action de son mari. Elle se sacrifia encore
une fois.
C'est à Chavaniac qu'elle apprit tous les évé-
nements qui suivirent, et d'abord le 10 Août,
et comment son père, le duc d'Ayen, et son
beau-frère, le duc de Gramont, qui étaient aux
Tuileries pour défendre le roi, avaient échappé
aux dangers de cette journée, et enfin la ré-
sistance de son mari à Sedan. Le 24 août, elle
recevait de sa sœur, madame de Noailles, un
billet qui lui apprenait que La Fayette élait
hors de 'France.
L'ivresse de sa joie fut égale à son désespoir
des jours précédents. Par un pressentiment
qui tenait à sa perspicacité, elle brûla ou cacha
les papiers compromettants; le 10 septembre
17912, le château fut investi à huit heures du
matin. Un commissaire nommé Aulagnier,
juge de paix au Puy, lui présenta un arrêté
du Comité de sûreté générale, et une lettre de
Roland, ministre de l'intérieur, qui ordon-
14 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
naient de la conduire à Paris avec ses en-
fants \
Madame de La Fayette ne montra aucun ef-
froi ; elle donna immédiatement les ordres du
départ ; et, comme Aulagnier ouvrait son se-
crétaire et s'emparait des lettres du général :
« Vous y verrez, monsieur, dit-elle, que s'il
y avait eu des tribunaux en France, M. de La
Fayette y eiit apporté sa tête, bien sûr qu'il
ne se trouverait pas une action de sa vie qui
pût le compromettre aux yeux des vrais pa-
triotes.
» — Les tribunaux, aujourd'hui, madame,
dit Aulagnier, sont l'opinion publique. »
Madame de Chavaniac, quoique âgée de
soixante-treize ans, déclara qu'elle ne se sépa-
rerait pas de sa nièce. On arriva sans accident
au Puy, malgré des cris furieux et des pierres
lancées dans la voiture. Les membres du Di-
1. Voir procès-verbal du commissaire Aulagnier.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. lo
rectoire du département furent immédiatement
convoqués. Madame de La Fayette déclara
qu'elle se plaçait avec confiance sous leur pro-
tection, parce qu'elle voyait en eux l'autorité
du peuple et qu'elle la respectait. Elle de-
manda ensuite que les lettres de son mari fus-
sent copiées avant d'être envoyées à Paris et
qu'une copie lui fût remise. Elle sollicita même
la permission de lire tout haut ces lettres, et
quelqu'un ayant manifesté la crainte que cette
lecture ne lui fût pénible : ^c Au contraire,
monsieur, reprit-elle, les sentiments qu'elles
expriment me soutiennent et sont ma conso-
lation. »
Cette lecture achevée et les copies terminées,
elle démontra l'injustice de sa détention, et
conclut en disant que si l'on persistait à la rete-
nir comme un otage, le Directoire lui rendrait
un grand service en obtenant qu'on lui laissât
Chavaniac pour prison, et elle offrait sa pa-
role de n'en point sortir. M. de Montfleury,
président du Directoire du département, pré-
senta cette requête à Roland, ministre de l'in-
16 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
térieur. Madame de La Fayette joignit à cette
dépêche une lettre qu'elle écrivit à Brissot^
qu'elle connaissait, lettre tout empreinte de la
courageuse fierté de son âme ^ :
« Au Puy, 12 septembre 1792.
» Monsieur, je vous crois réellement fana-
tique de liberté; c'est un honneur que je fais
en ce moment à bien peu de personnes. Je
n'examine pas si ce fanatisme, comme celui de
la religion, agit ordinairement contre son ob-
jet, mais je ne saurais me persuader qu'un
ami zélé de l'affranchissement des noirs puisse
être un suppôt de la tyrannie ; je pense que
si le but de votre parti vous passionne, du
moins ses moyens vous répugnent. Je suis sûre
que vous estimez, je dirais presque que vous
respectez M. de La Fayette, comme un ami
courageux et fidèle de la liberté ; lors même
que vous le persécutez, parce qu'il a des opi-
1. Vie de madame de La Fayette, par madame de Lasteyrie,
p. 243.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 17
nions contraires aux vôtres sur la manière
dont elle peut être affirmée en France, soute-
nue par un courage tel que le sien et par une
fidélité inébranlable, ses serments peuvent
s'opposer au parti que vous avez embrassé et
à votre nouvelle Révolution. Je crois tout cela,
et c'est pourquoi je m'adresse à vous, dédai-
gnant de m'adressera d'autres. Si je me trompe,
mandez-le-moi, ce sera la dernière fois que je
vous importunerai. »
Après avoir raconté son arrestation et ce
qui s'est passé devant le Directoire du dépar-
tement, madame de La Fayette ajoute :
« J'ignore quelle sera la réponse de
M. Roland. Il est aisé de voir que si elle est
dictée par la justice, elle me rendra ma liberté
indéfinie. Si elle est selon le vœu de mon
cœur, elle me permettra de me réunir à mon
mari, qui me demande en Angleterre, dès
qu'il sera délivré de sa captivité, afin que
nous allions ensemble nous établir en Amé-
48 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
rique, aussitôt que le voyage sera praticable.
Mais si on veut absolument me retenir en
otage, on adoucirait ma prison en me per-
mettant de la choisir à Chavaniac, sur ma
parole et sous la responsabilité de la munici-
palité de mon village. Si vous voulez me
servir, vous aurez la satisfaction d'avoir fait
une bonne action, en adoucissant le sort d'une
personne injustement persécutée, et qui, vous
le savez, n'a pas plus de moyens que d'envie
de nuire.
» Je consens à vous devoir ce service.
» NOAILLES-LA FAYETTE. »
Nous ne voulons pas refaire, après madame
de Lasteyrie, le récit des souffrances de sa
mère pendant la Terreur; nous ne pouvons
que renvoyer à un livre touchant par sa sim-
plicité et son éloquence sans apprêt. Nous ne
citerons que quelques-uns des traits qui font
le mieux connaître l'âme héroïque et profon-
dément religieuse de madame de La Fayette.
Le Directoire du département avait décidé
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 19
que la commune d'Aurat fournirait chaque
jour six hommes pour monter la garde à
Ghavaniac. — « Je déclare, dit-elle, que je ne
donne plus la parole que j'ai offerte, si l'on
met des gardes à ma porte. Choisissez entre
les deux sûretés, je ne cumule pas ma parole
avec des baïonnettes. » La garde fut supprimée,
et la municipalité d'Aurat dut rendre compte
tous les quinze jours, de la présence de
madame de La Fayette.
Avant de se rendre à la prison volontaire
de Ghavaniac, elle écrivait encore à Brissot :
« Après tout ce que votre crédit a fait, après
tout ce que vous osez depuis quelque temps
avec courage contre une faction meurtrière,
je ne puis croire que vous ne puissiez et
que vous ne vouliez obtenir du Gomité la
révocation entière de son arrêté. 11 fut pris à
une époque où il craignait que l'opinion de
M. de La Fayette ne pût soutenir quelques
citoyens dans la fidélité à la constitution; je
ne puis croire que vous n'obteniez pas que
20 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
l'ordre de M. Roland, qui ne s'appuie que sur
cet arrêté, soit aussi révoqué et que ma liberté
me soit rendue tout entière. Il est impossible
qu'un certificat de résidence dans les fers des
ennemis, pour s'être dévoué à la cause de la
liberté, ne vaille pas à la femme de La Fayette
les avantages que vaudrait à la femme d'un
artiste le certificat qui répondrait qu'il voyage
pour s'instruire de son art... Laissez les enne-
mis étrangers assouvir leur haine contre un
sincère ami de la liberté, ne vous unissez pas
à eux pour le persécuter dans ce qui lui est
cher. »
Le mari d'une de ses anciennes femmes de
chambre, M. Beauchet, commis à la liquidation
de la dette, allait et venait de Chavaniac à
Paris, portant les lettres de madame de La
Fayette. Il avait même communiqué aux mi-
nistres une lettre d'elle au duc de Brunswick,
le suppliant, comme chef des armées coalisées,
d'ordonner la mise en liberté de son mari.
Elle alla plus loin, sur le conseil de
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 21
M. Morris, ministre des États-Unis à Paris,
elle s'adressa au roi de Prusse : « Sire, lui
disait-elle, dans l'ignorance affreuse où je suis
depuis cinq mois, des nouvelles de M. de La
Fayette, je ne puis plaider sa cause; mais il
me semble que ses ennemis et moi, parlons
éloquemment en sa faveur, les uns par leurs
crimes, l'autre par l'excès de sa douleur. Les
uns prouvent sa vertu et combien il est redouté
des méchants; moi, je montre combien il est
digne d'être aimé. »
A3ant lu dans un journal une lettre de
Klopstock où le nom de La Fa3'ette était pro-
noncé avec bienveillance, elle s'empressa de lui
écrire. Elle profita du départ de deux plâtriers
italiens qui retournaient chez eux, pour faire
parvenir quelques lettres. Ainsi, d'après le
conseil de Gouverneur Morris qui ne cessa pas
d'être bon, elle lit appel au cœur de la prin-
cesse d'Orange, sœur du roi de Prusse j
madame de La Fayette reçut une réponse polie
qui mit du baume sur ses blessures.
A la fin de mars 179;^, la trahison de
22 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Dumouriez amena une recrudescence dans les
persécutions. Les papiers de Ghavaniac furent
de nouveau visités, sans qu'on y pût trouver
rien de suspect. La mission du représentant
du peuple Lacoste donna lieu à de nouvelles
inquiétudes. Il avait dit, en passant à Aurat,
qu'il fallait arrêter la citoyenne La Fayette.
Elle crut utile d'aller le trouver à Brioude.
a J'ai appris, monsieur, lui dit-elle, qu'il
est question d'emprisonner tous les ci-devant
nobles, à l'occasion de la trahison de M. Du-
mouriez; je viens vous déclarer que si, en
toute circonstance, je serais charmée d'être la
caution de M. de La Fayette, je ne puis l'être
en aucune manière, de ses ennemis. D'ailleurs,
ma vie et ma mort sont fort indifférentes à
M. Dumouriez. On ferait mieux de me laisser
dans ma retraite.
— Citoyenne, répondit Lacoste, ces senti-
ments sont dignes de vous.
— Je ne m'embarrasse pas, monsieur,
répliqua-t-elle, de savoir s'ils sont dignes de
LES DERNIÈRES ANNÉFS DE LA FAYETTE. 23
moi, je désire seulement qu'ils soient dignes
de M. de La Fayette. »
Les nouvelles de Paris la tenaient dans une
agitation continuelle. La journée du 31 mai,
en assurant le triomphe des jacobins, aggrava
sa situation. Il y eut cependant un rayon de
soleil dans ses nuits de douleur et d'angoisses
mortelles. Elle reçut, par l'entremise du mi-
nistre des États-Unis, des nouvelles. Son mari
lui écrivait de Magdebourg :
« Les cinq objets de ma tendresse sont donc
toujours réunis à Ghavaniac, mon cher cœur,
et dans un état de tranquillité qu'ils méritent
trop bien, pour que j'osasse l'espérer! J'étais
sûr que, d'un autre côté, le désir même d'ob-
tenir ma liberté ne vous arracherait aucune
démarche, ni aucune expression qui ne fût
pas digne de vous; mais la manière dont vous
m'en parlez répond tellement à mon cœur,
que j'ai besoin de vous en remercier. Je vous
ai associée à des destinées fort agitées et
24 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
actuellement fort tristes; mais je sais que vous
trouvez quelque douceur à penser que votre
tendresse et votre estime sont au premier rang
des souvenirs de ma vie, des consolations de ma
captivité solitaire et des épreuves d'un avenir
qui, s'il me rend à ma famille, m'en laissera
jouir plus que jamais.
» Je continue à être content de ma santé et
particulièrement de ma poitrine, malgré le
régime inverse de ce qu'il lui faudrait. Pen-
dant une heure chaque jour, on me tire de
mon trou pour avaler un peu d'air extérieur;
j'ai des livres
» Adieu, mon cher cœur, je vous conjure
tous de ne pas vous abandonner à des idées
trop affligeantes, de vous occuper de l'espé-
rance de nous revoir. 11 m'est impossible de
croire que mon étoile soit tout à fait éteinte,
puisque ma Dauvre tante, par un miracle de
tendresse, a eu la force de résister à ce nouveau
choc. Je l'embrasse de tout mon cœur, ainsi
qu'Anastasie, Georges, Virginie et M. Frestel,
qui est bien aussi de la famille.
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. ^2d
» Adieu, adieu, je vous embrasse et je vous
chéris de toute mon âme. »
Le désir d'aller le rejoindre fut plus violent
que jamais dans Tâme de madame de La
Fayette. Elle ne voulait cependant tenter de
se séparer de madame de Ghavaniac que lors-
qu'elle aurait assuré son sort et payé quelques
dettes urgentes. Elle s'adressa à M. Morris, qui
répondit de la manière la plus généreuse, lui
offrant avec délicatesse l'argent nécessaire, et
ajoutant que, si les circonstances lui faisaient
perdre ce qu'il avançait, les Américains en
répondraient. Les créanciers de La Fa^'ette
furent ainsi payés. Tandis qu'à ce moment de
la Révolution, beaucoup de femmes d'émigrés
crurent nécessaire à la conservation de la for-
tune de leurs enfants et à leur sûreté person-
nelle, de faire acte de divorce ; chez madame
de La Fayette, la conscience fut supérieure à
toute autre considération. Elle n'adressait pas
une demande, ne présentait pas une pétition,
sans éprouver de la fierté à commencer tout
26 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
ce qu'elle écrivait par ces mots : La femme La
Fayette.
Les biens de son mari furent mis en vente;
elle alla protester « au district, contre l'injus-
tice que l'on commettait en appliquant les lois
sur l'émigration à celui qui, dans ce moment,
était prisonnier des ennemis de la France ».
Sa foi religieuse, très sincère, ne l'abandon-
nait pas, au milieu des épreuves ; malgré les
dénonciations, elle rassemblait, chaque di-
manche, les femmes pieuses du village, et
leur parlait de la vie future ; indifférente à
ses droits seigneuriaux, elle se prêta « au triage
des papiers entachés de féodalité ». Ces pa-
piers furent emportés avec les bustes du roi
et de Mirabeau, et anéantis. C'étaient les pré-
liminaires de son arrestation. Le Comité ré-
volutionnaire l'avait décidée.
Madame de La Fayette fut enfermée à la
maison d'arrêt de Brioude. Sa tante, décrétée
comme elle d'arrestation (janvier 1794), fut,
à cause de son grand âge, laissée à Chavaniac.
M. Frestel réussit à gagner le geôlier, et put,
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. Zl
une ou deux fois, amener à la prisonnière ses
enfants. Son courage était la ressource de tous
ceux qui l'environnaient. Une seule pensée la
plongeait dans une profonde affliction : elle
venait d'apprendre que sa mère, la duchesse
d'Ayen, sa sœur, la vicomtesse de Noailles, et
sa grand'mère la maréchale, avaient été en-
fermées à la prison du Luxembourg.
On était à la fin de mai 1793, lorsque
l'ordre de la conduire à la prison de La Force,
à Paris, parvint à Brioude. M. Frestel, l'ancien
précepteur de La Fayette, emporta les petits
bijoux des servantes de la maison, qui les of-
fraient, afin de les vendre, pour éviter à ma-
dame de La Fayette le transport en charrette,
de brigade en brigade. Elle put dire adieu à
ses plus jeunes enfants, leur faire ses dernières
recommandations ; elle leur fit promettre, si
elle mourait, de chercher tous les moyens
possibles pour retrouver leur père. Sa fille
aînée, Anastasie, était allée au Puy pour ob-
tenir du représentant Guyardin la permission
d'accompagner sa mère. Il refusa, en mêlant
28 LES DEUNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
des plaisanteries grossières à son refus. M. Fres-
tel suivait la voiture, la plupart du temps à
pied.
Madame de La Fayette arriva à Paris le
19 prairial, la veille de la fête de l'Être su-
prême. Elle fut déposée à la Petite-Force.
Madame Beauchet, son ancienne femme de
chambre, prévenue par le conducteur, venait
tous les deux jours à la porte de la prison. Elle
s'assurait au guichet que son ancienne maî-
tresse vivait encore, et elle l'écrivait à ses en-
fants. L'histoire de la Révolution est pleine de
ces dévouements obscurs qui relèvent la nature
humaine et qui, à travers les crimes, n'ont
jamais fait désespérer de sa grandeur. C'étaient
les paysans de Chavaniac qui nourrissaient
les jeunes enfants de La Fayette et leur vieille
tante. On avait fait vendre le château et les
meubles ; madame de Chavaniac ne put rache-
ter que son lit; elle n'eut même pas la con-
solation de garder le portrait de son père,
uspendu à son chevet depuis la bataille de
Minden.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETIK. 29
Au bout de quinze jours, madame de La
Fa^'ette fut transférée au Plessis, l'ancien col-
lège où son mari avait été élevé, et qui avait été
transformé en prison. Elle y trouva sa cou-
sine, la duchesse de Duras, et fut accueillie
par elle de la manière la plus touchante*.
Depuis la loi da 22 prairial, le Tribunal
révolutionnaire faisait exécuter soixante per-
sonnes par jour; madame de La Fayette voyait
chaque matin partir du Plessis quinze prison-
niers pour l'échafaud. « L'idée qu'on sera
bientôt de ce nombre, disait-elle, rend plus
ferme pour un pareil spectacle. » Elle fit alors
son testament. Nous y lisons ces lignes, où
l'image de son mari est toujours présente et
où la ligueur de son âme puritaine s'est gra-
vée en traits ineffaçables : « Je pardonne de
tout mon cœur à mes ennemis, si j'en ai, à
mes persécuteurs, quels qu'ils soient, et même
aux persécuteurs de ceux que j'aime, je prie
Dieu de les combler de biens et de leur par-
ie Voir Mes Prisons, par la duchesse de Duras.
30 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
donner, comme je leur pardonne. Seigneur,
en . vous priant pour nos persécuteurs aussi
sincèrement que votre grâce me l'inspire, vous
ne rejeterez pas mes prières pour ce qui m'est
cher, et vous nous traiterez selon la grandeur
de vos miséricordes. Ayez pitié de moi, ô mon
Dieu ! — Je déclare que je n'ai cessé d'être
fidèle à ma patrie, que je n'ai jamais pris
part à aucune intrigue qui pût la troubler, que
mes vœux les plus sincères sont pour son bon-
heur, que les principes de mon attachement
pour elle sont inébranlables, et qu'aucune per-
sécution, de quelque part qu'elle vienne, ne
peut les altérer. Un modèle bien cher à mon
cœur me donne l'exemple de ces sentiments.
— Je remets, mes chers enfants, je remets
mon âme entre vos mains!... Ayez pitié de
moi, ô mon Dieu ! '■>
Madame de La Fayette passa ainsi cinquante
jours, attendant la mort. On parvint à lui ca-
cher que sa mère, sa sœur et sa grand'mère,
la maréchale de Noailles, trois générations,
avaient été immolées le 4 thermidor. Quelques
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 31
jours après, Robespierre tombait enfin. Le nou-
veau Comité de sûreté générale, composé des
Thermidoriens, chargea vers la fin de fructidor
(septembre 1794), les représentants Bourdon
de l'Oise et Legendre de visiter les prisons du
Plessis et de décider du sort des prévenus.
Tous furent délivrés, même madame de Duras.
Madame de La Fayette comparut la der-
nière. On n'osa pas l'annoncer tout haut,
comme on avait fait pour les autres. Ce fut à
elle à dire un nom dont elle était accoutumée
à se glorifier. Les représentants du peuple dé-
cidèrent que son mari avait trop évidemment
trahi pour qu'ils prissent sur eux de statuer,
et qu'elle n'avait qu'à envoyer ses papiers au
comité. Elle pria les commissaires de les pré-
senter eux-mêmes. « Vous ne parliez pas ainsi,
lui répondit Legendre, quand vous étiez si in-
solente avec vos aides de camp. »
M. Monroë, qui avait remplacé Gouverneur
Morris comme ministre des États-Unis, s'em-
pressa d'aller la visiter, et de solliciter, mais
sans succès, sa délivrance. La prisonnière fut
32 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
transférée rue Notre-Dame-des-Ghamps. Le
Père Garrichon, le digne prêtre qui avait ac-
compagné jusqu'au pied de l'échafaud ma-
dame de Noailles, s'introduisit, comme me-
nuisier, dans la maison de détention. Il vint
apporter à madame de La Fayette des conso-
lations et lui faire le récit des derniers mo-
ments de sa mère, de sa grand'mère et de sa
sœur.
Qui n'a lu dans la vie de madame d'Ayen
la relation du Père Garrichon, ce violent
orage qui éclate au passage des charrettes et
qui faisait chanceler, sur sa misérable planche
sans dossier, la vieille maréchale, dont le bon-
net, soulevé par le vent, laissait passer les
cheveux gris? Qui ne suit des yeux, sous ce
ciel noir, traversé d'éclairs, madame d'Ayen et
sa fille, s'inclinant sous la prière du courageux
prêtre qui les accompagnait, sous un déguise-
ment ? Et qui ne voit monter à l'échafaud
madame la maréchale, dont il fallut échancrer
le haut de la robe pour lui découvrir le cou ;
et la duchesse d'Ayen, dont le bourreau arra-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 33
cha le bonnet retenu par une épingle et une
poignée de cheveux ; enfin Louise, sa fille, en
robe blanche, dont la chevelure fut aussi pro-
fanée, et disant à un jeune homme montant
avant elle les degrés du supplice, et qui blas-
phémait : « De grâce, monsieur, prononcez le
mot de pardon ? »
Cette journée du 22 juillet 1794 avait enlevé
à madame de La Fayette tout désir de vivre.
Que lui importaient les souffrances physiques,
dans sa chambre sans feu durant le rude hi-
ver de 1795? Enfin, grâce au zèle persévérant
de M. Monroë, grâce au dévouement de ma-
dame de Duras, qui arracha l'adhésion de Le-
gendre en allant le voir à sa toilette, l'élargis-
sement de la prisonnière fut signé le 2 pluviôse
(22 janvier).
Son premier soin en sortant de prison fut
d'aller remercier M. Monroë et le prier de
compléter son ouvrage en obtenant un passeport
pour elle et sa famille. Elle n'avait qu'un but,
rejoindre son mari, dont elle ne recevait plus
de lettres et régler le sort de son fils. Son bon
3
34 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
sens la détermina à envoyer Georges en Amé-
rique. Elle était sûre que c'était la pensée de
M. de La Fayette. M. de Ségur procura à cet
enfant, par l'intermédiaire de Boissy d'Anglas,
un passeport sous le nom de Motier M. Frestel
en obtint un autre sous le nom de Russe!;
madame de La Fayette lui remit une lettre
pour Washington.
a Monsieur, disait-elle, je vous envoie mon
fils .. Celui qui vous remettra cette lettre a
été depuis nos malheurs notre a[)pui, notre
ressource, notre consolation, le guide de mon
fils... C'est aux soins généreux de cet ami que
mes enfants doivent la conservation de la vie
de leur mère... Mon vœu est que mon fils
mène une vie très obscure en Amérique; qu'il
y reprenne des études que trois ans de mal-
heurs ont interrompues, et qu'éloigné des lieux
qui pourraient ou abattre ou indigner trop
fortement son âme, il puisse travailler à se
rendre capable de remplir les devoirs d'un
citoyen des États-Unis, dont les sentiments et
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 3o
les principes seront toujours d'accord avec ceux
d'un citoyen français... Je supplie M.Washing-
ton d'agréer avec bonté l'hommage de ma
confiance, de mon respect et de mon dévoue-
ment. »
Au moment oij elle se séparait de Georges,
elle trouva des forces dans la conviction que
c'eût été l'avis de son mari. Pour se refaire le
cœur, elle passa avec ses filles quelques jours
à Chavaniac, racheté par sa tante, grâce à la
vente des diamants que madame de Gramont
avait mis à sa disposition. Cette sœur adorée
était venue avec son mari à pied de Franche-
Comté, en passant par Paris, pour revoir en
Auvergne madame de La Fajette. C'est à peine
croyable. Ils évitaient ainsi de rencontrer les
Terroristes dans les voitures publiques ; et,
comme ils n'avaient pas assez d'argent pour
aller en poste, ils amenaient leurs trois petits
enfants qu'on avait placés dans des paniers,
suspendus aux flancs d'un cheval.
Madame de La Fayette repartit bientôt pour
36 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Paris, afin de prendre le passeport si désiré,
que le crédit de son oncle, M. de Ségur, lui
faisait obtenir. En attendant, elle prit posses-
sion des biens que sa mère possédait en Brie
et qu'un décret venait de restituer aux héri-
tiers des condamnés. Elle pourvut au sort de
toutes les personnes dont elle était la res-
source.
Enfin ce passeport fut délivré. Ses deux
filles et elle partirent sur-le-champ pour Dun-
kerque et s'embarquèrent le 5 septembre pour
Hambourg sur un bâtiment américain. Après
huit jours de navigation, madame de La
Fayette arrivait à Altona, où habitait sa sœur,
madame de Montaigu, et leur tante, madame
de Tessé. Les Mémoires de madame de Mon-
taigu qu'a rédigés M. Callet donnent sur cette
réunion douloureuse des détails émouvants*.
« Ses malheurs avaient beaucoup changé ma-
dame de La Fayette, mais on voyait encore
dans ses traits, sous la marque de ses souf-
1. A nne-Paule- Dominique de Noailles, marquise de Mon-
taigu, par Auguste Callet, Rouen, 1859, 1 volume.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 37
frances, un calme surprenant, et avec cela un
air de résolution qui avait quelque chose
d'étrange et de tout à fait imposant. » Les
deux sœurs étaient si émues qu'elles furent
longtemps sans pouvoir se parler; elles con-
naissaient l'une et l'autre la journée du
22 juillet, et dans leur silence, coupé de
larmes, elles ne pouvaient en détacher leurs
pensées.
II
Depuis son arrestation, La Fayette avait
trouvé dans la princesse d'Hénin une admi-
rable amie. Elle s'était réfugiée en Angleterre.
La plupart des lettres que le général put
écrire, pendant la première partie de sa cap-
tivité, lui furent adressées, et c'était elle qui
s'efforçait de faire parvenir à tous des nou-
velles et des consolations. Remplir une pa-
38 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
reille mission, dans des temps si troublés, était
plus que difficile et compromettant.
Sa correspondance avec la princesse d'Hé-
nin montre bien l'état d'âme du prisonnier,
son énergie morale et sa tendresse pour ceux
qui l'aimaient. Ce qu'était la prison de Magde-
bourg est indescriptible. Imaginez une ca-
verne pratiquée sous le rempart de la citadelle,
et entourée d'une haute et forte palissade.
Après avoir ouvert quatre portes armées de
chaînes, cadenas, barres de fer, on parvenait,
non sans peine et sans bruit, à un cachot large
de trois pas et long de cinq et -demi. Le mur
du côté du fossé était moisi par l'humidité ;
celui du devant laissait voir un peu de jour
par une fenêtre grillée. Le prisonnier avait
quelques livres, dont on avait déchiré les
feuillets blancs. Ni encre, ni plume, ni papier.
Il avait pu cacher une feuille et il écrivait
avec un cure-dent et du noir délayé dans du
vinaigre. La fièvre et l'insomnie le rongeaient^
1. Correspondance, t. IV, pp. 220 et suivantes.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 39
Quelques soins que missent les geôliers à le
priver de toutes nouvelles, il avait appris
l'abominable meurtre de La Rochefoucauld, et
ce qu'il appelle ïassassinat du roi : « Vous
sentez, disait-il, avec quelle ardeur j'attends
les nouvelles de ma famille et les vôtres. Je
vous recommande surtout une discrétion invio-
lable 1 II y va de la fortune et de la vie de
quiconque, soumis à ce gouvernement, se se-
rait dévoué pour nous être utile. » Mais les
sentiments politiques de La Fayette, en ces
douloureux moments, sont plus nettement ex-
primés, dans une éloquente lettre écrite de ce
cachot de Magdebourg le 27 mars 1793, à
M. d'Archinholz, rédacteur à Hambourg, d'un
journal intitulé la Minerve, et auteur distin-
gué d'un ouvrage sur la guerre de Sept ans.
M. d'Archinholz avait rendu justice à la con-
duite politique de La Fayette et lui avait donné
une publique approbation.
Après l'avoir remercié, après avoir rappelé
qu'il avait déplu aux Jacobins, en blâmant leur
usurpation des pouvoirs, La Fayette ajoute:
40 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
« Quant à mes rapports avec le roi, j'eus
toujours son estime, jamais sa confiance, sur-
veillant incommode pour lui, haï de ses en-
tours, je cherchais à lui inspirer des senti-
ments et des démarches utiles à la Révolution,
à garantir ses jours et sa tranquillité. Lorsque
après son évasion, l'Assemblée constituante lui
offrit de nouveau la royauté, je crus devoir
unir ma voix à la presque unanimité des vo-
tants de ce décret, j'ai depuis réclamé contre
la licence qui menaçait sa personne et arrê-
tait l'exécution des lois ; je proposais enfin,
mais bien inutilement, qu'avec l'aveu de l'As-
semblée et une garde patriote, il allât à Com-
piègne mettre ses jours en sûreté, manifester
sa bonne foi, et par là peut-être assurer la
paix 1 La dernière fois que je le vis, il me dit
en présence de la reine et de sa famille, que
la constitution était leur salut, que lui seul la
suivait. Il se plaignit de deux décrets incons-
titutionnels, de la conduite du ministère jaco-
bin relativement à l'armée et souhaita que les
ennemis fussent battus. Vous parlez, monsieur,
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 41
de sa correspondance avec eux ; je l'ignore
encore; mais d'après ce que j'ai pu apprendre
de son horrible procès, je pense que jamais le
droit naturel et civil, la foi nationale, l'inté-
rêt public, ne furent violés avec tant d impu-
deur. »
Et, après s'être ainsi exprimé en toute liberté
d'esprit sur ses rapports avec Louis XVI, il
terminait cette précieuse lettre par ces mots qui
aident à connaître son caractère!
« Dans la sincérité de mon cœur, je vous
lègue, monsieur, cette consolante vérité : il y
a plus de jouissance dans un seul service
rendu à la cause de l'humanité, que la réunion
de tous ses ennemis et l'ingratitude même des
peuples ne peuvent jamais causer de tour-
ments. »
C'est dans ses lettres à madame d'Hénin
que nous suivons les combats qui se livraient
dans l'âme de La Fayette au fur et à mesure
42 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
que les crimes de la Terreur lui étaient ré-
vélés.
La jouissance que lui donnait un rayon de
soleil qu'il put savourer une heure par jour,
d'après l'ordre du médecin, le bonheur qu'il
éprouva en revoyant l'écriture de sa femme,
en apprenant des nouvelles de sa famille, de
ses amis, ne pouvaient distraire sa pensée des
échafauds qui restèrent dressés dans cette
lugubre année 1793 ^ Mais de tous les
meurtres, il en était un qui revenait sans
cesse à son esprit : « le nom de mon malheu-
reux ami La Rochefoucauld, s'écriait- il, se
présente toujours à moi... Ah! voilà le crime
qui a profondément ulcéré mon cœur ! » Et
nous trouvons pour la première fois en lui, la
trace de ce désenchantement qui saisit toujours
à certaines heures les hommes publics qui ont
le plus donné aux autres leur pensée et leur
âme. La Fayette écrit, en se rappelant l'assas-
sinat de Gisors, ces mots mélancoliques : « La
1. Lettres à la princesse d'Hénin, correspondance, t. IV, juin
et juillet 1793.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 43
cause du peuple ne m'est pas moins sacrée ;
je donnerais mon sang goutte à goutte pour
elle ; mais le charme est détruit. » Et dans une
autre lettre à la princesse d'Hénin, nous lisons
sous une forme différente l'expression du
même sentiment : « L'injustice du peuple,
sans diminuer mon dévouement à celte cause,
a détruit pour moi cette délicieuse sensation du
sourire de la multitude. » Il ne faut pas tou-
jours croire sur parole ces adorateurs de
popularité. Ce sont des amoureux. Le charme
renaît à la première occasion, et La Fayette
septuagénaire, se retrouvant en face de l'objet
de sa passion, se remettra à croire à ses
caresses avec la même crédulité qu'autrefois.
S'il avait reçu dans sa prison des nouvelles
de sa femme et de ses enfants, c'était grâce à
l'intervention du gouvernement des États-Unis.
Washington entreprit pour la délivrance de
son ami, auprès du roi de Prusse et de l'em-
pereur d'Autriche, plusieurs démarches qui
furent inutiles; mais du moins les représen-
tants du gouvernement américain, soit à Paris,
44 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
soit à Londres, par des avances d'argent,
continuèrent de venir en aide à la famille de
La Fayette et à lui. Dans une lettre à
M. Pinkney, ambassadeur en Angleterre, il le
remercie d'avoir déposé à une banque deux
mille florins, qu'il employait au fur et à
mesure de ses besoins, et en même temps, il
bénit Charles Fox et ses amis, qui, sans se
laisser ébranler par les impressions du
moment, soutenaient dans le Parlement que
l'Angleterre ne devait pas entrer dans la
coalition .
Les longs mois d'automne s'écoulent sans
modifications dans le sort du prisonnier. Vai-
nement il avait écrit au duc de Saxe et au
nouveau roi de Prusse ; l'un avait répondu
par des injures, l'autre n'avait rien répondu
du tout.
Il avait appris l'arrestation de madame de
La Fayette à Brioude, sa , dignité, son cou-
rage ^
1. Correspondance de prison, p. 252 et 256.
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. 4o
« Je connais trop l'élévation de son âme,
disait-il à la princesse d'Hénin, pour que sa
conduite angélique ne fût pas prévue par moi;
mais je sens combien elle a dû augmenter la
vénération et l'attachement de ceux qui avaient
été moins à portée de l'apprécier. »
Mais les moyens de correspondance avec son
amie cessèrent. Il apprit qu'il allait quitter la
prison de Magdebourg pour être transporté à
Neisse, plus près des frontières du royaume
de Pologne. C'était au moment où de nouvelles
anxiétés sur le sort de sa femme et de ses
enfants déchiraient son cœur, qu'il voyait sa
solitude devenir plus complète et son tombeau
plus muré. Il fait ses adieux à la princesse
d'Hénin et à ceux qu'il aime :
« Adieu donc, ma chère femme, mes en-
fants, ma tante, vous aussi, mon excellente
amie, plus excellente que jamais dans le
malheur et que je chérirai jusqu'à mon der-
nier sou{)ir. »
46 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Il eut cependant une lueur d'espoir. Il crut
qu'il pourrait compter sur la sympathie du
roi de Pologne. Il lui écrivit avant de quitter
la prison de Magdebourg le 3 janvier 1794 et
lui envoya M. de la Colombe, un de ses fidèles
aides de camp.
L'insurrection de Kosciusko empêcha cet
ami de franchir la frontière.
L'Europe se taisait sur cet inique emprison-
nement, et, d'autre part, Stanislas Auguste
était à la veille de sa déchéance : « Me voici,
écrivait La Fayette, arrivé à la forteresse de
Neisse, me voici au fond de l'infortune. »
Son compagnon, M. de Latour-Maubourg,
avait été transféré à Gratz; madame de Mai-
sonneuve, sa sœur, obtint la permission de
l'y rejoindre. Elle l'accompagna ensuite dans
la prison de Neisse, et ne le quitta que lorsqu'il
fut conduit en Autriche. « Je n'ai été favorisé
dans mes cachots d'aucune apparition, disait
La Fayette à Latour-Maubourg, le 6 mai 1794;
mais j'imagine que les anges consolateurs
doivent avoir la même physionomie que celle
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 47
de votre sœur. » Il ne pressentait pas que les
anges allaient bientôt aussi venir le consoler
dans sa prison sous les traits de madame de
La Fayette et de ses fdles, mais, en attendant,
ce bonheur, les nouvelles, qui lui parvenaient
si difficilement, n'étaient relatives qu'à de
continuelles exécutions. Celle de M. de Males-
herbes l'avait profondément ému.
Il était plongé dans une infinie tristesse,
quand il apprit que Bureaux de Pusy, Latour-
Maubourg et lui, allaient être remis par la
Prusse entre les mains de l'empereur d'Au-
triche.
C'est ce qui eut lieu le 17 mai 1794. Les
négociations entre les deux cours avaient été
longues. Enfin une note du 22 avril, signée
d'AvensIeben, informait Leherbach de la con-
clusion de l'affaire. Le commandant autrichien
de Mahren avait été désigné pour prendre
livraison des prisonniers à Troppau. Ils furent
de là conduits à la prison d'Olmûtz. Séparés,
dès le premier jour, sans qu'il fût permis à
l'un de savoir la moindre nouvelle de l'exis-
48 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
lence des deux autres, ils devaient, après une
tentative d'évasion, éprouver, de la part du
gouvernement autrichien, les raffinements de
vengeance que Charles Fox a flétris de son
éloquence à la tribune du Parlement britan-
nique et que Silvio Pellico devait plus tard
retrouver, pour les stigmatiser à son tour dans
ses mie pngio7iiK
Depuis son entrée dans ce cachot jusqu'au
mois de juillet 1797, il ne fut pas permis à
La Faj^ette d'écrire un seul mot; mais au
mois d'octobre 1794, le docteur Bollmann,
médecin hanovrien, qui, de concert avec des
amis réfugiés en Angleterre, avait déjà tenté
de le servir, se rendit à Olmûtz et parvint à
lui faire remettre un billet où il lui apprenait
l'existence de madame de La Fayette. En
même temps Bollmann annonçait au prison-
nier l'intention de travailler à son évasion.
La Fayette lui écrivit à l'encre de Chine sur
la marge d'un roman :
1. Bûdinger, La Fayette in Ocsterreich.
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. 49
« Que ne puis-je, mon sensible et généreux
ami, vous exprimer toute la reconnaissance
dont mon cœur est pénétré. La nouvelle de
votre passage avait ranimé mon espoir; celle
qui m'annonce votre retour, en me rassurant
sur le sort de ma famille et de plusieurs de
mes amis, m'a fait éprouver une joie bien
vive. Ma femme et mes enfants se portent
bien. C'est beaucoup pour mon cœur de le
savoir; mais ce n'est pas encore assez. Ma
famille est-elle toujours à Chavaniac et doit-
elle y rester jusqu'à ce que je sois hors des
griffes coalUionnaires? J'ai dans le même lieu
ma tante dont vous avez peut-être entendu
parler. Où sont et comment se portent les fa-
milles de mes deux compagnons? La mère et
la femme de mon malheureux ami La Roche-
foucauld sont-elles hors de prison*.
1. Statement of Ihe attempted rescuc of gênerai La Fayette,
from Olmutz.
The fullowing account is proposée! from thc personal nar-
rative and conversation of colonel Huger by one of this
family.
4
50 LES DERNIÈRKS ANNÉES DE LA lAYETTE.
» Quoiqu'on m'ait ôté avec une singulière
affectation, quelques-uns des moyens de me
tuer, je ne compte pas profiter de ceux qui me
restent et je défendrai ma propre constitution
aussi constamment, mais vraisemblablement
avec aussi peu de succès que la Constitution
nationale. Mes forces sont encore bonnes et si
l'on m'obtenait mon passeport, je rejoindrais
lestement mes amis; mais ma poitrine souffre
beaucoup, je regarde ma promenade tous les
deux jours, comme le plus efficace remède...
je sors, tous les jours impairs, en redingote
unie, avec un chapeau rond, et je ne suis point
avec un officier, mais avec le prévôt- geôlier,
qui a l'uniforme de caporal. C'est après demain
dimanche que je me promène. »
(Sur la marge du livre, l'avis suivant était
écrit avec du jus de citron) :
« Je n'ai pas le temps, mon cher ami, d'en-
trer dans aucun détail*. Je le ferai si le doc-
1. Il s'agit du médecin de la prison, avec qui s'était lié
M. Bollmann.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 51
leur de la prison consent à me porter un
autre livre; je dirai seulement que toutes les
précautions sont prises contre les moyens ordi-
naires d'évasion et qu'il ne nous reste à tenter
qu'une entreprise tout à fait imprévue. Mes
amis Latour-Maubourg et Pusy en sont con-
vaincus. C'est pour cela que j'ai demandé la
permission de me promener et qu'ils n'ont
pas voulu la solliciter pour eux-mêmes, afin
que j'aie plus de chance pour m'évader. Plus
l'entreprise semble téméraire, plus elle sera
inattendue et pourra réussir. »
C'est tout un roman que l'histoire de la
tentative d'évasion de La Fayette.
On se souvient que lors de son premier
voyage en Amérique, il avait débarqué à
North-Island, sur les terres du major Huger.
Son fils, après avoir fait ses études de chirurgien
à Londres, s'était rendu à Vienne. Dans un
café qu'il fréquentait, il rencontra le docteur
Bollmann, de Hanovre. C'était en octobre 1794;
ils causèrent des États-Unis, des services
52 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
rendus par La Fayette. Le docteur Bollmann
confia à M. Iluger, qu'il avait connu en An-
gleterre, des amis du général, Lally-ToUendal,
M. et madame Church, de New-York, le
major Pinkne}^ ministre plénipotentiaire, et
qu'il avait reçu d'eux la mission affectueuse
de découvrir la prison où La Fayette était
enfermé, afin de tenter tous les moyens
pour le délivrer. Bollmann ajoutait qu'après
avoir visité plusieurs places fortes, il s'était
rendu à Olmiitz, que là il s'était lié avec le
chirurgien, avait su par lui la prison de La
Fayette, avait fait parvenir aussi au général
des nouvelles de ses amis et un plan d'évasion.
Bollmann demanda à Huger de l'aider dans
son entreprise. L'offre fut immédiatement
acceptée.
La Fayette fut informé de leur arrivée à
Olmiitz, et il fut convenu qu'ils se rencontre-
raient le jour de sa promenade, et qu'au mo-
ment où ils se croiseraient et se salueraient,
le général passerait un mouchoir blanc sur
son front. Ce serait le signal.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 53
Les deux amis envoyèrent leur voiture en
avant jusqu'à un village appelé Hoff, à
quelques milles d'Olmiitz. Le jour de la pro-
menade étant arrivé, Huger et Bollmann
montèrent à cheval. La Fayette agita son mou-
choir en les apercevant. Les deux jeunes gens
donnèrent de l'éperon et s'élancèrent en avant.
Le général était descendu de son phaéton,
entendant le pas rapide des chevaux, il saisit
par la poignée l'épée de son gardien et essaya
de la tirer; une lutte était engagée, quand les
deux cavaliers arrivèrent. Le gardien avait
saisi La Fayette par la gorge; Bollmann vint à
son secours, il mit sa main dans la bouche
du prévôt qui criait de toutes ses forces au
secours, et fut cruellement mordu. Huger
remit à La Fayette son cheval et deux pistolets
de poche, et lui dit en anglais : Go to Hoff,
allez à Hoff, l'un de nous vous suivra immé-
diatement. Le village de Hoff était inconnu du
général, il prit ce nom pour la préposition an-
glaise off, et il crut qu'on lui disait simplement
d'aller en avant. Bollmann put retrouver
54 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
l'autre cheval et prit en croupe Huger. Ils
espéraient suivre La Fayette ; mais le cheval
ruant avec violence renversa les deux cavaliers
et s'évada. Avant qu'il fût rattrapé, l'alarme
était donnée. On tirait des coups de fusil sur
les remparts ; Huger décida BoUmann à re-
monter à cheval et à fuir. Il resta seul.
Bientôt entouré de soldats, il fut conduit à
la forteresse. Cependant La Fayette ignorait dans
quelle direction il marchait. Il prit un peu au
hasard la route qui lui parut devoir le rap-
procher de la frontière. Il se trompa. Après
avoir parcouru rapidement une distance d'à
peu près trente milles, il se trouva aux
abords de Sterneberg. Son cheval était épuisé
de fatigue. Il s'adressa à un paysan dont la
figure lui inspirait confiance et lui dit qu'il
avait besoin d'un guide et d'un cheval pour
continuer son voyage. Le paysan répondit
qu'il allait s'en occuper. Mais il se hâta d'aller
avertir la police, et, peu d'instants après, le
général était saisi et conduit devant un ma-
gistrat. Il se défendait avec calme et présence
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 55
d'esprit, quand un jeune homme s'écria : « J«
crois que c'est le général La Fayette. » Tout
espoir étant perdu, le général avoua son iden-
tité et fut le lendemain ramené à Olmiitz.
De son côté, le docteur Bollmann était ar-
rivé seul à Hoff. Il attendit jusqu'à la nuit.
II reprit alors avec sa voiture la route que
Huger et lui avaient eu l'intention de faire
suivre à La Fayette. Il entra en Silésie, erra
quelque temps sur la frontière; mais il fut
arrêté au village de Waldenburgh, remis entre
les mains du gouvernement autrichien et con-
duit à Olmiitz. 11 occupa dans la forteresse
une cellule proche de celle de Huger, qui y
était détenu déjà depuis trois semaines, et fut
traité avec la même dureté que son compagnon.
La police autrichienne était convaincue qu'un
grand complot existait et que les deux amis
avaient des complices. Huger fut menacé de la
torture pour lui arracher des aveux. Au bout
de quatre mois, il fut clairement prouvé qu'il
ne s'agissait pas d'un complot politique. Le
régime de la prison fut alors adouci. Enfin,
50 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
après huit mois de prévention, les deux amis
furent condamnés à un mois de travaux
forcés et, après l'exécution de leur peine, con-
duits à la frontière.
La solitude se fit plus complète autour de
La Fayette. Plus de promenade, plus de livres;
aucune lettre ne lui parvint.
Cependant madame de La Fayette ne perdait
pas de vue un seul instant le but qu'elle voulait
atteindre; un certain nombre d'émigrés qui
habitaient Hambourg, près d'Altona, venaient
lui rendre visite. Leur conduite vis-à-vis du
général aurait pu lui inspirer de l'amertume;
il n'y en avait pas trace en elle. « Elle ap-
préciait la conduite de ceux dont elle avait le
plus à se plaindre avec une justice indulgente*. »
Malgré l'inexprimable douceur de se réunir
à madame de Montaigu, elle ne resta à Altona
que le temps nécessaire pour obtenir de
M. Parish, consul des États-Unis, un passe-
port. Gomme il était défendu à tout Français
1 . Vie de madame de La Fayette.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 57
d'entrer en Autriche, elle descendit à Vienne,
sous le nom de Motier, citoyenne de Hartford,
dans le Gonnecticut, un des États où le général
et sa famille étaient naturalisés. Elle était recom-
mandée à la comtesse de Rumberck, sœur de
M. de Cobentzel, qui fut charmante.
D'après son conseil, madame de La Fayette
s'adressa au vieux prince de Rosenberg, grand
chambellan, qui avait eu quelques rapports
avec la famille de Noailles. Elle ne lui coniia
son nom qu'après avoir été reçue par lui. Le
prince, touché de sa demande, lui obtint une
audience de l'empereur, à l'insu des ministres.
Ses h lies l'accompagnaient. Reçue avec po-
litesse, elle demanda uniquement la permission
de partager la prison de son mari.
« Je vous l'accorde, répondit l'empereur;
quant à la liberté, cela me serait impossible,
mes mains sont liées. »
Après lui avoir exprimé sa reconnaissance,
madame de La Fayette le pria de lui permettre
de s'adresser directement à lui pour les de-
mandes qu'elle aurait à faire. « J'y consens.
58 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
reprit l'empereur, ignorant le régime d'Olmûtz;
mais vous trouverez M. de La Fayette bien
nourri, bien traité. J'espère que vous me ren-
drez justice, votre présence sera un agrément
de plus. Au reste, vous serez contente du com-
mandant. Dans les prisons, on ne connaît les
prisonniers que par leurs numéros; mais pour
votre mari, on sait bien son nom. »
Elle sortit heureuse de cette audience; mais
elle fut forcée de passer encore huit jours à
Vienne, pour y presser l'expédition du permis
d'entrée dans la prison. Durant cet intervalle,
elle vit mesdames d'Ursel et de Windisch-
graëtz, parentes de madame Auguste d'Aren-
berg, son amie la plus chère. Elle crut même
nécessaire, avant de quitter Vienne, de faire
une visite au principal ministre, M. de Thugut.
Elle fut reçue par lui, avec une politesse con-
trainte. Chacune des expressions dont il se
servit laissait percer un sentiment de haine
contre La Fayette. Il ne dissimula pas que sa
liberté ne pouvait de longtemps s'obtenir.
Enfin, après bien des lenteurs, la permission
LES DERMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 59
de partager l'emprisonnement de son mari lui
fut remise par M. de Ferrari, ministre de la
guerre.
« Je me crois obligé, lui dit-il, de vous en-
gager à réfléchir sur le parti que vous prenez.
Je dois vous prévenir que vous serez fort mal,
et que le régime que vous allez subir pourra
avoir de graves inconvénients pour vos filles
et pour vous. »
Madame de La Fayette nel'écouta même pas
et elle se mit sur-le-champ en route pour
Olmûtz.
Elle y arriva le surlendemain avec ses filles,
bien jeunes encore, mais aussi résolues que
leur mère.
C'était le P' octobre 1795, onze heures du
matin; madame de Lasteyrie raconte qu'au
moment où le postillon montra de loin les
clochers de la ville, l'émotion de sa mère fut
profonde. Elle resta quelque temps suffoquée
par les larmes, et lorsqu'elle eut recouvré la
possibilité de parler, elle bénit Dieu en récitant
le cantique de Tobie : « Seigneur, vous êtes
60 LES DI-r.iMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
grand dans l'éternité et voire règne s'étend
dans la suite de tous les siècles. »
Le général n'était pas prévenu. Il n'avait reçu
aucune lettre de sa femme. Trois années de
captivité, la dernière passée dans une solitude
complète, l'inquiétude, les souffrances de tout
genre, avaient gravement altéré sa santé. Après
le premier moment de bonheur de cette subite
réunion, La Fayette n'osa faire aucune question.
Ce ne fut que le soir, lorsque ses filles eurent
été enfermées dans la chambre voisine, que
madame de La Fayette apprit à son mari qu'elle
avait perdu sur l'échafaud sa grand'mère, sa
mère et sa sœur^
M. de Ferrari avait dit vrai. Elle partagea
toutes les rigueurs de la prison. Dans une
lettre à madame de Tessé (6 mai 1796; elle
donne les détails des rigueurs de la police au-
trichienne.
«Le premier compliment de réception, pen-
dant que nous embrassions M. de La Fayette,
1. Correspondance, t. IV, pp. 279 et suivantes.
LES DERMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. Gl
fut de nous demander nos bourses et de sauter
sur trois fourchettes d'argent qu'on trouva
dans notre paquet. On me passa de quoi
écrire au commandant. Il ne me répondit pas;
je demandai d'écrire à l'empereur, qui me l'a-
vait permis, on ne le voulut pas ; mais on me
dit que ma demande au commandant était
partie pour Vienne. C'était : 1° d'aller le di-
manche à la messe avec mes filles, 2° d'avoir
une femme de soldat pour faire leur chambre,
3° d'être servie par le domestique de M. de
La Fayette; à tout cela point de réponse. Ayant
eu, six semaines après, une lettre de mon
père et la permission d'y répondre ainsi qu'à
la vôtre, j'en profitai pour renouveler mes de-
mandes au ministre de la guerre, M. de Fer-
rari, en ajoutant celle de voir nos deux amis,
MM. de Latour-Maubourg et de Pusy. »
Madame de La Fayette reçut, un mois après,
un refus formel avec l'observation qu'elle et
ses filles s'étaient soumises à être traitées comme
M. de La Favette.
62 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Elle répliqua à ces communications par cette
lettre touchante au ministre :
« Je conviens avec grand plaisir, monsieur le
comte, que nous nous sommes soumises à
partager toutes les rigueurs de la prison de
M. de La Fayette, et que c'est uniquement cette
grâce que nous avons sollicitée. Nos sentiments
sont les mêmes, et vous répétons toutes les
trois, de tout notre cœur, que nous sommes
beaucoup^plus heureuses avec M. de La Fayette,
même dans cette prison, que partout ailleurs
sans lui; mais pour justifier la liberté que
j'ai prise avec vous, je vous rappellerai, mon-
sieur le comte, que Sa Majesté Impériale, dans
l'audience qu'elle nous a accordée, a eu la
bonté de me dire que je trouverais que M. de
La Fa3^ette était fort bien traité; mais que s'il
y avait quelque chose à demander, je serais
fort contente du commandant. »
Cette lettre lui valut la permission d'écrire à
l'empereur. Elle sollicitait de sa bonté l'auto-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 63
risation de passer huit jours à Vienne pour
consulter sur le mauvais état de sa santé, al-
térée par le séjour de la prison. Deux mois
après, madame de La Fayette vit arriver le
commandant. Il lui signifiait, verbalement, de
la part de son maître, qu'il ne lui serait per-
mis de sortir d'Olmùtz qu'à la condition de
n'y plus rentrer. Il exigea une réponse, et
madame de La Fayette lui écrivit ces quelques
lignes qu'on ne peut lire sans émotion :
« J'ai dû à ma famille et à mes amis de
demander les secours nécessaires à ma santé,
mais ils savent bien que le prix qu'on y met
n'est pas acceptable pour moi. Je ne puis ou-
blier que, tandis que nous étions prêts à périr,
moi, par la tyrannie de Robespierre, M. de La
Fayette, par les souffrances morales et phy-
siques de sa captivité, il n'était permis ni
d'obtenir aucune nouvelle de lui, ni de lui ap-
prendre que nous existions encore, ses enfants
et moi, et je ne m'exposerai pas à l'horreur
d'une autre séparation.
64 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
•> Quels que soient donc l'état de ma santé
et les inconvénients de ce séjour pour mes
filles, nous profiterons toutes trois, avec re-
connaissance, de la bonté qu'a eue Sa Majesté,
en nous permettant de partager cette captivité
dans tous ses détails.
» Je prie le commandant de vouloir bien
agréer mes compliments. »
Elle continua donc à manger avec ses doigts
et à faire le ménage dans ses détails les plus
sordides. On lui permettait de temps à autre"
d'écrire, sous les yeux de l'officier de garde,
des billets ouverts à sa sœur madame de Mon-
tagu, et au banquier qui avançait l'argent de
leur nourriture.
Pendant vingt-trois mois de captivité, sa
plus grande affliction fut de ne pouvoir donner
de ses nouvelles à son fils. On lui renvoya la
lettre qu'elle avait tenté de lui écrire. Bien
que la privation du culte religieux lui lut pé-
nible, elle sentait que l'accomplissement du
plus cher devoir tenait lieu de tout.
LES DEUNIÈIÎES ANNÉES DE LA FAYETTE. 65
Elle finit par tomber malade. Cette vie sé-
dentaire, ce régime malsain, sans air, ni exer-
cice, contribuèrent à aggraver sa maladie. Elle
eut, avec la fièvre, une violente éruption aux
bras et aux jambes. Cet état dura onze mois,
d'octobre 1796 à septembre 1797. On n'obtint
aucun adoucissement au régime de la prison.
La malade n'avait pas même un fauteuil, mais
ses souffrances n'altéraient pas sa sérénité.
« En la voyant toujours égale, dit madame de
Laste^'rie, toujours jouissant du bien qu'elle
avait retrouvé et des consolations qu'elle avait
apportées, nous étions tous moins inquiets que
nous eussions dû l'être. »
Pendant que ses filles suppléaient, par leur
travail, au manque d'ouvriers du dehors, fai-
sant même des souliers à leur père, madame
de La Fa^^ette, avec un cure-dent et un mor-
ceau d'encre de Chine, écrivait la vie de sa
mère, la duchesse d'Ayen, sur les marges des
gravures d'un volume de Bulïon. Elle y met-
tait toute son àme, composée de modestie et
de tendresse, de piété et d'élévation. On croi-
G6 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
rait, à lire aujourd'hui ces pages si délicates
et dans lesquelles se montre avec la résigna-
tion la plus humble la pureté morale la plus
haute, une vie de sainte écrite par une survi-
vante de Port-Royal. Il est peu de lectures
mieux faites pour éclairer sur la forte édu-
cation domestique que recevaient certaines
femmes de la grande aristocratie française. Si
les plus légères elles-mêmes retrouvaient dans
l'exil, au milieu d'une gêne qui allait jusqu'à
la pauvreté, des qualités de fierté et de vi-
gueur d'esprit incomparable, le tout joint à
une absence complète de morosité, au-dessus
de toutes, il faut placer ces jeunes filles de la
maison de Noailles, sans en excepter une seule;
d'abord avec Adrienne, son aînée Louise qui
aurait pu quitter Paris, appelée qu'elle était
en Angleterre par son mari, le vicomte de
Noailles.
La fin lugubre de ses proches était l'objet
constant des conversations de madame de La
Fayette. Elle employait l'autre partie de son
tiemps à l'instruction de ses filles, et le soir
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA. FAYETTE. 67
le général lisait à haute voix quelques pages
d'histoire.
Des patriotes allemands s'étaient efforcés,
malgré les difficultés et les périls, de nouer
des relations avec La Fayette. L'un d'eux, rec-
teur de l'Université d'Olmùtz, lui fit parvenir
quelques nouvelles publiques. Il organisa même
une correspondance secrète qui permit à ma-
dame de La Fayette d'écrire des billets qu'un
ami portait au delà de la frontière autri-
chienne ^
C'est ainsi qu'elle put remercier le docteur
Bollmann, le 22 mai 1796.
« Je puis donc enfin vous écrire, monsieur.
Je puis vous parler de tous les sentiments
dont nous sommes pénétrés, et le premier be-
soin de mon cœur est de vous offrir l'expres-
sion de ma reconnaissance. Je suis aussi bien
pressée de vous témoigner mes regrets de ne
l'avoir pas fait plus tôt... Pour retrouver quel-
1. Souvenirs sur la vie privée de La Fayette, par le docteur
Cloque t. V. 354.
68 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
ques facultés de mon âme, il fallait que je
vinsse ici reprendre des forces K »
Parlant ensuite de son mari, elle dit :
« Tout ce qu'il a fait pour la justice et l'hu-
manité, pour la souveraineté nationale et les
autorités constituées, ne sont-ce pas autant de
torts de plus envers ceux qui souhaitaient que
la France fût désorganisée, la cause du peuple
souillée, la liberté méconnue? Ce serait un
grand service de plus à nous rendre, mon-
sieur, que de faire parvenir à l'excellent et
généreux M. Huger l'expression de notre re-
connaissance, de notre admiration et de notre
tendresse à tous les quatre, et tous les senti-
ments qu'inspire à M. de La Fayette l'idée
d'avoir une telle obligation au fils du premier
homme qui l'ait reçu et du premier ami qu'il
ait eu en Amérique. »
Les succès des armées françaises pouvaient
seuls ouvrir les portes de la prison d'Olmùtz.
1. Corrcspoiulance, t. IV, p. 292.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 69
Ces succès se multiplièrent jusqu'au prodige,
en même temps que les témoignages de sym-
pathie pour les prisonniers s'éveillaient dans
toute l'Europe.
III
Le premier qui osa proclamer en face du
monde l'injustice de l'incarcération de La
Fayette fut un de ses collègues à l'Assemblée
constituante, celui que Chateaubriand appelait
« le plus gros des hommes sensibles », M. de
Lally-ToUendal. Après une brouille passagère,
il s'était rapproché du général et lui avait
servi d'intermédiaire auprès de Louis XVI,
pour l'exécution de deux projets, dont nous
avons parlé. L'un avait pour but de transpor-
ter la famille royale à Compiègne, sous la
protection de quelques escadrons de cavalerie;
l'autre voulait amener le roi à se rendre au
70 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
milieu de l'Assemblée législative, au lende-
main de la fête de la fédération, escorté de
La Fayette et de Luckner pour affirmer solen-
nellement son attachement à la constitution.
Du fond de l'exil, Lally-Tollendal éleva la
voix. Dans un mémoire au roi de Prusse
(1795), il répond aux accusations lancées contre
le général et le justifie courageusement en face
des émigrés.
« Sire, on vous a dit que la prison de M. Qe
La Fayette, que ses supplices, quels qu'ils
fussent, étaient légitimés par la prison et le
supplice de Louis XVI; on a trompé le roi.
C'est pour avoir voulu sauver Louis XVI que
M. de La Faj^ette s'est perdu... Le premier
rang dans la République lui était offert ! Il l'a
rejeté...
» Toutes ces vérités sont mathématiquement
démontrées. « Il est à nous, disait madame
» Elisabeth à madame de Tonnerre, au mois
» de juin 1792. Il faut tout oublier. » — « Il
» faut lui répondre, écrivait le roi, au com-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 71
» mencement de juillet, que je suis infiniment
» sensible à l'attachement pour moi, qui le
» porte ainsi à se mettre en avant. » — Cette
lettre a été dans mes mains et j'en envoie la
copie à Votre Majesté ; je lui envoie aussi la
copie de celle de M. de La Fayette que j'avais
fait passer à Louis XVL..
» Je ne suis pas suspect ; car, pendant deux
années entières, j'ai rompu tout commerce
avec celui pour lequel j'intercède aujourd'hui.
Pendant cet espace de temps, je l'accusais
bien moins de ce qu'il faisait contre, que de
ce qu'il ne faisait pas pour son roi. Je vais
peut-être étonner Votre Majesté : Ceux-là ont
de bien fausses notions qui établissent dans
leur esprit M. de La Fayette comme cause,
même comme une des causes de la Révolution
française. Il y a joué un grand rôle; mais ce
n'est pas lui qui a fait la pièce ; et peut-être
ce qu'il y a de mieux à dire, c'est qu'il n'a
participé à aucun mal qui ne se fût fait sans
lui, tandis que le bien, qu'il a fait. Ta été par
lui seul...
72 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
» Voici deux faits que ni moi ni personne
au monde ne peuvent nier. Le dimanche qui
suivit la rentrée du roi à Paris, les principaux
chefs de l'Assemblée nationale se réunirent en
comité pour délibérer si le procès serait fait
au roi et la république établie. Tous pérorè-
rent longtemps ; on s'aigrissait par la contra-
diction et cette aigreur allait amener le triom-
phe de l'opinion la plus violente. M. de La
Fayette proféra cette seule phrase : « Si vous
» tuez le roi, je vous préviens que le lende-
» main la garde nationale et moi nous pro-
» clamerons le prince ro^al. » Il n'y eut plus
ni chaleur, ni procès, ni république. Second
fait : le 17 juillet 1791, pendant que M. de La
Fayette paraissait si dur et si coupable envers
le roi dans l'enceinte des Tuileries, il se bat-
tait pour lui au Champ de Mars. Voilà ce que
la justice ne peut méconnaître...
» Pendant les quatre derniers mois je lui
écrivais sans cesse et Louis XVI le savait. Sa
proclamation à son armée, sa fameuse lettre
au Corps législatif, son arrivée imprévue à la
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 73
barre, après l'horrible journée du 20 juin,
rien de tout cela ne m'a été étranger. J'encou-
rageais M. de La Fayette à ne pas perdre un
instant. Le lendemain de son arrivée à Paris,
je passais avec lui une partie de la nuit. 11 fut
question entre nous de déclarer la guerre aux
Jacobins dans Paris même, d'appeler tous les
amis de la royauté et de la vraie liberté qu'il
ne séparait plus, tous les propriétaires qui
étaient inquiets, tous les opprimés qui étaient
nombreux, d'arborer au milieu d'eux sur la
place publique, un étendard monarchique,
portant ces mots : Point de Jacobins, point de
Cobkntz! de haranguer le peuple, de l'entraîner
à nous suivre aux Jacobins, d'arrêter leurs
chefs. M. de La Fayette le voulait de toute sa
force. Il avait dit au roi : « Il faut détruire
» les Jacobins physiquement et moralement. «
» Ses timides amis s'y opposèrent, notam-
ment ceux qu'il avait dans le Directoire du
département et dans le Corps législatif. Il me
jura du moins que, de retour à son armée, il
travaillerait sur-le-champ aux moyens de venir
74 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
délivrer le roi. Deux amis de Louis XVI, dont
l'un avait eu une audience particulière avec la
reine et dont l'autre eut jusqu'à la fin la con-
fiance de madame Elisabeth, furent témoins
de notre entretien. Ils me virent l'embrasser en
lui disant : « Je puis donc encore être votre ami ; »
et ils furent aussi satisfaits que moi de ses
sentiments.
» Rendu à son armée, il ne différa pas
d'un instant à remplir sa promesse. Le reste
est connu...
» Sire, en terminant cette lettre, j'éprouve
une hésitation involontaire, je me demande ce
qu'elle va paraître à Votre Majesté, qui va la
lire, et si je dois oser la lui envoyer. Une
pensée vient me raffermir! j'ai plaidé la cause
d'un infortuné; j'ai servi d'organe à une
femme qui demande son mari, à des enfants
qui demandent leur père; j'ai défendu celui
que j'avais exposé; j'ai dit ce que je sais vrai,
ce que je trouve juste, et ce que je crois salu-
taire. C'est au neveu du grand Frédéric que je
l'ai dit. L'égal de son oncle pour la valeur
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. iO
et l'héroïsme militaire, il doit l'être aussi
pour la sagesse et la générosité ; ma lettre va
partir. »
Tel est ce curieux et courageux mémoire
qui honore Lally-Tollendal. Nous connaissons
les deux pièces justificatives qui y sont an-
nexées. L'une est la lettre de La Fayette du
8 juillet 1792, dans laquelle il exposait ses
projets pour sauver le roi ; l'autre est la ré-
ponse de Louis XVL
Cette ardente apologie du général n'était pas
faite pour plaire au roi de Prusse. Plus le
rôle de La Fayette était relevé, plus sa conduite
libérale et son cri ni Jacobins ni Coblentz étaient
soulignés, plus les instincts du gouvernement
absolu étaient froissés.
Un plus grand éclat devait être donné à
l'injustice de l'emprisonnement du général et
de ses amis dans un débat qui eut lieu à la
Chambre des communes le 16 décembre 1796.
Ce fut un des adversaires de La Fayette, pen-
dant la guerre d'Amérique, un ami de lord
iU LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE.
Cornwallis, le général Fitz-Patrick, qui se fit
son champion*.
Déjà et presque au lendemain de l'arresta-
tion, il avait présenté au Parlement britan-
nique une motion pour obtenir un adoucisse-
ment à l'inique et cruel traitement que
subissaient La Fayette et ses deux compa-
gnons ; mais Burke s'était levé et son éloquence
avait un tel empire et son art tant de séduc-
tion, qu'il avait entraîné irrésistiblement la
Chambre et fait écarter la motion 2.
En 179(3, Burke n'était plus à son banc. La
mort d'un fils l'avait à jamais écarté du Par-
lement et il allait mourir. Mais ses grands
rivaux étaient debout. C'étaient Fox, Sheri-
dam, Wilberforce, William Pitt; et tous ces
puissants orateurs prirent part à cette émou-
vante discussion. (( La Révolution française,
dit Fitz-Patrick, est un événement si grand, si
prodigieux, qu'aucune circonstance, ayant avec
elle une connexion immédiate, n'est sans
1. Voir motion faite par Filz-Patrick, Hambourg 1797.
2. Voir Handsard, 1796.
LES DEENIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 77
influence à un degré quelconque sur les in-
térêts et la politique des autres nations. »
Après avoir rappelé la première motion
qu'il avait faite dans la précédente Chambre
des communes, il continue en ces termes :
« On me dira peut-être qu'aujourd'hui que
les circonstances sont changées dans l'intérieur
de la France, la raison politique se trouve bien
faible. S'il était vrai, ce que je suis loin
d'admettre, qu'elle fût atténuée à ce point; au
moins ce qu'aurait pu perdre le premier de
mes motifs serait-il plus que compensé par
tout ce qu'ont dû ajouter au second et le laps
de temps et l'aggravation des cruautés sur ces
illustres patients...
» Jamais on n'a répondu et jamais on ne
trouvera rien à répondre à cette question
répétée sans cesse par les amis et les familles
de ces infortunés : De quel droit, tenez-vous
ensevelis dans vos cachots des hommes que leur
naissance n'a pas constitués vos sujets, — que
la guerre n'a pas faits vos prisonniers, —
/b LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE.
qu'aucun délit commis sur votre territoire n'a
rendus vos justiciables?...
» Sûrement aussi, celui-là doit avoir un
cœur singulièrement composé, qui peut dé-
plorer avec tant de sensibilité les souffrances
injustes de la malheureuse reine de France et
cependant contempler sans pitié les afflictions,
certes non moins injustes, de la malheureuse
épouse de La Fayette, modèle d'héroïsme, mais
modèle aussi de toutes les vertus de son sexe.
Arrachée par la Providence des serres de
l'implacable Robespierre, cette femme, aussi
malheureuse qu'admirable, avait vu son aïeule,
sa sœur, sa mère, tous ses plus proches et ses
plus chers parents traînés à une mort misé-
rable sur un échafaud, au pied duquel on peut
dire qu'elle a passé une année entière, s'atten-
dant de jour en jour à y déposer elle-même
sa malheureuse existence. Délivrée inopiné-
ment par la chute de son persécuteur, elle a
couru des prisons de la tyrannie anarchique
au secours de son mari...
» Quant aux traitements personnels qu'elle
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 79
avait dû attendre, sous le rapport des cruautés,
elle s'était résignée; mais sous les rapports de
la bienséance, de la décence, quelles ont dû
être ses sensations, lorsqu'on lui a refusé
péremptoirement de laisser approcher d'elle et
de ses filles une personne de leur sexe,
lorsqu'elle a su que pour les services les plus
indispensables, pour les soins nécessaires en
cas de maladie, ces deux jeunes et innocentes
créatures ne verraient entrer dans leur cachot
qu'un geôlier brutal ou un soldat ivre?
» Avec un chagrin qui sera partagé, j'en
suis sûr, par tous ceux qui m'écoutent, j'ai à
instruire la Chambre que jusqu'à ce moment
on a laissé madame de La Fayette languir,
dans un état de santé alarmant, au fond d'un
cachot, qui, si la liberté n'est promptement
rendue à cette famille infortunée, deviendra
trop vraisemblablement le tombeau précoce de
tant de vertus.
» Je ne supposerai jamais qu'auprès d'hom-
mes gouvernant un pays libre, une remon-
trance contre l'oppression puisse produire
80 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
l'unique effet de l'aggraver. Loin d'adopter
une telle opinion, je ne crois pas faire tort à
la cause de La Fayette dans ce pays, en disant
que, quels que soient les divers jugements
qu'on y porte sur les principes de ses croyances
et de sa conduite politiques, je sais qu'il ne
voudrait pas acheter demain sa délivrance par
la rétractation honteuse d'un seul de ses prin-
cipes.
» Je fais la motion qu'il soit présenté au
roi une humble adresse disant qu'il paraît à
cette Chambre que la détention du général La
Fayette et celle de MM. Latour-Maubourg et
Bureaux de Pusy dans la prison de l'empe-
reur d'Allemagne, allié de Sa Majesté, sont
extrêmement injurieuses et préjudiciables à
Sa Majesté Lupériale et à la cause commune
des alliés. »
Un membre du cabinet, M. Wyndham, s'é-
tait levé avec vivacité ; mais le chancelier de
l'Échiquier, WiUiam Pitl, demanda à être en-
tendu le premier.
LES DERMÈUES ANNÉES DE LA FAYETTE. 81
Il commença par cette déclaration : « que,
ce n'est ni avec le cœur, quelque tendrement
qu'il soit ému, ni avec leur âme, quelque no-
blement qu'elle soit indignée, mais unique-
ment avec leur intelligence et leur jugement,
que les hommes d'État doivent apprécier les
circonstances sur lesquelles ils ont à pronon-
cer. » Puis avec son argumentation vigoureuse,
il posa ainsi la question : « Est-il prouvé à la
Chambre que l'emprisonnement de M. de La
Fayette, de sa famille et de ses amis, dépende
en rien du gouvernement de ce pays? »
Et il conclut en ces termes :
« Je demande la permission de déclarer de
la manière la plus solennelle et la moins équi-
voque, que je ne connais aucun fondement,
sur lequel, directement ou indirectement, le roi
d'Angleterre ait jamais pu prétendre le plus
léger droit d'intervenir soit dans l'emprison-
nement, soit dans le traitement de M. de La
Fayette, ou d'aucune partie de sa famille ; je
déclare aussi solennellement: que je n'ai jamais
82 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA !• AYETTE.
connu aucune communication, d'aucune es-
pèce, entre les deux cours au sujet de ce pri-
sonnier, ni que l'opinion de Sa Majesté ait été
demandée à cet égard. »
Ce fut Fox qui dans un admirable discours
releva les droits de la justice méconnue.
a Lorsqu'après avoir entendu, s'écria-t-il,
retentir d'un côté le cri de l'humanité, la voix
de la sagesse, les préceptes de la morale et de
la religion, je vois déployer de l'autre en op-
position les efforts laborieux d'une froide et
sophistique argumentation, il n'est pas en mon
pouvoir de retenir un seul instant l'effusion
de tous les sentiments qui viennent s'emparer
de mon âme.
» Déjà un grand bien a résulté de la discus-
sion. Enfin lenormité des délits, que mon.
honorable ami a peints avec une éloquence si
vraie et si entraînante, ne rencontre plus de
contradictions. On se contente d'insinuer quel-
ques doutes. Eh bien ! c'est encore trop de ces
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 83
doutes, de ces insinuations, je ne les suppose-
rai pas. Les paroles sorties de la bouche de
l'empereur sont claires, elles sont intelligibles ;
mes mains sont liées, a-t-il dit. On a vainement
cherché à nous donner une étrange explication
de ces mots: Liées par quoi? — Parla loi? Par
ses sentiments privés? Non. Cette question n'a
aucun rapport avec l'économie politique de
l'Autriche.
» Peut-on imputer à La Fayette une seule,
je dis une seule des horreurs qui ont désho-
noré la Révolution française? On a pu avoir
des partis différents du sien; mais aujourd'hui
tout le monde a reconnu la pureté de ses in-
tentions. »
Wilberforce se leva alors pour proposer
un amendement à la motion de Fitz-Patrick ;
il demanda que l'adresse projetée eût pour
objet simplement de soumettre à Sa Majesté
la convenance et la manière d'employer
son intervention, auprès de la cour de
Vienne, pour la délivrance du marquis de La
84 LES DERNMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Fayette, de ses compagnons et de sa famille.
Fitz-Patrick s'était empressé de se rallier à
cet amendement et Sheridan l'avait appuyé
en ajoutant : « qu'il professait pour le carac-
tère de La Fayette la plus haute vénération,
unissant au courage de Hampden la loyauté
de Falkland, ayant eu la force d'arriver et la
sagesse de s'arrêter au but légitime. »
Le plus fougueux des tories, Wyndham, ne
put se contenter de cette modification, toute
de forme ; il osa dire qu'il était satisfait de
l'emprisonnement de La Fayette et de ses com-
pagnons, et il termina par ces paroles mémo-
rables :
« Ceux qui commencent les révolutions se-
ront toujours à mes yeux l'objet d'une répro-
bation irrésistible; je me délecte en les voyant
boire jusqu'à la lie le calice d'amertume qu'ils
ont préparé pour les lèvres des autres. »
Une réplique virulente de Fox qui ne put
contenir son indignation en écoutant un
LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 8o
pareil langage, cloua M. "Wyndham sur son
banc. On alla aux voix : cent soixante-quatorze
membres seulement prirent part au vote. L'a-
mendement de M. Wilberforce fut repoussé par
cent trente-deux voix contre cinquante-deux.
Le débat n'en eut pas moins un grand re-
tentissement en Europe. Un Français, exilé en
Angleterre, et qui cependant n'était pas lié
avec La Fayette, contribua puissamment par sa
plume à prolonger dans le monde l'écho de
cette éclatante discussion. Il se nommait Mas-
clet. Né à Douai, il avait fait les plus bril-
lantes études au collège Louis-le-Grand ; il
connaissait presque toutes les langues anciennes
et modernes. Savant helléniste et ardent pa-
triote, il abandonna les lettres et devint aide
de camp du comte de Valence. Ses camarades
l'avaient surnommé le plus chaud des modérés.
Il était à Strasbourg avec son général, pendant
la Terreur.
Un de ses amis lui écrivit qu'il était
décrété d'accusation. Pour sauver sa tête,
Masclet passa en Angleterre et s'y maria. C'est
86 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
alors qu'il entreprit la délivrance des prison-
niers d'Ûlmùtz'.
n n'avait jamais vu La Faj-ette ; mais il
partageait ses principes politiques et admirait
sa générosité. Retiré à la campagne près de
Londres, il écrivait des articles contre la dé-
tention inique du général, les faisait insérer
dans le Morning Chronicle, et dans les journaux
de Hollande et de Hambourg. Masclet avait
adopté le pseudonyme d'Eleuthère et signait
de ce nom ses écrits ; il s'était adjoint des
agents actifs et intelligents, et avait fini par
établir avec les prisonniers d'Olmùtz une cor-
respondance, qui, sans être suivie, le mettait
au fait de leur situation.
Son entreprise était périlleuse. Le gouverne-
ment autrichien, irrité de se voir démasqué
aux yeux de l'Europe, avait envoyé à Londres
de nombreux émissaires pour découvrir cet
Éleuthère, mais toutes les recherches de la po-
lice furent inutiles. Éleuthère lui échappa.
1. Jules QcKjuel, Souvenirs sur la Vk privée de La Fayette.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 87
Thugut, chef du cabinet de Vienne, voulut
faire croire à la bonté des procédés dont il
usait envers les victimes et fit paraître un ma-
nifeste justificatif. Masclet publia une vigou-
reuse réfutation et pour mieux faire connaître
la vérité, il publia dans le Morning Chroniclc,
sous ce titre : Lettre d'un officier autrichien à
son frère, une lettre de Latour-Maubourg dans
laquelle tous les mauvais traitements des pri-
sonniers d'Olmiitz étaient énumérés*.
Nous rétablissons les parties qui avaient été
tronquées :
« Les eaux qui nous entourent fournissent,
outre une multitude de moustiques fort in-
commodes, des brouillards fréquents qui oc-
casionnent des fièvres dangereuses. De plus,
le bras de rivière le plus près de nous a
paru par son enfoncement si favorable pour
recevoir et emporter les immondices de la
ville, que tous les égouts viennent s'y réunir
1. A Paris, chez Huet, libraire. Bibliothèque nationale,
L" n° lO.WiS.
88 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
en passant sous nos fenêtres, avec des regards
de distance en distance qui, recouverts négli-
gemment avec une planche de sapin, donnent
toujours une odeur insupportable.
» J'ajouterai que nos plus proches voisins
sont l'hôpital militaire et l'hôpital bourgeois.
» Mesdemoiselles de La Fayette sont ren-
fermées à part, un quart d'heure après l'ar-
rivée du souper, ce qui les force ou à ne pas
manger ou à manger précipitamment, et les
jours qui raccourcissent les obligent de quitter
leurs parents, chaque jour plus tôt, en sorte
que bientôt elles paieront de dix-huit heures
de solitude le bonheur de soigner leur père
pendant cinq ou six heures.
» Dans la rigueur de la saison, le feu est
allumé deux fois dans les vingt-quatre heures,
à cinq heures du matin et à quatre heures du
soir ; s'il brûle mal, on l'éteint tout à fait, ce
qui n'est pas sans exemple ; tant pis pour le
prisonnier.
» Les repas sont préparés par une vivcin-
dière, dans une gargotte où les soldats de la
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. «y
caserne entrent à volonté et fument conti-
nuellement. Aussi tout ce que nous mangeons
est-il imprégné d'une forte odeur de tabac ;
bien heureux quand nous n'en trouvons pas
en nature dans ce qu'on nous donne.
» Le dîner est servi dans des écuelles de
faïence, toutes de même forme et de même
grandeur. Pour combler la mesure, viande,
soupe, fricassée, tout doit être mangé avec
une cuiller d'étain, sans fourchette, ni cou-
teau. Dans le principe, nous buvions dans un
verre; on y a substitué deux espèces de bo-
caux de forme cylindrique, tenant chacun à
peu près une demi-boutedie. On les apporte
pleins, l'un d'un gros vin rouge fort plat,
l'autre d'eau sale, et il faut boire dans l'un et
dans l'autre. Vous concevrez le dégoût qu'ins-
pirent ces vases, quand je vous aurai dit qu'en
les retirant de nos chambres on les place sur
les fenêtres du corridor où ils sont exposés aux
insectes, à la poussière, à la fumée de tabac,
et, ce qui est pis que tout, à la disposition
des soldats, qui y boivent, s'en servent pour
90 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
leurs ablutions, et qu'on ne les nettoie qu'à
des époques fixées, au commencement et au
milieu de chaque mois, avec un bouchon de
paille.
» Vous avez su que nous fûmes dépouillés
de nos montres, de nos rasoirs, de nos cou-
verts d'argent et de tous les petits meubles de
propreté, jusqu'au couteau pour ôter la poudre.
Ce fut un grand objet de scandale pour nos
geôliers qui se répandaient en lazzis mépri-
sants sur le peu d'intelligence des Prussiens
à tourmenter leurs victimes.
» On nous ôta jusqu'aux lettres que nous
avions reçues de nos parents et de nos amis
et on nous prévint que nous étions séquestrés
du reste du monde, que nous devions oublier
nos propres noms pour ne nous souvenir que
de nos numéros et que nous n'entendrions
plus parler les uns des autres.
» Cette première opération achevée, on pro-
céda à la visite de nos livres. Tout ce qui était
imprimé depuis 1789 était proscrit de droit,
eùt-ce été V Imitation de Jésus-Christ.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 91
» Vous demandez comment nous sommes
vêtus? Gomme des mendiants, c'est-à-dire en
guenilles, puisqu'on n'a pas remplacé nos ha-
billements usés. La Fayette cependant a eu
besoin de culottes; j'ai su qu'on lui a fait
faire, sans prendre mesure, un pantalon large
et un gilet de serge grossière, en lui disant
que le drap était trop cher pour lui. Il est
étrangement chaussé, car c'est mademoiselle
Anastasie qui de sa belle main lui a fait, avec
l'étoffe d'un vieil habit, la chaussure qu'il
porte.
» Pour moi, je suis en gilet et en pantalon
de nankin faits à Nivelle, vous jugez de la
maturité ; si l'on me voyait dans la rue, il n'y
a pas une bonne âme qui ne me donnât une
aumône ; j'ai pourtant eu des souliers neufs,
il y a trois mois; ceux qu'ils ont remplacés
avaient été ressemelés treize fois et je n'ai dû
les neufs qu'à l'opiniâtreté du savetier, qui a
trouvé impossible de les ressemeler une qua-
torzième fois. Pendant qu'on y travaillait, il
fallait rester dans mon lit. »
92 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
C'est flans ces termes où l'esprit le dispute
à la fermeté de l'àme et à la simplicité, que
M. de Latour-Maubourg bravait la mauvaise
fortune.
Ainsi s'écoula l'année 1796.
IV
A mesure que le calme se rétablissait en
France, l'opinion publique se manifestait avec
énergie en faveur des prisonniers d'Olmiitz.
Les généraux de nos armées sur le Rhin, et
surtout Hoche, qui commandait l'armée de
Sambre-et-Meuse, avaient, dans plusieurs occa-
sions, fait des réclamations en faveur de La
Fayette et de ses amis *.
Le cabinet autrichien était fort embarrassé.
1. Jules Cloquet, Souvenirs sur la Vie privée de La Fayette.
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. 9o
Les archives de Vienne ont fait complètement
la lumière à ce sujet*.
Depuis le rapport du premier ministre Thu-
gut à l'empereur François, du 15 février 1794,
rapport qui rappelait le désir maintes fois
exprimé par la cour de Berlin de se débarras-
ser à l'avenir de la surveillance de La Fayette
•et de ses compagnons, l'empereur non seule-
ment n'avait eu aucun scrupule à en accepter
la garde, mais il l'avait désirée ; il la croyait
justifiée.
Dans une dépêche adressée au comte Ler-
bach, ambassadeur d'Autriche à Berlin (24 fé-
vrier 1794), il était dit :
« M. le marquis Luchesini nous a plusieurs
fois exprimé le désir du roi de Prusse de voir
Sa Majesté Impériale prendre dans ses États
M. le marquis de La Fayette et ceux qui furent
■arrêtés avec lui et qui furent détenus à Wezel
d'abord, en Silésie ensuite. Comme Sa Majesté,
1. Documents publiés par Max Bùdinger dans son Élude
■historique. W'ien, 1878.
94 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
dans ce cas, veut montrer son bon vouloir et
sa cordiale considération pour le roi de Prusse
et est favorable spontanément à cette demande,
je ne veux pas manquer d'en informer Votre
Excellence, avec cette remarque que vous ferez
connaître cette favorable résolution au minis-
tère royal prussien et que vous discuterez avec
lui tout ce qui sera relatif à la reddition, au
transport et à la prise de possession, »
Cette prise de possession avait été retardée
jusqu'au départ de Niesse, le 17 mai 1794, jour
où les prisonniers avaient été remis à la garde
d'une escorte autrichienne et le lendemain soir
amenés à Olmûtz.
De l'aveu de l'homme d'Etat qui dirigeait
le cabinet de Vienne, M. de Thugut, la situa-
tion du gouvernement impérial était étrange,
en face du droit européen. Après la motion
de Fitz-Patrick, il exprimait, de la façon la
plus formelle, dans une dépêche confidentielle,
le regret que l'Autriche eût accepté la posses-
sion de La Fayette. Thugut désirait que l'An-
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. do
gleterre en prît la charge et qu'après sa remise,
le général fût laissé libre à Londres. Les mi-
nistres anglais n'ayant pas voulu prendre cette
responsabilité, le gouvernement autrichien
resta chargé de la garde des prisonniers K
Dès ce moment, des embarras de plus en
plus nombreux assaillirent l'empereur et son
ministre. Les émigrés, en effet, se considé-
raient comme maîtres du sort de La Fayette.
L'un d'eux, M. de la Vaupillière, le 26 octo-
bre 1796, à Vienne, dans le salon de madame
d'Audenard, en présence de Gouverneur Mor-
ris, exprimait le vœu que La Fayette fût pendu.
M. de la Vaupillière l'accusait, non seulement
d'avoir manqué d'habileté, mais encore d'avoir
été ingrat envers le roi et la reine. Morris prit
la défense de La Fayette et voulut savoir sur
quoi était fondée l'inculpation :
« Sur deux causes, repartit son interlocu-
teur, sur deux faveurs qu'il a reçues de la
1. Mémorial de Gouverneur Morris, p. 414.
9G LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Cour : premièrement, son pardon pour avoir
été en Amérique, malgré la défense qui lui en
avait été faite, et ensuite sa promotion au
grade de maréchal de camp, au préjudice
de plusieurs autres officiers d'une noble fa-
mille. »
Enfin, La Vaupillière accusa le général de
manquer de courage. Morris donna à ces calom-
nies le démenti le plus énergique, et il faut
croire que l'attitude et le langage des émigrés
l'avaient exaspéré, puisqu'il ajoute dans son
Mémorial ces mots historiques :
« En vérité, le ton tranchant et les préten-
tions ridicules de ces messieurs, dont le plus
grand nombre n'a de titres à l'estime publique
que le nom et la gloire de leurs ancêtres, me
porterait presque à oublier les crimes de la
Révolution française. Souvent leur caractère
intolérant et leurs vœux sanguinaires m'ont
fait croire à la vérité de cette assertion des
ennemis de la Révolution, que le succès seul
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 97
déterminerait de quel côté auraient été les
criminels et de quel côté les victimes. »
Aussi, Thugut ne désirait rien moins que
de n'avoir plus affaire aux émigrés. L'arrivée
à Vienne de madame de La Fayette et de ses
filles, patronnées par le prince de Rosenberg,
son ennemi acharné, avait créé, on le sait
aujourd'hui, des soucis encore plus pénibles
au gouvernement impérial. La haute société
autrichienne restait sympathique à la femme
du prisonnier et à ses enfants. La compassion
allait grandissant. Aussi Thugut ne dissimu-
lait pas le soulagement qu'il éprouvait d'une
libération définitive. Il écrivait à un ami : « Je
serais très heureux d'être débarrassé de toute
la caravane. »
C'était au milieu de cette situation difficile
qu'était arrivé à Vienne, dans l'automne
de 4796, Gouverneur Morris. Le vif intérêt
qu'il portait aux malheurs du prisonnier et
de sa famille, la considération qu'il avait pour
la France et pour tous les amis de la liberté,
7
■98 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
le déterminèrent à entreprendre de nouvelles
démarches. Il recevait du reste, de madame
de Staël, deux lettres qui étaient bien propres
à réveiller l'enthousiasme dans le cœur le plus
glacé :
a Coppet, le 21 novembre 1796.
» Monsieur, je n'ai aucun droit de m'a-
dresser à vous; je vous estime beaucoup, mais
qui ne vous estimerait point? J'admire vos
talents, car je vous ai entendu parler; et de
cela, je ne suis pas la seule. Mais, ce que
j'ai à vous demander est tellement d'accord
avec vos propres sentiments, que ma lettre ne
fera que répéter les conseils de votre cœur,
seulement en termes plus faibles. Vous voya-
gez en Allemagne, et, que ce soit en vertu
d'une mission publique ou non, vous avez de
l'influence, car les hommes d'État de ce pays
ne sont pas assez maladroits pour ne pas
consulter un homme tel que vous : Ouvrez la
prison de M. de La Fayette 1 Vous avez déjà
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 90
sauvé la vie de sa femme, sauvez toute sa fa-
mille 1 Payez la dette de votre pays ! Quel plus
grand service peut-on rendre à sa patrie, que
d'acquitter les dettes de la reconnaissance? Ya-
t-il une calamité plus rigoureuse que celle
qui a frappé La Fayette? Jamais plus éclatante
injustice a-t-elle attiré l'attention de l'Eu-
rope?...
» Je suis plus affligée que personne du sort
de M. de La Fayette, je n'ai pas la présomption
de croire que mes prières puissent vous in-
fluencer en sa faveur; mais vous ne pouvez
m'empêcher de vous admirer, ni de me sentir
aussi reconnaissante envers vous que si vous
m'accordiez à moi seule ce que l'humanité,
votre propre gloire et les deux mondes at-
tendent de vous. »
Morris répondit à cette lettre, mais sans
donner à sa généreuse correspondante l'espoir
que ses désirs pussent être réalisés. Il gémis-
sait des infortunes de leur ami commun, mais
il craignait que le mal ne fût sans remède.
iOO LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Madame de Slaël lui écrivit de nouveau :
« Coppet, 2 novembre 1795.
» Monsieur, le nom du lieu d'où vous datez
votre lettre, suffît pour me donner de l'espoir. Il
est impossible que vous ne réussissiez pas.
Cette gloire vous est réservée... Il est possible
que l'opposition (au Parlement britannique)
ait été indiscrète, mais l'infortuné dont elle
parlait peut-il en être responsable? Il paraît
certain que l'empereur a reçu madame de La
Fayette avec bonté, qu'il lui a permis de lui
écrire et qu'il n'a jamais reçu ses lettres. Hu-
main et juste comme il l'est, à ce qu'on as-
sure, aurait-il permis que la femme et les
enfants fussent traités comme le mari? La
femme et les enfants! Quelle récompense pour
tant de dévouement!...
j> Qu'espèrent les ministres? Attendent-ils
que les plus grands ennemis de cet infortuné
se lèvent pour demander qu'on mette un
terme à ses malheurs?
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 101
» Il me semble que si vous parliez, pen-
dant une heure seulement, à ceux de qui
dépend son sort, tout serait décidé. . .
» L'idée que cette calamité peut avoir un
terme, et que ce terme peut être dû à vos
efforts, cette idée excite en moi, une émotion
telle, que, sans me cacher l'indiscrétion d'une
seconde lettre, je n'ai pu renoncer à vous ex-
primer ma conviction. Elle provient autant de
l'admiration que j'ai pour vous, que de la
compassion que j'ai pour lui *. »
L'âme passionnée et grande de madame de
Staël allait toujours vers les nobles causes.
Ce n'étaient pas les seules lettres qu'avait
reçues Morris. Madame de Montagu, sœur de
madame de La Fayette, avait écrit à Gouver-
neur Morris, le 27 novembre 1796, de Ploën
(Holstein) où elle s'était réfugiée :
« Ma sœur, lui disait-elle, est à la veille de
1. Mrmorial de Gouverneur Morris, pp. 417 ei suivaules.
102 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
perdre cette vie que vous avez ari'achée aux
prisons de Paris. Sa tendresse et son devoir
l'ont conduite avec ses filles dans les prisons
d'Olmùtz, où l'entière privation d'air salubre
a compromis ses jours. Son époux atteint
d'une maladie de poitrine succombera peut-
être bientôt à la fièvre lente qui le consume;
et leurs enfants chéris verront les auteurs de
leur existence, qu'ils étaient venus servir et
consoler, périr sous leurs yeux.
» Madame de La Fayette a demandé la
permission d'aller passer quelques jours à
Vienne pour y consulter un médecin ; non
seulement cela lui a été refusé, mais on lui a
déclaré positivement que si elle quittait un
instant la prison de son mari, elle n'y rentre-
rait plus. La seule alternative qu'elle ait eue,
a été de l'abandonner ou de partager toutes
les rigueurs de sa captivité. Son choix n'a pas
été douteux...
» J'ai pris la liberté d'adresser une lettre
à l'empereur pour lui dénoncer des cruautés
qu'il ignore. Ma demande est restée sans ré-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 103
ponse. Celui que l'Europe compte parmi ses
citoyens, dont l'Amérique du Nord doit être
si fîère, n'a-t-il pas le droit d'élever la voix en
faveur d'un citoyen des États-Unis? Oui,
sans doute, et c'est dans cette pensée que je
sollicite votre appui auprès de l'empereur et
du gouvernement autrichien. »
Gouverneur Morris n'avait pas attendu celte
lettre pour agir, mais elle lui fut cependant
utile.
Le 18 décembre, dans l'entrevue qu'il eut
avec le baron de Thugut, après lui avoir
donné sur la politique des diverses puissances
des renseignements précis, Morris montra au
ministre la lettre de la marquise de Montagu,
et demanda la mise en liberté de La Fayette.
Thugut répondit qu'il serait probablement
délivré à la paix. A cela, Morris répliqua
qu'il n'en avait jamais douté, mais qu'il aurait
voulu hâter la délivrance, ajoutant que cette
mesure ferait un bon effet en Angleterre. Le
ministre répliqua à son tour que si l'Angle-
104 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
terre voulait réclamer La Fayette, on serait
bien aise de s'en débarrasser de cette manière.
Le lendemain de cette conversation, Morris
voulant renseigner madame de La Fayette, lui
écrivit une lettre qu'il confia au baron de
Thugut, mais cette lettre ne sortit pas du cabi-
net du ministre, et tous les efforts de l'amitié
furent stériles.
Heureusement, les démarches du Directoire
commencèrent dans les premiers jours de 1797.
Dans une dépêche du général Glarke, du
14 thermidor an X (le'" avril 1797), il est en
effet parlé de démarches particulières, entre-
prises par lui depuis près de huit mois. Dans
le texte des préliminaires de Léoben (15 avril) il
n'était pas question des prisonniers d'Olmiitz.
L'article 9, qui mentionne la reddition des
prisonniers de guerre des deux partis, pour-
rait seul y faire allusion.
C'est après la conclusion des préliminaires
de paix qu'arrivait à Vienne le général Glarke.
Il était porteur de cette lettre de Carnot,
alors président du Directoire, lettre datée du
LES DERNIÈRES AiXNÉES DE LA FAYETTE. 105
l^' août et adressée au glorieux chef des
armées d'Italie :
« Sur de nouvelles réclamations que l'on
adresse au Directoire, citoyen général, concer-
nant les prisonniers d'Olmûtz, le Directoire
vous rappelle le désir qu'il vous a manifesté
de voir cesser leur captivité le plus tôt possible.
Il ne doute pas que vous ne partagiez l'intérêt
que leur malheur lui inspire. »
Thugut, ainsi mis en demeure, eût désiré
que l'empereur, sans y être contraint, prononçât
la libération.
« J'y consens, dit l'empereur, mais vu l'in-
compatibilité des principes bien connus de La
Fayette avec ceux qui constituent la tranquillité
de mes États, il faut exiger des prisonniers
l'engagement écrit qu'ils ne remettront plus les
pieds en Autriche, sans une autorisation spéciale. »
L'officier, qui fut chargé de leur soumettre
cette proposition, était l'ancien commandant de
106 LES DERNIÈRES ANNÉES DE l,A FAYETTE.
Namur, le major général marquis de Ghas-
teler. C'était un parfait gentilhomme, fort ins-
truit et d'une éducation accomplie ^
Le jour même de son arrivée à Olmùtz
(25 juillet 1797), La Fayette et ses deux amis
avaient été prévenus qu'une note remise au
marquis de Gallo, ministre plénipotentiaire de
l'empereur, par les généraux Bonaparte et
Clarke, au nom du Directoire, renfermait cette
phrase :
« Les soussignés ont déjà eu l'honneur
d'entretenir M. le marquis de Gallo à Léoben
de l'intérêt que prend la République au sort
des prisonniers d'Olmùtz; ils espèrent que
M. de Gallo voudra bien interposer ses bons
offices auprès de Sa Majesté Impériale pour que
lesdits prisonniers soient mis en liberté et aient
la faculté de se rendre en Amérique ou dans
tout autre endroit, sans pourtant qu'ils puissent
actuellement se rendre en France. »
1. Correspondance, t. IV. p. 294.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 107
Nous possédons deux récits de la mission du
marquis de Ghasteler : l'un est contenu dans
une dépêche adressée par lui au baron de
Thugut, du 26 juillet; l'autre a été dicté à
madame de La Fayette par son mari. Ces deux
récits se complètent.
L'empereur avait été très alîectô des bruits
répandus à l'étranger sur les mauvais traite-
ments subis par les prisonniers, et il avait
chargé M. de Ghasteler de les interroger spé-
cialement sur ce points
Sommé de s'expliquer, La Fayette répondit
avec feu que pour des traitements personnels
il n'en avait pas souffert, mais que pour le
reste il était on ne peut plus mal; que si ses
amis avaient publié des plaintes, ils ne pou-
vaient point avoir exagéré; que dans aucun
cas il ne voulait les démentir. Il entra alors
dans le détail de petites incommodités. Il ajouta :
« On a eu la barbarie de me laisser deux
ans sans nouvelles de ma femme et de mes
1. Bùdinger, Staals archiv. Auhang E., pp. 50 et suivantes.
108 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
filles, pendant qu'elles étaient sous les couteaux
des Jacobins ; Latour-Maubourg et Bureaux de
Pusy sont à trente toises de moi et voilà trois
ans que je n'ai pu les voir. » — « Il m'objecta
différentes autres choses trop longues à rap-
porter. »
L'enquête se poursuivit vis-à-vis de madame
de La Fayette.
« Elle me dit qu'elle n'avait jamais pu ob-
tenir deux lits pour ses lilles, quoique l'une
eût une maladie contagieuse ; qu'il était bien
dur pour une mère d'être privée des nou-
velles de son fils ; qu'elle avait écrit à Vienne
pour se plaindre de ce procédé, mais qu'elle
n'avait pas reçu de réponse. »
■ Après avoir énuméré les autres griefs que nous
connaissons, madame de La Fayette ajoutait :
« Qu'enfin les médecins ayant dit que le seul
moyen de la guérir d'une maladie scorbutique
LES DERNIÈRES AXNÉKS DE LA FAYETTE. 109
gagnée dans sa prison était d'en sortir, la Cour
de Vienne n'avait voulu lui accorder sa sortie
qu'à condition qu'elle n'y rentrerait plus ; que
c'avait été demander sa mort, puisqu'elle était
décidée à rester près de son mari. »
MM. de Latour-Maubourg et Bureaux de
Pusy déposèrent avec la même énergie.
Le second point de la mission de M. de
Chasteler était plus important.
L'empereur exigeait du prisonnier qu'il passât
en Amérique. La Fayette répondit avec chaleur :
« L'empereur m'a fait arrêter en terre neutre
contre le droit des gens; je n'ai aucun compte
à lui rendre de ma conduite, ni de mes projets
ultérieurs ; je ne veux prendre aucun enga-
gement avec lui, qui semble lui donner des
droits sur ma personne. »
Alors l'envoyé impérial lui dit très nettement
qu'il était regardé en Europe comme le chef
de la doctrine nouvelle, et les principes qu'il
110 LES DERNIÈRES ANNÉES DE I.A FAYETTE.
professait étant incompatibles avec la tranquil-
lité de la monarchie autrichienne, Sa Majesté
devait à la raison d'État de ne pas lui rendre
la liberté avant qu'il eût promis de ne pas
rentrer sur le territoire autrichien, sans une
permission spéciale. La Fayette commença par
plaisanter sur l'honneur que lui faisait l'em-
pereur de traiter avec lui de puissance à puis-
sance et de croire qu'un simple individu fût
redoutable pour une aussi vaste monarchie. Le
marquis de Chasteler le ramena à la question.
Alors La Fayette lui déclara qu'il n'avait au-
cune envie de remettre les pieds ni à la cour
de l'empereur, ni en Autriche, non seulement
sans sa permission, mais même quand il re-
cevrait de lui une invitation spéciale ; que ce-
pendant il devait à ses principes de ne recon-
naître au gouvernement autrichien aucun droit;
que ce que lui, M. de Chasteler, croyait de-
voir à son souverain, M. La Fayette le devait
à la souveraineté du peuple français. M. de
Chasteler répondit qu'il ne lui était pas per-
mis d'admettre de pareilles explications et qu'il
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 111
allait mander le soir par un courrier que cela
ne pouvait pas s'arranger comme on l'avait cru '.
La Fayette demanda froidement à quelle
heure partait le courrier. M. de Chasteler
trouva un prétexte pour ne l'envoj^er qu'après
leur conversation, qui devait recommencer le
soir à sept heures.
A l'heure dite, le prisonnier manifesta le
désir de se concerter avec ses compagnons
d'infortune pour décider ce qu'ils devaient aux
circonstances et à eux-mêmes. « Cela, ajoutait-
il, avancera plus les affaires que huit jours
de conférences isolées. » Ce fut alors que les
trois prisonniers furent réunis pour délibérer
en commun. Ils se voyaient pour la première
fois depuis leur entrée dans la prison d'Ol-
mûtz.
Après quelques instants laissés aux épan-
chements de la joie de se retrouver, ils se
mirent immédiatement d'accord sur la décla-
ration suivante que rédigea La Fayette.
1. Mémoires de La Fayette, t. IV.
112 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
« La commission dont M. le marquis de
Chasteler est chargé me paraît se réduire à
trois points :
» lo Sa Majesté Impériale souhaite faire
constater notre situation ; je suis disposé à ne
lui porter aucune plainte. On trouvera plu-
sieurs détails dans les lettres de ma femme,
et s'il ne suffit pas à Sa Majesté Impériale de
relire les instructions envoyées de Vienne en
son nom, je donnerai volontiers au marquis
de Chasteler les renseignements qu'il peut
désirer ;
» 2° Sa Majesté l'empereur et roi voudrait
être assurée qu'immédiatement après ma dé-
livrance je partirai pour l'Amérique; c'est une
intention que j'ai souvent manifestée, mais
comme dans le moment actuel ma réponse
semblerait reconnaître le droit de m'imposer
cette condition, je ne crois pas qu'il me con-
vienne de satisfaire à cette demande ;
» 3° Sa Majesté me fait l'honneur de me
signifier que les principes que je professe
étant incompatibles avec la sûreté du gouver-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 113
nement autrichien, elle ne veut pas que je
puisse rentrer dans ses États sans sa permis-
sion spéciale. Il est des devoirs auxquels je ne
puis me soustraire; j'en ai envers les États-
Unis, j'en ai surtout envers la France, et je
ne dois m'engager à quoi que ce soit de con-
traire aux droits de ma patrie sur ma per-
sonne. A ces exceptions près, je puis assurer
monsieur le général marquis de Chasteler que
ma détermination invariable est de ne mettre
le pied sur aucune terre, soumise à l'obéissance
de Sa Majesté le roi de Bohême et de
Hongrie*. »
Chacun des prisonniers signa cette déclara-
tion et remit un engagement par lequel il
promettait sur l'honneur de n'entrer, dans
aucun temps, dans les provinces héréditaires
de l'empereur d'Autriche, sans en avoir obtenu
la permission spéciale, sauf les droits de la
France sur leur personne.
1. Vie de madame de La Fayette.
114 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
M. de Chasteler partit pour Vienne porteur
de la déclaration. Sa forme ne plut pas à
l'empereur, et il se refusa à la mise en liberté
des prisonniers. Thugut fut profondément
découragé.
C'est le dévouement absolu d'un homme
jusqu'alors peu connu qui aida à aplanir
toutes les difficultés. Nous voulons parler de
Louis Romeuf.
Compatriote de La Fayette, né près de Cha-
vaniac, il avait été son aide de camp. Depuis
six mois, le général Clarke l'avait attaché à sa
mission diplomatique, et connaissant son
ardent désir de coopérer à la délivrance des
prisonniers d'Olmùtz, il lui fournit l'occasion
de se rendre à Vienne afin d'obtenir le concours
puissant de Thugut. Clarke, d'accord ayec
Bonaparte, avait en effet adressé au gouver-
nement autrichien une demande officielle et il
n'avait pas encore reçu de réponse décisive.
Le voyage de Romeuf à Vienne était ainsi
motivé. Il y arriva le 1^^ août IT'JT.
Muni d'une lettre quasi-officielle de Clarke,
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE- 115
Romeuf ne perd pas un instant, se met en
rapport avec le secrétaire d'État, M. de Gallo,
et dans une dépêche importante, datée de
Vienne, 9 août 1797, il explique à La Fayette,
qu'après un séjour à l'armée d'Italie, il lui a
été permis de venir presser les démarches qui
devaient conduire à sa délivrance. Il parle de
l'intérêt que Bonaparte et Clarke ont mis à
cette cause et il continue en ces termes :
« M. de Gallo, dont il m'est impossible de
trop louer les procédés, m'a instruit, en
arrivant ici, des propositions qui vous ont été
faites et de la manière dont elles ont été reje-
tées par vous. J'ai admiré votre inébranlable
caractère; mais je vous avoue que de la façon
dont il m'a parlé de la détermination de
l'empereur, j'ai tremblé que cette circons-
tance ne retardât encore le jour que nous
attendons avec une si grande impatience...
J'ai vivement sollicité, par l'intermédiaire de
M. de Gallo, qu'il me fût accordé d'aller
embrasser les trois martyrs de la belle cause
116 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
à laquelle je suis attaché. Cette faveur m'a été
constamment refusée. »
Mais la partie la plus intéressante de cette
dépêche est la relation de l'entrevue de Romeuf
avec Thugut :
« Il m'a paru fort aigri par la façon dont
a été repoussée par vous la parole exigée, et
sans m'arrêter aux détails d'un assez long
entretien qu'il a bien voulu m'accorder, voici
quel en a été le résultat : l'empereur renonce
à l'arrangement qu'il vous avait présenté. Il
n'est plus question d'aucune parole écrite ou
verbale de votre part.
» Voici les nouveaux arrangements proposés :
» Le gouvernement autrichien désire que le
consul américain à Hambourg, chez qui vous
serez déposé, promette, avant de vous recevoir,
de vous engager à quitter celte ville avant
seize jours... Comme il n'est question d'aucun
engagement qui compromette votre indépen-
dance, j'espère que vous ne me désapprouverez
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 117
pas pour celui que j'ai pris d'aller communi-
quer tout cela moi-même à M. Parish et de
m'entendre avec lui et le ministre de l'empe-
reur dans la même ville... M. de Thugut m'a
engagé lui-même à vous écrire et m'a donné
la certitude que ma lettre vous serait exacte-
ment remise. Si chaque instant que je perds
pesait moins sur mon cœur, j'attendrais votre
réponse à Ratisbonne où je joindrai, en allant
à Hambourg, madame de Maubourg et ses
deux filles aînées, madame de Pusy et sa fille.
Je désire bien qu'il leur soit permis ainsi qu'à
moi de venir vous recevoir aux portes de votre
citadelle; mais il ne faut pas s'en flatter. Ce
sera à Hambourg que nous aurons le bonheur
de vous revoir. Je m'enivre de l'espoir que le
moment n'en est pas éloigné. »
Les documents publiés à Vienne achèvent le
récit de M. Romeuf *.
Dans un entretien du baron de Thugut avec
1. Voir Max Bùdinger : Annexe; dépèche de Thugut à Buol-
Schauenstein, 9 août 1797; dépêche de Romeuf, 17 août 1797.
118 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
un secrétaire de Glarke, M. Perret, l'idée avait
été pour la première fois mise en avant de
remettre La Fayette à John Parish, consul des
États-Unis, afin de l'embarquer pour l'Amé-
rique ou pour la Hollande. C'est dans ce but
qu'un passeport fut donné à Romeuf. Il partit
pour Hambourg ; un mois s'étant écoulé sans
que la question fût résolue, il écrivit à
Thugut :
« Je ne puis attribuer le retard de la déli-
vrance des prisonniers d'Olmiitz qu'à celui
des postes, dont Votre Excellence a eu la bonté
de m'entretenir... Dans le cas où Votre Excel-
lence ne jugerait pas à propos d'accorder cette
demande, je la prie de vouloir bien me faire
expédier un passeport, pour que je puisse me
rendre auprès de mon général en Italie par la
voie la plus prompte. »
Romeuf n'ignorait pas, en effet, que depuis
son départ de Vienne, la Russie avait notifié la
décision de ne plus faire partie de la coalition
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 119
et que l'empereur d'Autriche avait ordonné à
son représentant à Hambourg, le baron de
Buol-Schauenstein, de s'occuper spécialement de
l'affaire d'Olmiitz, Par une dépêche à Thugut
(27 septembre), il lui faisait connaître que
Parish avait promis d'engager les prisonniers
à quitter Hambourg dix jours après leur
arrivée, en même temps qu'il mettait à la
disposition de Romeuf tout l'argent nécessaire
pour le voyage. Romeuf ne recevant aucune
réponse, partait pour Dresde afin d'y attendre
l'arrivée des libérés ^
Ce fut seulement le 9 septembre 4797 que
Thugut notifia l'ordre impérial de mise en
liberté; chose singulière, dans une lettre à
Parish, postérieure de quelques jours, il ne
mentionne aucun engagement positif envers la
France; mais il parle de la déférence parti-
culière de Sa Majesté pour l'intérêt que les
États-Unis d'Amérique avaient paru attacher
à la libération des prisonniers.
1. La Fayetle in Oeslerreich. Dépêche, page 69.
420 LES DERNIÈRES ANNÉES E LA FAYETTE.
Le 18 septembre, cinq ans et un mois après
Farrestation de La Fayette, de Latour-Mau-
bourg et de Pusy, et vingt-trois mois après
l'arrivée de madame La Fayette et de ses fdles,
les portes de la prison s'ouvrirent. Le départ
d'Olmùtz s'effectua sous la conduite du major
d'Annerliammer ; les prisonniers purent sur
la route apercevoir un instant Louis Romeuf
qui venait au-devant d'eux. De temps en
temps ils cherchaient à se rapprocher de lui,
mais c'était avec de grandes précautions, jus-
qu'à ce qu'on fut hors des États héréditaires
d'Autriche. Ils se rejoignirent seulement à
Dresde. Le voyage à partir de Leipsick fut un
triomphe continuel. On se pressait pour voir
La Fayette et ses compagnons. Les prisonniers,
qui d'abord n'avaient pu supporter l'impres-
sion de Tair extérieur, reprenaient chaque
jour des forces. Mais la santé de madame de
La Fayette les empêchait de se livrer à la joie.
(( La fatigue du voyage, dit madame de Las-
teyrie, était trop grande dans l'état d'épuise-
ment et de maladie où elle se trouvait. Elle
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 121
faisait effort pour répondre aux nombreux
hommages dont elle était l'objet. » Au milieu
de souffrances sans nom, elle avait vaillam-
ment payé, de plusieurs mois de captivité de
plus, la satisfaction que lui avait causée la
déclaration de son mari en réponse à la de-
mande du gouvernement autrichien; mais elle
était à bout de forces ^
Le 4 octobre on arriva enfin à Hambourg.
D'après des témoins oculaires, la réception
faite à La Fayette fut celle d'un libérateur ou
d'un conquérant. Gouverneur Morris dînait
avec M. de Buol, lorsque le consul américain,
M. Parish, leur envoya dire que La Fayette et
ses compagnons étaient arrivés. Morris prit le
baron dans sa voiture pour aller accomplir la
formalité de la mise en liberté. « La mission
fut accomplie avec dignité^. »
D'après les notes de Gouverneur Morris, con-
firmant la dépêche de Thugut, La Fayette fut
1. Vie de madame do La Fayette, p. 385.
2. Mémorial de Gouverneur Morris.
122 LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE.
libéré par égard pour les Étals-Unis; c'était
un acte d'habileté du cabinet autrichien que
de le faire croire. Mais La Fayette et l'opinion
publique ne s'y laissèrent pas prendre. En
réalité, c'étaient les victoires des armées
françaises qui avaient tranché la question. La
condition des prisonniers d'Olmiitz avait été
discutée à Léoben, Leurs sentiments ne se
méprirent pas et leur reconnaissance alla droit
à la France et au jeune vainqueur des cam-
pagnes d'Italie.
Dès le lendemain de leur arrivée à Ham-
bourg, ils faisaient remercier M. de Talleyrand,
ministre des relations extérieures, et ils écri-
vaient cette lettre à Bonaparte :
« Le 6 octobre 1797.
» Citoyen général,
» Les prisonniers d'Olmiitz, heureux de
devoir leur délivrance à nos irrésistibles
armes, avaient joui dans leur captivité de la
pensée que leur liberté et leur vie étaient
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 123
attachées aux triomphes de la République et
à votre gloire personnelle. Ils jouissent aujour-
d'hui de l'hommage qu'ils aiment à rendre à
leur libérateur. Il nous eût été bien doux,
Citoyen général, d'aller vous offrir nous-
mêmes l'expression de ces sentiments, de voir
de près le théâtre de tant de victoires, l'armée
qui les remporta et le héros qui a mis notre
résurrection au nombre de ses miracles. Mais
vous savez que le voyage de Hambourg n'a pas
été laissé à notre choix ; c'est du lieu que
nous avons dit adieu à nos geôliers que nous
adressons nos remerciements à leur vain-
queur...
« Salut et respect.
» LA FAYETTE,
» LATOUK-MAUBOURG,
» BUREAUX DE PUSY. »
CHAPITRE II
LA FAYETTE SOUS LE CONSULAT
ET l'empire
1
L'Europe entière s'était émue en apprenant
la délivrance des prisonniers d'Olmûtz. La
Fayette, à peine arrivé à Hambourg, recevait
la visite de ses anciens aides de camp accourus
de Paris. Klopstock, le noble poète, venait
l'embrasser; Archinoltz, un de ses fidèles cor-
respondants, ne le quittait plus. Les Améri-
cains présents lui votaient une adresse. C'était
à qui lui écrirait. Mais, parmi tant de lettres
affectueuses, aucune ne lui remua plus le
cœur que celle envoyée par madame de Slaël
dès la première nouvelle de sa prochaine déli-
vrance.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 125
1 20 juin 1797.
» J'espère que cette lettre vous parviendra.
Je voudrais être une des premières personnes
qui vous parlât de tous les sentiments d'indi-
gnation, de douleur, d'espérance, de crainte,
d'inquiétude, de découragement, dont votre
sort, pendant ces cinq années, a rempli l'âme
de ce qui vous aime. Je ne sais pas s'il est pos-
sible de vous rendre. supportables vos cruels
souvenirs. J'ose cependant vous dire que pen-
dant que la calomnie a défait toutes les répu-
tations, que les factions se sont attachées aux
individus, ne pouvant triompher de la cause,
votre malheur a préservé votre gloire, et si
votre santé peut se remettre, vous sortez tout
entier de ce tombeau, où votre nom a acquis
un nouveau lustre.
» Venez directement en France! Il n'y a
pas d'autre patrie pour vous. Vous y trouverez
la république que votre opinion appelait
lorsque votre conscience vous liait à la royauté;
vous la trouverez illustrée par la victoire et
126 1,ES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
délivrée des crimes qui ont souillé son ori-
gine; vous la soutiendrez, parce qu'il ne peut
plus exister en France de liberté que par elle,
et que vous êtes, comme héros et comme mar-
tyr, tellement uni à la liberté, qu'indifférem-
ment je prononce votre nom et le sien pour
exprimer ce que je désire pour l'honneur et
la prospérité de la France.
» Venez en France! vous y trouverez des amis
qui vous sont dévoués, et laissez- moi espérer
que mon occupation constante de vous, mes inu-
tiles efforts pour vous servir, me donneront quel-
ques droits à un peu d'intérêt de votre part. »
Cette lettre si éloquente et qui marque une
date dans les divers états d'esprit de madame
de Staël, était suivie de quelques lignes affec-
tueuses et aimables de Mathieu de Montmo-
rency, alors à Coppet : « La constante occupation
de vos malheurs et de votre courage a survécu
en moi et survivra toujours à mon éloignement
de toute activité, mais je crois que je retrou-
verais tout mon ancien enthousiasme pour fêter
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 127
celui à qui j'en ai vu un si constant pour la
liberté. » Cette unanimité de toutes les âmes
libérales à fêter La Fayette est le jugement le
plus favorable de sa conduite pendant la Ré-
volution.
Les deux ou trois jours qu'il passa à Ham-
bourg furent employés à remercier Huger,
Fitz-Patrick , Masclet '. Ses lettres sont vi-
brantes de reconnaissance et d'affection; elles
honorent son cœur qui resta toujours droit et
bon. Il s'acquittait le mieux qu'il pouvait de
cette dette la plus sacrée dès le premier jour
de sa mise en liberté.
M. Parish avait fini par représenter à M. de
Buol que la saison avancée, la mauvaise santé
de madame de La Fayette ne rendaient plus
possible le départ de la famille pour l'Amé-
rique; que, d'autre part, les événements qui
s'accomplissaient à Paris ne permettaient pas
une installation en Hollande. Un troisième
1. Correspondance, t. IV, p. 375 et suiv.
Mémoires d'Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de
Montagu, par M. Callet, Rouen, 1859, t. I, p. 172.
128 LES DEftMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
parti s'imposait : le séjour dans le Holstein;
c'est celui qui fut adopté. L'installation de
La Fayette à Hambourg était surtout ce que le
gouvernement autrichien voulait éviter'.
Le 10 octobre, le général et sa famille par-
tirent en effet pour Witmold, où la sœur de
madame de La Fayette, la marquise de Mon-
lagu, et leur tante, la comtesse de Tessé, s'é-
taient fixées pendant l'émigration. Ce fut un
grand événement. « Le son des trompettes du
jugement dernier ne les eût pas autrement
émues que la fanfare du postillon annonçant,
suivant l'usage allemand, l'entrée dans la
ville. » Les prisonniers d'Olmùtz arrivaient.
Madame de Montagu courut, éperdue, aux
bords du lac et se jeta dans un petit bateau
à voiles qui n'avait pour pilote que le vieux
M. de Mun. Elle se fit conduire à Ploën et se
trouva bientôt dans les bras de sa sœur. Il lui
semblait, en la voyant, « qu'elle retrouvait en
elle plus qu'elle-même, c'est-à-dire sa mère,
1. Voir Dépêches de Buol à Thugut et de Thugut à Parish,
4 et 14 novembre 1797.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 129
sa sœur de Noailles et tout ce qu'elle avait
perdu ».
Le général, bienveillant, doux et calme,
comme à l'ordinaire, présenta à sa belle-sœur,
ses fidèles Bureaux de Puzy et Latour-Mau-
bourg, puis Théodore de Lameth, son ancien
aide de camp, et Pellet, un de ses officiers
d'ordonnance, qui étaient venus le rejoindre
en route. Madame de Tessé attendait sa nièce
sur la rive; elle la reçut avec tendresse, et ce
fut, ce jour-là et les suivants, fête à Witmold.
Toute la parenté y fut logée. Les amis s'ins-
tallèrent à Ploën, mais ils passaient le lac deux
ou trois fois par jour. « Les eaux de ce pauvre
petit lac, ordinairement si tranquille, n'étaient
pas plus troublées par ce va-et-vient continuel
que ne l'était, au fond de l'âme, madame de
Montagu par le bruit et la véhémence inaccou-
tumés des entretiens de la table et du salon.
Il ne faut pas demander de quoi l'on y par-
lait. De quoi y eût-on parlé, sinon de poli-
tique? »
Le champ était vaste et on le parcourait en
9
430 LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE.
tous sens, du matin au soir. Madame de Tessé,
qui était là dans son élément, ranimait la con-
versation quand elle languissait. Nous connais-
sons madame de Tessé, un des t3'pes les plus
accomplis de la femme du xviii^ siècle, avec
ses yeux perçants, sa bouche fine, mais tirail-
lée par un tic nerveux qui la faisait grimacer
en parlant, avec infiniment de grâce et encore
plus d'esprit. Incrédule et charitable, « on la
voyait plus souvent sur le chemin des pauvres
que sur le chemin de l'église ». C'était elle
qui, tour à tour mordante et sentencieuse,
discourait le plus au milieu du silence de l'au-
ditoire attentif. Les aides de camp du général
apportaient dans la discussion un peu moins
d'esprit et plus de passion; ils avaient moins
d'aigreur contre la Révolution qui les avait
proscrits que contre les émigrés qui avaient
applaudi à leur chute, et contre les princes
qui avaient refusé de s'appuyer sur eux. On
pouvait pressentir leur opposition sous la Res-
tauration.
Quant à La FaA^ette « il était si peu changé
LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 131
qu'on rajeunissait en l'écoutant. On était tou-
jours avec lui à la déclaration des droits de
l'homme et à l'aurore de la Révolution. Le
reste n'était qu'un accident, déplorable sans
doute, mais qui n'était pas à son avis plus
décourageant que l'histoire des naufrages ne
l'est pour les bons marins >■>. Tel il fut jus-
qu'à la dernière heure de sa vie, conservant
toujours la même intrépidité et la même
foi dans les destinées de la France. Il était
homme, si l'occasion s'en présentait, comme
disait madame de Montagu, à se rembarquer
au premier jour sur les quatre planches mal
jointes du radeau de 1791 et à risquer de nou-
veau sa fortune, et non pas seulement la sienne,
dans l'entreprise.
Il avait le tempérament des chevaliers d'au-
trefois et le même calme dans l'ardeur. « Gil-
bert, écrivait à madame de G rammont madame
de Montaigu, est tout aussi bon, tout aussi
simple dans ses manières, tout aussi affectueux
dans ses caresses, tout aussi doux dans la dis-
pute que vous l'avez connu. 11 aime tendre-
132 LES DEKMÈIIES ANNÉES DE LA FAYETTE.
ment ses enfants, et, malgré son extérieur
froid, est affable pour sa femme. Il a des
formes aimables, un flegme dont je ne suis
pas la dupe, un désir secret d'être à portée
d'agir. J'évite de traiter directement avec lui
tout ce qui touche à la Révolution, aux choses
qu'il défend, comme à celles qu'il condamne. »
Après cinq semaines passées à AYitmold, La
Fayette loua un château à Lhemkulen, tout
près de madame de Tessé qu'il aimait et qui
avait avec lui une parfaite communauté d'opi-
nions. M. de Mun vint le voir, et aussi tous
les Maubourg, y compris leur sœur, madame
de Maisonneuve. Mais une visite inattendue le
charma, celle de madame de Simiane. Munie
d'un faux passeport, elle s'était échappée de
France tout exprès pour retrouver La Fayette ;
les tristesses et les malheurs de la Révolution
avaient amaigri son beau visage sans lui ôter
son attrait. Elle s'établit chez madame de Tessé
et fut étonnée en arrivant de n'entendre parler
que de projets de mariage.
Charles de Latour-Maubourg, frère de l'aide
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 133
de camp du général, venait de demander la
main de mademoiselle Anastasie de La Fayette.
Elle ne lui apportait en dot que sa jeunesse
et ses vertus ; et lui, sauf l'espérance d'une
somme de trente mille francs, rien de plus
que son courage et sa droiture. Ni l'un ni
l'autre ne craignaient la pauvreté. Madame de
La Fayette trouvait le parti avantageux ; son
mari y donnait son entière adhésion ; mais à
Witmold, on jeta les hauts cris. M. de Mun
prétendait qu'on ne se mariait pas ainsi, hor-
mis chez les sauvages d'Amérique et madame
de Tessé soutenait qu'on n'avait rien vu de
pareil depuis Adam et Eve. Les sarcasmes n'y
firent rien ; le mécontentement de madame de
Tessé se fondit bientôt en une tendre et aimable
sollicitude ; on revint s'installer à "Witmold
pour célébrer le mariage (9 mai 1798). Madame
de La Fayette fut assez gravement malade par
suite des infirmités qu'elle avait contractées,
durant sa longue captivité. Elle ne souffrit pas
qu'on ralentît d'un jour les apprêts de la noce;
elle était aussi calme, aussi ferme d'esprit qu'on
134 LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE.
ne l'avait jamais vue ; ses enfants la trans-
portaient sur un canapé de sa chambre au
salon. Madame de Montaigu, près d'accoucher,
les aidait à panser « les glorieuses plaies de
leur mère ».
Stéphanie de Montaigu vint au monde, en
effet, dix jours après le mariage d'Anastasie
de La Faj^ette. Elle fut ondo^ée par madame
de Tessé, mais il fallut recommencer la céré-
monie. Madame de Tessé, qui n'en faisait
jamais d'autres, avait, dans son trouble, répandu
sur la tète du nouveau-né, au lieu d'eau pure,
un flacon d'eau de Cologne ; elle assurait
pourtant qu'elle avait fait sur la tête de l'en-
fant un grand signe de croix.
Pour ajouter aux joies de cette union que le
malheur avait préparée, en cimentant l'affec-
tion entre les deux familles, Georges La Fayette
était arrivé de Mount-Vernon. Il apportait à
son père une lettre de Washington. Ce grand
homme lui disait toute la part qu'il avait
prise à ses souffrances, ses efforts pour le secou-
rir, les mesures qu'il avait adoptées, quoique
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 13o
sans succès, pour faciliter sa délivrance, sa
joie enfin de voir le terme des injustices :
« A aucune époque, ajoutait-il, vous n'avez eu
une plus haute part dans l'affection de ce pays;
je n'emploierai pas votre temps à vous parler
de ce qui me regarde personnellement, si ce
n'est pour vous dire que je suis encore une
fois rentré dans mes foyers, où je resterai en
formant des vœux pour la prospérité des États-
Unis, après avoir travaillé bien des années à
l'établissement de leur indépendance, de leur
constitution, de leurs lois ^..» Cette lettre se
terminait par ces mots plus affectueux encore
que de coutume. « Si vos souvenirs, ou les
circonstances vous portaient à visiter l'Amé-
rique, accompagné de votre femme et de vos
filles, aucun de ses habitants ne vous rece-
vrait avec plus de cordialité et de tendresse
que madame Washington et moi ; nos cœurs
sont pleins d'affection et d'admiration pour
vous et pour elles. »
1. Correspondance, t. IV, p. 372.
136 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
I] n'y avait pas que du sentiment dans ces
lignes; elles cacriaicnt un regret : depuis que
La Fayette avait disparu de la scène politique,
des dissensions affligeantes étaient survenues
entre nous et les États-Unis. La France et la
Grande-Bretagne essayaient depuis longtemps
d'entraîner dans leurs hostilités réciproques le
gouvernement américain et de lui imposer des
résolutions contraires à ses principes de neu-
tralité, comme à la liberté du commerce.
Par représailles contre l'Angleterre, la Con-
vention avait autorisé le 9 mai 1793 les bâti-
ments de guerre et les corsaires français à
amener dans nos ports les navires neutres,
chargés, soit de marchandises appartenant à
une nation ennemie, soit de subsistances qui
lui seraient destinées, et à vendre les cargai-
sons au profit des preneurs. Ces dispositions,
dont on avait d'abord excepté les Américains,
les atteignirent ensuite avec beaucoup de
rigueur, lorsque le 19 novembre 1794, ils se
furent alliés, par un traité de commerce, avec
les Anglais. Le Directoire déclara que ce traité
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 137
violait le traité antérieur du 6 février 1778
entre la France et les États-Unis. M. Adet,
notre ministre plénipotentiaire à Washington,
signifia le 12 novembre 1796 au secrétaire
d'État de l'Union que les vaisseaux américains
seraient soumis de la part des Français aux
mêmes traitements qu'ils se laisseraient impo-
ser par la marine anglaise. M. Monroë, ministre
à Paris, fut alors rappelé; M. Pinckney étant
venu pour le remplacer, le Directoire refusa
ses lettres de créance. Bientôt tous rapports
cessèrent entre les deux gouvernements.
Cette situation politique entre deux pays
faits pour s'aimer et se soutenir, resta long-
temps ignorée de La Fayette. Quand il la
connut, il écrivit à Washington* :
« D'après les nouvelles que je reçois, je suis
tout à fait persuadé que le Directoire désire être
en paix avec les États-Unis. Le parti aristocrate
dont la haine pour l'Amérique date du commen-
cement de la révolution européenne, et le gou-
1. Correspondance, t. IV, pp. 431 et suivantes.
138 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
vernement anglais, qui, depuis la déclaration
d'indépendance, n'a rien oublié, ni pardonné,
se réjouissent, je le sais, de la perspective d'une
rupture entre deux nations, autrefois unies
pour la cause de la liberté, et ils s'efforcent
par tous les moyens en leur pouvoir de nous
précipiter dans la guerre ; mais vous êtes là,
mon cher général, indépendant des partis,
vénéré de tous ; et si, comme je l'espère, vos
renseignements vous portent à juger favora-
blement les dispositions du gouvernement fran-
çais, votre influence doit empêcher que la
brèche soit agrandie et assurer une noble et
durable réconciliation. »
Le temps n'était plus où dans les relations
avec les États-Unis, La Fayette exerçait une
influence souveraine sur le gouvernement de
son pays. Les portes de la patrie ne s'ouvraient
pas encore pour lui et il ressentait toutes les
douleurs de l'exil ; il était impossible que sa
pensée ne se reportât pas vers les événements
prodigieux auxquels il avait été mêlé trois ans.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 139
Sous le titre de Souvenirs en sortant de prison,
il a recueilli ses jugements sur les personnes
et les choses de la Révolution. Le nouveau
coup d'État du 18 fructidor venait d'ajouter
aux crimes déjà commis et avait eu à l'étran-
ger un grand retentissement; des intrigants
essayaient de réveiller l'ambition dans l'âme
de l'ancien commandant des gardes nationales.
Cet écrit nous montre un La Fayette mûri et
il nous semble intéressant d'en parler ^ Il
n'abdique aucune de ses convictions libérales;
il n'est pas de ceux que le spectacle des évé-
nements ait absolument découragés ; son rêve
était trop haut pour que les malheurs et les
mécomptes aient pu l'atteindre. A ses yeux,
c'est le 10 Août qui a tout perdu, parce qu'il
a consacré la violation des serments constitu-
tionnels. « Un nouveau bouleversement dans
les hommes, dans les opinions, dans les me-
sures, portiint partout la terreur et le déver-
gondage, corrompt jusqu'au fond, le cours des
1. Souvenirs en sortant de prison, pp. 30'», 306, 309.
140 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
idées libérales qui avait pu quelquefois être
partiellement troublé, mais qui toujours avait
été maintenu par la doctrine de l'Assemblée
constituante et par le dévouement sans bornes
des premiers chefs de la capitale. » Il condamne
la politique des Girondins, mais il reconnaît
que dans les derniers temps, ils prirent une
attitude toujours honorable, que leurs discours
et leurs journaux, seules armes à leur usage,
devinrent de courageux plaidoyers contre les
progrès du terrorisme. Quant au roi, La Fayette
ne cesse d'en parler avec respect et un certain
attendrissement; jamais son procès n'a été
jugé avec plus de sévérité : « Le malheureux
Louis XYI dont ses prétendus amis avaient
mieux aimé la perte que de le voir sauvé par
moi, ne tarda guère à être assassiné par la
plus monstrueuse procédure. Tout ce qui de-
vait le protéger comme roi et comme citoyen,
l'acte constitutionnel, l'inviolabilité jurée, la
nécessité des lois préalables et des formes
établies, les amnisties passées, les incapacités
légales, les motifs de récusation, la proportion
LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 141
des voix en matière judiciaire, tout fut foulé
aux pieds. La Convention, exerçant rétroacti-
vement contre lui les fonctions constituantes
et législatives, osa cumuler encore les rôles de
dénonciateurs, témoins, jurés d'accusation,
jurés de jugement, ministère public, juges et
pouvoir exécutif ». Et La Fayette raconte que
lorsque ses deux amis et lui furent conduits
en janvier 1793, de la prison de Wezel à celle
de Magdebourg, se trouvant avec un négociant
de Francfort et le maire de Lepstadt, ces mes-
sieurs, qui étaient connus du général Scholler
commandant l'escorte, obtinrent la permission
de causer avec les prisonniers. A propos des
premières procédures contre le roi, ils leur
dirent : « Nous venons du quartier général
des émigrés ; vous êtes les seuls patriotes que
nous ayons vus et les premiers Français qui
nous aient parlé décemment de ce malheureux
procès. »
11 n'y a pas de paroles plus humaines que
celles qui tombent des lèvres de La Fayette,
lorsqu'il parle de la mort de l'infortunée reine
142 LES DEHNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
et de l'angélique madame Elisabeth ; et il cite
le mot de la duchesse d'Angoulême, mot peu
connu : « Si ma mère eût pu vaincre ses pré-
ventions contre M. de La Fayette, si on lui eût
accordé plus de confiance, mes malheureux
parents vivraient encore. » Mais c'est quand il
arrive à juger les Jacobins que La Fayette sent
la colère lui monter au cœur. Il se souvient
du meurtre de son ami, le vertueux Laroche-
foucauld, de l'exécution du maire de Stras-
bourg, le brave Dietrich, du martyre de Baill}^
de l'immolation de Barnave, tous accusés de
fayettisme ; aussi, peu de pages sont plus vi-
brantes d'émotion que celles où sont marquées
au fer rouge, toutes les violences et toutes les
folies sanguinaires de la Terreur. Il accuse
nettement Danton d'avoir, après le 6 octobre,
reçu de l'argent d'abord de M. de Montmorin *
<^ qu'il fit en conséquence, assassiner au
2 septembre », et plus tard, de la cour,
quelque temps avant le 10 Août « pour tour-
1. Souvenirs en sortant de prison, p. 329.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 143
ner en faveur du roi, l'émeute annoncée ».
La Fayette, dans ce même écrit, reconnaît
que la Convention a créé des institutions utiles
et fait la meilleure constitution qui ait existé
en Europe, la constitution de l'an III. Il ex-
prime un regret et ce regret est lout patrio-
tique et inspiré par son tempérament militaire ;
il parle de la journée de Valmy et il ajoute :
« Si je n'avais pas été proscrit, les fautes des
ennemis et les hasards du temps auraient mis
dans mes mains un succès infiniment plus
marquant et beaucoup moins méritoire que ma
campagne contre lord Cornwallis. Aussi, dès
ce moment, sais-je devenu indifférent à toute
ambition militaire ».
Voilà le cri qui lui échappe! Il n'a jamais
regretté que cela, ne s'être pas en 1792 illustré
par une victoire. Il parle avec enthousiasme
des armées de la Révolution ; il admire leur
obéissance sous les armes ', leur désintéresse-
ment, leur caractère généreux « qui ]3endant
1. Souvenirs en sortant de prison, pp. 344 et 360.
144 LES DEI'.MtRtS ANNÉES DE LA FAYETTE.
que la France était souillée par la férocité ou
dégradée par la résignation, distinguèrent au
dehors ses troupes victorieuses. Elles furent
longtemps le refuge de l'honneur national ».
Avec quelle chaleur et quelle sympathie, il cite
le nom de Hoche qu'il avait connu simple
sergent !
Quand, au contraire, il fait un retour sur
lui-même, la modestie qui accompagnait son
honnêteté lui dicte ces paroles : « J'ai su
quelquefois saisir pour le succès de mes vues
de grandes circonstances et même les créer ;
j'ai souvent produit beaucoup d'effet sur des
auditoires tumultueux ou prévenus. Je ne suis
pourtant ni homme d'État, ni orateur. »
C'est dans ces pages peu lues que nous
saisissons La Fayette sur le vif. Il importait
de ne pas les laisser dans l'ombre.
11 conformait du reste ses actes à ses doc-
trines. Ainsi, dès leur arrivée dans le Holstein,
ses amis et lui avaient arboré la cocarde na-
tionale, afin d'établir une distinction tranchante
avec les émigrés. Il s'était rendu ensuite chez
LES DERMKRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 143
le ministre de France, M. Reinhart, pour lui
porter son adhésion à la constitution de
l'an III ' ; et lorsque le lendemain il reçut la
visite du représentant du gouvernement du
Directoire, il lui exprima fermement « ses
inaltérables sentiments sur le 10 Août et son
horreur du 18 fructidor ». M. Reinhart, dans
sa dépêche à M. de Talleyrand, dut constater
les divers sentiments de La Fayette, car le
Directoire fut mécontent. Par son ordre, le peu
de biens, que La Fayette possédait encore en
Bretagne, fut vendu aux enchères et sa rentrée
en France fut compromise. « Notre ami,
écrivait Masclet, le 31 novembre 1797, vient
de jeter le gantelet contre le 18 fructidor,
c'est-à-dire qu'il vient de prononcer son arrêt
d'ostracisme contre lui-même; j*ai montré tout
cela à M. de Talleyrand ; il pense comme moi
que de pareilles indiscrétions ne peuvent man-
quer de tout perdre. »
En attendant des jours meilleurs, madame
1. Souvenirs en sortant de prison, p. 362.
10
146 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
de La Fayette à peine convalescente fut dans
l'obligation de retourner en France, où les
affaires de la famille l'appelaient impérieuse-
ment. La détresse s'était assise à son foyer ;
la guerre d'Amérique, la Révolution, la prison,
l'exil, avaient dévoré une fortune considérable.
Madame de La Fayette seule pouvait pour-
suivre le règlement des partages et des comptes,
car seule elle n'était portée sur aucune liste de
proscription ou de suspicion. Elle partit donc
pour Paris avec sa seconde fille ; elle n'3^ fit
qu'un court séjour et s'empressa d'aller em-
brasser en Auvergne, sa vieille tante, madame
de Ghavaniac.
Pendant son absence, La Faj-ette et son fils
George avaient quitté le Holstein, la famille
s'installait plus près de la France, à Vianen,
aux portes d'Utrecht. « En exil, dit mélanco-
liquement madame de LastejTie, nul lien
n'attache; on espère toujours abandonner l'é-
tablissement qu'on se fait. »
Avant de reprendre le chemin de l'exil, ma-
dame de La Fayette avait remis à l'un des
LES DERNIÈRES ANNKES DE LA FAYETTE. 147
directeurs, La Reveillère-Lépeaux, une lettre
dans laquelle le généra*! demandait la rentrée
de ses compagnons :
« En offrant de loin, mes vœux pour la
liberté, la gloire et le bonheur de mon pays,
je viens solliciter la rentrée du petit nombre
d'ofilciers qui, dans une occasion dont la res-
ponsabilité appartient à moi seul, ne pouvant
pas prévoir où les conduisait l'obligation d'ac-
compagner leur général, tombèrent avec lui
dans les mains des ennemis. Leur patriotisme
éprouvé dès les premiers temps de la Révo-
lution, s'est conservé dans toute son ardeur,
comme dans toute sa pureté, et la République
ne peut pas avoir de plus fidèles défenseurs. »
La Reveillère lut cette lettre en présence de ma-
dame de La Fayette et lui dit qu'il en ferait part
au Directoire. Aucune résolution ne fut prise.
L'exil fut moins dur en Hollande. Depuis
que Pichegru en avait chassé les Anglais, le
statlioudérat avait été aboli, et les sept pro-
148 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
vinces, sous le nom de République batave
étaient gouvernées par une assemblée législa-
tive directement nommée par le peuple. Un
traité d'alliance entre la France et les Pro-
vinces-Unies avait été signé depuis le mois de
mai 1795. La Fayette et son fils étaient les
amis du général Van Ryssel et ils avaient été
reçus par ce grand patriote de la façon la plus
touchante ^ Le général Brune commandait les
troupes auxiliaires françaises ; la présence de
La Fayette dans la République batave n'était
pas sans réveiller les haines de ses ennemis
et leurs accusations.
« Il serait facile à mes amis d'y répondre,
écrivait-il le 4 avril 1799, si l'apathie générale
ne trouvait plus commode de répéter des mots
en l'air sur les prétendues fautes du temps
passé, que d'encourir le malheur d'avoir une
volonté en cherchant à tirer parti du temps
présent. J'ai fait des fautes sans doute et je
les connais bien ; mais les accusateurs ne sont
1. Correspondance. I. V, pages 6 et 16.
LES DEUMKUrs A.N.NKES U K LA FAYETTE. 14*J
pas heureux dans leur choix. Dois-je ajouter
un manifeste de plus à tous ceux qui ont
inondé le public? Je ne le crois pas. Atten-
dons pour que je prenne la parole une occa-
sion; la situation actuelle ne peut pas durer. »
Le général Brune se plaignit au gouverne-
ment du séjour de La Fayette dans la Répu-
blique Ijalave. On le gênait dans le choix d'un
asile ; il songea à chercher un refuge en
Amérique, mais Washington y voyait des
inconvénients politiques pour son ami.
Il se donna, pour tout oublier, aux joies de
la famille, laissant madame de La Fayette,
essayer de réunir les débris de leur fortune.
Madame de Montagu et madame de Grammont,
au printemps de 1799, arrivèrent à Vianen.
L'entrevue des trois sœurs fut pleine d'éTnotion.
Il s'agissait de partager la succession encore
indivise de la duchesse d'Ayen. Il y avait des
mineurs, M. de Thésan vivait en Allemagne,
le vicomte de Noailles en Amérique. Les Mé-
moires de madame de Montagu indiquent
loO LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
qu'on faisait très mauvaise chère chez le gé-
néral. Tout y manquait*. Les trois sœurs, dès
le premier jour, avaient dû mettre en com-
mun leur génie et leur bourse pour se procurer
à peu de frais quelques-uns des objets les plus
indispensables. « La seule ressource de la
maîtresse du logis était de faire des œufs à la
neige, lorsqu'il s'agissait d'ajouter un plat de
résistance à l'ordinaire de quinze ou seize con-
vives, mourant de faim. » Mais, au sein de
cette détresse, que de bonheur ! Il faudrait
copier toute la correspondance de ce temps-là
pour en donner une idée.
Après un mois de vie commune, on se sé-
para de nouveau. Madame de La Fayette
retourna en France. Jamais son esprit cultivé
et juste ne montra autant de ressources qu'à
cette époque, en même temps que ses qualités
de résolution trouvèrent leur emploi. Toutes
les lettres de La Fayette à sa femme, pendant
cette longue absence, avec les années de plus,
1. Mémoires de madame de Monlagu, par M. Callet, p. 184.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 151
rappellent par leur tendresse, le temps de la
guerre en Amérique.
« 16 mai 1799.
» Je suis revenu bien tristement tout seul,
ma chère Adrienne, et quoique je ne puisse
regarder cette séparation comme celle de l'an-
née dernière, il y en a plus qu'il ne faut
pour me faire bien de la peine. Déjà je com-
mence à éprouver l'impatience de vous revoir ;
c'est m'y prendre de bonne heure.
» Nous attendons de vos nouvelles. J'ai trop
de confiance en vous pour craindre que vous
ayez oublié les soins de votre santé, que vous
m'avez solennellement et tendrement promis.
— Notre jardin a tous les jours de nouveaux
charmes ; mais une fouine a mangé ma pauvre
femelle ramier et ses œufs. J'ai rencontré
avant-hier chez la nourrice trois charbonniers
du Cantal; ce sont des hommes de fort bon
sens, et dont le jugement pour les questions
que je leur faisais est très supérieur à celui
lo2 LES DERNIKriES ANNÉES DE LA FAYETTE.
des salons. Il en résulte évidemment que la
Révolution, malgré les crimes et les violences
qui en ont souillé le cours et arrêté les effets,
a cependant déjà beaucoup amélioré le sort des
paysans de ce département. Je vous fais part
de cette consolation que j'ai attrapée en passant
et qui m'a fait grand plaisir.
» Adieu, ma chère Adrienne, mon cœur
vous suit, vous regrette, vous prêche et vous
aime bien tendrement. »
Madame de La Fayette avait pu aplanir les
difficultés des règlements de famille. Le châ-
teau de La Grange-Bléneau lui était échu en
partage, à la satisfaction de son mari qui rêvait
d'agriculture. « Ma lettre, lui écrivait-il (29 mai
1799), vous trouvera vraisemblablement à
La Grange, mon cher cœur, dans cette retraite
où nous sommes destinés, j'espère, à nous
reposer ensemble des vicissitudes de notre
vie. » Et il lui demande des détails sur la
maison, surtout sur la ferme et les bois. Il
s'enfonce dans l'étude des questions agricoles.
LES DERNIÈRES ANNKF.S 1) K LA FAYETTE. lo3
Il ne peut s'habituer maintenant à la pensée
d aller s'installer dans TÉtat de Virginie, ou
bien aux portes de la ville de Boston. « D'ail-
leurs, il ne nous manque que le premier dollar
pour acheter notre ferme. Cette incertitude,
dit-il à son admirable femme, doit être ajoutée
à bien d'aulres, sans que vous deviez vous en
tourmenter. » Il apportait dans ces années de gêne
une sérénité et une force morale sans égales'.
Pendant ce temps, Pilt avait reformé la coa-
lition, l'armée anolaise envahissait la Hollande,
George La Fayette et Victor Latour-Maubourg,
le frère du prisonnier d'Olmiilz, s'étaient en-
gagés comme grenadiers dans les troupes
hollandaises. Le général ne savait où reposer
sa tète. Dans une lettre du 19 septembre 1799
il écrivait à sa femme :
« Il y a aujourd'hui deux ans, chère
Adrienne, que nous sortîmes de cette prison
où vous êtes venue me porter la consolation
1. Correspondance, l. V, pp. 70 cl 8\.
154 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
et la vie. Que ne puis-je, après deux ans d'exil
ajoutés à cinq ans de captivité, vous porter dans
une paisible retraite, l'assurance d'être réunis
pour toujours !... Gomment nous arrangerons-
nous, en attendant, pour passer ensemble une
partie de l'hiver ? Voilà, mon cher cœur, la
question que je me fais à moi-même, sans
trop savoir comment y répondre. J'ignore si la
Hollande sera suffisamment défendue par le
général Brune et son armée gallo-batave. »
C'est alors que madame de La Fayette,
effrayée aussi de ce qu'elle entendait dire à
Paris, tremblant de voir de nouvelles barrières
s'élever entre son mari et elle, si la coalition
parvenait à amener en Hollande une contre-
révolution, prit la résolution de s'adresser à
Siéyès, un des nouveaux directeurs.
La Fayette a tracé de Siéyès un portrait
ressemblant ' : « H est peureux, prend de
l'humeur, ne sait pas plaire; il ne peut ni
1 Lettre à M. de Mauboui-g. Correspondance, t. V,
LES DERMÈUES AX.NÉES DE I, A FAYETTE. lo3
parler d'abondance, ni monter à cheval; c'est
un abbé dans toute la force du terme, de ma-
nière qu'avec beaucoup d'esprit, de grandes fa-
cultés pour l'intrigue, et d'excellentes intentions
à présent, il est resté au-dessous de sa besogne
et de l'attente publique, surtout de celle de
l'Europe où sa réputation en bien et en mal a
été fort exagérée. Il est dans la Révolution, ce
que l'archevêque de Toulouse a été dans l'an-
cien régime. Tout le monde l'attendait sur le
piédestal, et on s'étonne de le voir si petit. »
Siéyès reçut madame de La Fayette. Elle
lui parla des dangers que courait son mari *
et le prévint que si les armées étaient victo-
rieuses en Hollande, il viendrait chercher un
asile sur le territoire français. Siéyès se dis-
culpa d'être l'ennemi du général, l'assura de
son désir de le voir rentrer, mais il ajouta
qu'actuellement ce serait imprudent et que La
Fayette serait plus en sûreté dans les États du
roi de Prusse. « Gomment ! du roi de Prusse
1. Vie de madame de La Fayette, p. 401.
lo6 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
qui l'a retenu prisonnier! répondit madame de
La Fayette; mon mari préférerait, s'il le faut,
une prison dans sa patrie, mais il a en elle plus
de confiance. » Et sur ce mot, ils se séparèrent.
Heureusement le duc d'York, commandant de
l'armée anglaise, fut réduit, le 18 octobre, à
accepter une capitulation qui l'obligeait <ï rem-
barquer sans délai son armée, à relever les bat-
teries détruites et à rendre à l'armée batave huit
mille prisonniers, sans conditions, ni échanges.
Un autre événement, dont La Fayette voy^ait
avec perspicacité les conséquences, venait mo-
difier du tout au tout la situation, Bonaparte
revenait d'Egypte. « Il peut devenir le maître
de la France, écrivait La Fayette à Latour-
Maubourg; quant à ses dispositions à notre
égard, elles dépendent essentiellement de son
intérêt et de ses projets actuels. Vous savez
que son premier mot en Italie fut que je ne
devrais jamais rentrer en France. »
Madame de La Fayette savait tout cela. Sur
ses conseils, son mari adressa cependant une
lettre nouvelle de remerciements à Bonaparte;
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. lo7
elle resta sans réponse. Bonaparte avait autre
chose à faire. Il préparait le 18 brumaire.
Quand la partie fut gagnée, madame de La
Fayette, avec cette appréciation juste des
choses, qui ne lui faisait jamais défaut, jugea
sur-le-champ que son mari, sans hésitation et
sans rien demander à personne, devait rentrer
en France, au moment même où l'on procla-
mait le retour à la justice. Elle obtint un pas-
seport sous un nom supposé, Alexandre Ro-
meuf le porta à La Fayette. Sans aucune autre
information, il partit et débarqua à Paris chez
M. Adrien de Mun. Dans une dernière lettre
à sa femme, du 30 octobre 1799, La Fayette
lui montrait le fond de son àme :
« Terminer la Révolution à l'avantage de
l'humanité, influer sur des mesures utiles à
mes contemporains, rétablir la doctrine de la
liberté, fermer des blessures, rendre hommage
aux martyrs de la bonne cause, seraient pour
moi des jouissances qui dilateraient mon cœur !
Mais je suis plus dégoûté que jamais, je le suis
1!j8 les dernières années de la FAYETTE.
invinciblement de prendre racine dans les
affaires publiques; je n'y entrerais que pour
un coup de collier, comme on dit; et rien au
monde, je vous le jure sur mon lionneur, par
ma tendresse pour vous et par les mânes de
ce que nous pleurons, ne me persuadera de
renoncer au plan de retraite que je me suis
formé et dans lequel nous passerons tranquil-
lement le reste de notre vie. »
C'est dans ces sentiments que dans les pre-
miers jours de novembre, La Fa^^ette revenait
de l'exil. 11 y avait plus de sept ans qu'il
avait quitté la France et pendant de longues
années de souffrance, son âme ne s'était pas
aigrie, son enthousiasme libéral ne s'était pas
éteint. Mais s'il restait toujours le représen-
tant le plus vrai de 1789, la nation, dégoûtée
de troubles civils et folle de batailles, avait
oublié son idole du 14 juillet. Elle était aux
pieds du jeune capitaine qui allait fonder la
société issue de la Révolution et lasser la for-
tune et la gloire.
LES DKRMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. lo9
II
Le premier acte de La Fayette à Paris fut
d'écrire à Bonaparte :
« Citoyen consul, depuis l'époque où les
prisonniers d'Olmùtz vous durent leur liberté,
jusqu'à celle où la liberté de ma patrie va
m'imposer de plus grandes obligations envers
vous, j'ai pensé que la continuation de ma
proscription ne convenait ni au gouvernement
ni à moi-même; aujourd'hui j'arrive à Paris.
Avant de partir pour la campagne éloignée
où je vais réunir ma famille, avant même de
voir ici mes amis, je ne diffère pas un instant
de m'adresser à vous, non que je doute
d'être à ma place partout où la République
sera fondée sur des bases dignes d'elle, mais
parce que mes devoirs et mes sentiments me
IGO LES DEUNIKRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
pressent de vous porter moi-môme l'expres-
sion de ma reconnaissance. »
Le général Clarke voulut bien se charger
de remettre cette lettre à Bonaparte. Il s'était
mis en colère à la nouvelle de l'arrivée de La
Fayette. Talleyrand s'était empressé de don-
ner rendez-vous à l'ancien prisonnier*. Re-
gnault de Saint-Jean-d'Angély s'y trouvait.
Tous deux lui peignirent la fougue du Premier
Consul et pressèrent leur interlocuteur, dans
la crainte de mesures violentes, de retourner
en Hollande. La Fayette était résolu à ne plus
quitter la France. Il était prêt à se laisser ar-
rêter, comme il le déclara à Louis Romeuf.
Il chargea madame de La Fayette de revoir
Bonaparte; elle fut gracieusement accueillie
par lui. « L'arrivée de M. de La Fayette, dit-
il, entrave ma marche pour le rétablissement
de mes principes et me force à serrer le vent.
Je le conjure donc d'éviter tout éclat ; je m'en
1. Mes rapports avec le Premier Consul, pp. 154 et suiv.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. IGl
rapporte à son patriotisme. » Elle répondit
que telle avait toujours été l'intention de son
mari.
Rœderer et Volney vinrent le voir et lui ré-
péter un propos semblable de Bonaparte. La
Fayette quitta Paris et se rendit à La Grange.
Le Premier Consul adopta un système de si-
lence à son égard, à ce point que lorsque le
l^"" février 1800, Fontanes prononça aux In-
valides l'éloge de Washington, Bonaparte lui
demanda de ne pas nommer La Fayette ; il
parut même contrarié d'apprendre que son fils
George assistait à la cérémonie.
Retiré à la campagne, le prisonnier d'Ol-
mùtz ne cherchait que l'occasion de servir ses
anciens compagnons. Cette occasion se présenta
bientôt : un arrêté des consuls du 11 ventôse
an VIII (1*^' mars 1800) avait décidé qu'on
effacerait de la liste des émigrés ceux des
membres de l'Assemblée constituante qui pré-
senternient au ministre de la police des attes-
tations constatant « qu'ils avaient voté pour
l'établissement de l'égalité et pour la sup-
11
162 LES DERMÈr.ES ANNÉES DE LA FAYETTE.
pression de la noblesse ». La Fayette, après
avoir rempli les formalités, écrivit à Fouché en
réclamant les mêmes avantages pour les officiers
qui avaient signé avec lui, le 19 août 1792,
la déclaration faite à Rochefort. Elle témoi-
gnait que les signataires, ne pouvant plus
servir la liberté de leur pays et défendre sa
constitution, demandaient, non comme mili-
taires en activité, et moins encore comme émi-
grés, mais en qualité d'étrangers, un libre
passage sur territoire neutre. La Fayette eut
le bonheur de voir ses camarades, rayés en
même temps que lui, de la liste de proscrip-
tion.
Son fils George souhaitait passionnément
d'entrer dans l'armée. Il fut proposé pour une
sous-lieutenance ; le Premier Consul le plaça
dans un régiment de hussards dont Horace
Sébastiani était colonel. Enfin La Fayette fut
présenté à Bonaparte aux Tuileries, en même
temps que Latour-Maubourg par le consul
Lebrun.
« Je me rappelai, écrit La Fayette, le pre-
4
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 163
mier accueil que j'avais reçu autrefois du
Grand Frédéric. » Après les compliments réci-
proques, Bonaparte, répondant aux félicitations
sur les succès de l'armée d'Italie : « Les Au-
trichiens, dit-il, en veulent pourtant encore ;
c'est Moreau qui fera la paix ; je ne sais ce
que diable vous leur avez fait, générai La
Fayette, ajouta-t-il avec grâce, en parlant des
puissances, mais ils ont eu bien de la peine à
vous lâcher. » Et, comme, à leurs remercie-
ments, La Fa^'ette et Maubourg joignaient
ceux de Bureaux de Puzy, alors aux États-
Unis, avec Dupont de Nemours dont il était le
beau-fils : o. Il reviendra, dit Bonaparte, et
Dupont de Nemours aussi, on en revient tou-
jours à l'eau de la Seine. »
Peu de temps après, comme La Fayette allait
rendre visite à Talleyrand, il le vit sortir de
son cabinet avec quelqu'un qui ressemblait au
Premier Consul, c'était Joseph Bonaparte.
Après quelques mots de politesse, il invita La
Fayette à une fête qu'il donnait à Morfontaine
164 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
pour célébrer le traité d'amitié et de com-
merce, signé le 30 septembre 1800 avec les
États-Unis. La Fayette rencontra les ministres
américains, plusieurs généraux, et toute la fa-
mille Bonaparte. Ce fut une bonne fortune
pour lui, durant les deux jours que dura la
fête d'avoir plus d'une occasion de causer avec
le Premier Consul ; les lambeaux de conversa-
tion que La Faj'ette a transcrits sont pleins
d'intérêt et font connaître le héros des cam-
pagnes d'Italie, dans ses premiers mois d'éclat
et de grandeur incontestés.
« Vous avez dû trouver les Français bien re-
froidis sur la liberté? — Oui, mais ils sont en
état de la recevoir. — Ils sont bien dégoûtés,
vos Parisiens, par exemple ! oh ! les boutiquiers
n'en veulent plus. — Je n'ignore pas l'effet
des crimes et des folies qui ont profané le
nom de la liberté ! mais, je le répète, les
Français sont plus que jamais peut-être en état
de la recevoir ; c'est à vous à la donner ; c'est
de vous qu'on l'attend. »
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 16S
Bonaparte parla sans affectation des intrigues
royalistes et de la coopération des partis ex-
trêmes ; puis, comme La Fayette, tout en ne
le croyant pas l'inspirateur de la constitution
de l'an VIII, le rendait cependant responsable
de la part trop grande faite au pouvoir exécu-
tif : « Que voulez-vous, répondit-il, vous savez
que Siéyès n'avait mis partout que des ombres :
ombre de pouvoir législatif, ombre de pouvoir
judiciaire, ombre de gouvernement; il fallait
bien de la substance quelque part... ma foi,
je l'ai mise là. » Revenant à La Fayette, il le
questionna sur ses campagnes d'Amérique,
mais, avec sa modestie de bon goût, l'ami de
Washington se contenta de lui dire : « Ce
furent les plus grands intérêts de l'univers
décidés par des rencontres de patrouilles. » Et,
lui parlant à son tour de l'idée, qu'avaient eue
quelques membres de la Convention fédérale,
de faire en Amérique une présidence à vie, il
vit les yeux de Bonaparte s'animer; et, comme
il lui donnait quelques détails sur cette prési-
dence américaine, sans faste et sans garde :
166 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
« Vous conviendrez, répliqua-t-il vivement, qu'en
France cela ne pourrait pas aller. »
Il joignait alors à la simplicité du génie, la
profondeur de l'esprit et la sagacité du juge-
ment. La Fa^^ette dut à cette rencontre à Mor-
fontaine un des grands plaisirs de sa vie : il
obtint que M. et madame de Tessé fussent
rayés de la liste des émigrés.
Du reste, dans ces premiers mois du Consu-
lat, il eût pu obtenir pour lui-môme de grandes
fonctions publiques, il s'y refusa. « J'ai
souhaité la gloire et non la puissance, écri-
vait-il ; la fortune m'a fait manquer l'année
1792. D'ailleurs tant d'amis n'étaient plus;
on avait à me pardonner tant de torts envers
moi ; je suis si peu enclin aux liaisons et aux
mesures jugées nécessaires, que je préférais
sincèrement ma retraite sous la magistrature
de Bonaparte ^»
La première proposition qu'il reçut fut ho-
norable et séduisante. Elle vint de Cabanis
1. Mes rapports avec le Premier Consul.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 167
qui, après avoir appartenu au Conseil des
Cinq-Cents, était entré au Sénat, après le
18 brumaire. Talleyrand lui renouvela de son
côté l'offre d'être sénateur. Enfin le général
Mathieu Dumas vint s'expliquer avec lui sur
son attitude, au nom du Premier Consul.
« Personne n'aime passer pour un tyran,
avait dit Bonaparte; le général La Fayette
semble me désigner comme tel. — Le silence de
ma retraite, répondit-il, est le maximum de ma
déférence; si Bonaparte veut servir la liberté,
je lui suis dévoué; mais je ne veux ni ap-
prouver un gouvernement arbitraire, ni m'y
associer. » Il n'accepta que le titre d'électeur
départemental, quoiqu'il fût à vie, et il pro-
fita d'une élection au Corps législatif pour
motiver son refus de candidature auprès des
électeurs de la Haute-Loire, en quelques mots,
publiés au Puy (19 juillet 1800) :
« C'est dans la retraite, et me consacrant enfin
au repos de la vie privée que je forme des vœux
ardents pour que la paix intérieure soit bientôt
168 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
le fruit des miracles de gloire qui viennent de
surpasser les prodiges des campagnes précé-
dentes, et pour que la paix extérieure se con-
solide sur les bases essentielles et invariables
de la vraie liberté. Heureux que vingt-trois
années de vicissitudes dans ma fortune, et de
constance dans mes principes, m'autorisent à
répéter, comme le 11 juillet 1790 : si pour
recouvrer ses droits, il suffit toujours à une
nation de le vouloir, elle ne les conserve que
par une austère fidélité à ses obligations ci-
viques et morales. »
11 ne fut donc pas ébloui par le génie et la
fortune, il eut néanmoins jusqu'au consulal à
vie des rapports avec Bonaparte ; l'explosion
de la machine infernale, le 3 nivôse, fut pour
La Fayette une occasion d'aller lui rendre vi-
site. En recevant ses compliments, le Premier
Consul lui rappela leur conversation à Morfon-
taine sur la constante coopération des partis
extrêmes dans les temps révolutionnaires.
Comme La Fayette l'engageait à publier les
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 169
preuves du complot, il lui fit observer qu'elles
n'étaient pas susceptibles de publicité, il
ajouta que Louis XVIII lui avait écrit pour
désavouer ce crime. « Sa lettre est bien, dit-il,
la mienne aussi, mais il fmit par me de-
mander une chose que je ne puis faire, c'est
de le mettre sur le trône. « Alors il lui conta
gaiement les propositions dont on chargeait sa
femme Joséphine. « Ils me promettent une
statue qui me représentera tendant la cou-
ronne au roi. J'ai répondu que je craindrais
d'être enfermé dans le piédestal. . . Leur rendre le
pouvoir serait de ma part une infâme lâcheté!
Vous pouvez désapprouver mon gouvernement,
me trouver despote; on verra, vous verrez un
jour si je travaille pour moi ou pour la posté-
rité!... Mais enfin, je suis maître du mouve-
ment, moi que la Révolution, que vous et tous
les patriotes ont porté où je suis, et si je rappe-
lais ces gens-là, ce serait nous livrer tous à
leur vengeance. » Il parla si éloquemment de
la gloire et de la France que La Fayette lui
prit la main.
170 LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE.
Ses visites furent en ce temps-là assez nom-
breuses ; elles avaient pour objet des radiations
de parents ou d'amis ou quelque autre service
à rendre. Bonaparte et lui restaient deux ou
trois heures lète-à-tête, causant de tout avec
une liberté mutuelle; et le Bonaparte de ce
temps-là était singulièrement intéressant.
Il étalait un jour ses projets de concordat:
« Vous ne vous plaindrez pas , disait-il ,
je replace les prêtres au-dessous de ce que
vous les avez laissés; un évêque se croira
très honoré de dîner chez le préfet. » La
Faj^ette l'interrompit pour dire en riant :
« Avouez que cela n'a d'autre objet que de
casserlsi petite fiole? — Vous vous moquez de la
petite fiole, et moi aussi, répondit-il, mais croyez
qu'il nous importe au dehors et au dedans de
faire déclarer le pape et tous ces gens-là contre
la légitimité des Bourbons ; je trouve tous les
jours cette sottise dans les négociations. Les
diocèses de France sont encore régis par des
évoques à la solde des ennemis. »
Jamais il ne parlait à La Fayette des grands
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 171
seigneurs et des rois de l'Europe, sans lui
témoigner combien il avait été frappé de leur
malveillance envers lui. « Je suis bien haï,
disait-il un jour, et d'autres aussi, par ces
princes et leurs entours, mais, bah ! tout cela
n'est rien auprès de leur haine pour vous...
J'ai été à portée de le voir, je n'aurais jamais
cru que la haine humaine pût aller si loinl
Comment diable les républicains ont-ils eu la
sottise de croire un instant leur cause séparée
de la vôtre? Mais à présent ils vous rendent
bien justice, mais justice complète. » Et ce
mot fut appuyé d'un regard très significatif.
Les entretiens se continuèrent encore une
année. Un jour que La Fayette était venu
l'entretenir de Lally-Tollendal, pour lequel il
avait témoigné la plus bienveillante considéra-
tion. « J'ai reçu une lettre de lui, répondit-il,
celui-là a le sang rouge. » Il fut ensuite
question d'un autre député à la Constituante
qui avait eu des rapports avec le cabinet bri-
tannique : « Pourquoi, dit Bonaparte, ne pas
faire comme un avocat du Dauphiné, Mounier,
172 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
qui préféra être maître d'école? Tenez, mon
cher, une belle conduite, c'est la vôtre ! Mener
les affaires de son pays, et, en cas de naufrage,
n'avoir rien de commun avec ses ennemis,
voilà ce qu'il faut! »
— « A-t-il porté les armes? » répondait-il
à toutes les demandes de radiation d'émigrés.
Il était dans un moment d'épanchement,
lorsqu'il dit à La Fayette en riant : « Vous
vous sentez encore trop d'activité pour être
sénateur? — Ce n'est pas cela, répondis-je,
mais je crois que la retraite est ce qui me
convient le mieux. — Adieu, général La
Faj^ette, reprit-il avec un dépit concentré, fort
aise d'avoir passé ce temps avec vous. » La
Fayette, en lui disant adieu, le remerciait de
l'intérêt qu'il avait pris à la radiation d'une
personne qui l'intéressait, Bonaparte saisit le
mot pour reprendre la conversation : « Per-
mettez-moi, lui dit La Fayette, de reparler
d'un point sur lequel je ne veux pas vous
laisser d'injustes impressions; j'ai besoin de
vous répéter que, d'après les circonstances de
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 173
ma vie orageuse, vous devez trouver naturel
et convenable que je vive en simple citoyen,
au sein de ma famille. Déjà même, je vous
aurais demandé ma retraite militaire, si je ne
voulais pas que tous mes compagnons aient
passé avant moi. — Votre retraite militaire
aussi ! répondit-il, mais si vous y êtes décidé, il
ne faut pas que la considération de vos com-
pagnons vous arrête. Parlez à Berthier pour
qu'il presse votre demande. »
L'affaire fut terminée aussitôt et La Fayette
eut la pension de retraite au maximum de
son grade.
Au moment du traité d'Amiens (27 mars
1802) ses discussions avec le Premier Consul
devinrent plus vives. La Fayette avait fait une
visite à lord Cornwallis, de passage à Paris
et il avait été invité avec lui chez Joseph
Bonaparte; le Premier Consul dit en ricanant
à La Fayette, la première fois qu'il le revit :
« Je vous préviens que lord Cornwallis pré-
tend que vous n'êtes pas corrigé. — De quoi?
reprit La Fayette assez vivement. Est-ce
174 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
d'aimer la liberté? Qui m'en aurait dégoûté?
Les extravagances et les crimes de la tyrannie
terroriste? Je n'ai pu qu'en haïr davantage
tout régime arbitraire et m'attacher de plus
en plus à mes principes. — Voilà pourtant,
continua Bonaparte, ce que prétend lordCorn-
wallis; vous lui avez parlé de nos affaires,
et voilà ce qu'il dit. — Je ne me rappelle
rien ; personne n'est pins loin que moi d'al-
ler chercher un ambassadeur anglais pour
dénigrer ce qui se passe dans mon pays; mais
s'il m'a demandé si j'appelais cela de la li-
berté, je lui aurais dit non, quoique plutôt à
tout autre qu'à lui. « Bonaparte reprit d'un
ton sérieux : « Je dois vous dire, général La
Fayette, que je vois avec peine que, par votre
manière de vous exprimer sur les actes du
gouvernement, vous donnez à ses ennemis le
poids de votre nom. — Que puis-je faire de
mieux? reprit La Fayette, j'habite la cam-
pagne, je vis dans la retraite, j'évite les occa-
sions de parler; mais toutes les fois qu'on
viendra me demander si votre régime est
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 175
conforme à mes idées de liberté, je répondrai
que non, car enfin, général, je veux bien être
prudent, mais je ne veux pas être renégat.
— Qu'entendez-vous, répliqua-t-il, avec votre
régime arbitraire? Le vôtre ne l'était pas, j'en
conviens; mais vous aviez contre vos adver-
saires la ressource des émeutes. Je n'étais
encore qu'au parterre, lorsque vous étiez sur
le théâtre, mais je regardais bien. Oui, pour
mettre à la raison ces gueux, vous aviez be-
soin de faire des émeutes. — Si vous appelez
émeute, reprit son interlocuteur, l'insurrec-
tion nationale de juillet 1789, je réclame
celle-là, mais, passé cette époque, je n'en ai
plus voulu. J'en ai réprimé beaucoup. La plu-
part se faisaient contre moi, et, puisque vous
en appelez à mon expérience, je vous dirai
que je n'ai vu dans la Révolution aucune in-
justice, aucune déviation de la liberté qui
n'ait nui à la Révolution elle-même, et finale-
ment aux auteurs de ces mesures. — Mais ne
conviendrez-vous pas vous-même, dit Bona-
parte, que, dans l'état où j'ai trouvé la
176 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
France, j'étais forcé à des mesures irrégu-
lières? — Ce n'est pas la question, répondit
La Fayette; je ne parle ni du moment, ni
de tel ou tel acte; c'est la direction, oui,
général, c'est la direction dont je me plains
et m'afïlige. — Au reste, reprit le Premier
Consul, je vous ai parlé comme chef du gou-
vernement, et, en cette qualité, j'ai à me
plaindre de vous; mais, comme particulier, je
dois être content; car, dan?< tout ce qui m'est
revenu de vous, j'ai reconnu que, malgré votre
sévérité sur les actes du gouvernement, il y a
toujours eu de votre part, de la bienveillance
personnelle pour moi. »
Il avait raison : un gouvernement libre et
Bonaparte à sa tète, voilà ce qu'il fallait à
La Fayette; et, au contraire, on tournait de
plus en plus le dos à la liberté. Le consulat
à vie, au lieu d'être entouré de barrières cons-
titutionnelles, était présenté à la sanction des
électeurs, comme une consécration du despo-
tisme; La Fayette crut devoir motiver son
vote. Il écrivit sur le registre de sa commune :
LES DERXIKRKS A.NXKJ-.S DE LA FAYETTE. 177
« Je ne puis voter pour une telle magistra-
ture, jusqu'à ce que la liberté publique soit
suffisamment garantie; alors je donnerai ma
voix à Napoléon Bonaparte. »
Et, pour ne laisser aucune incertitude planer
sur son opinion, il lui fit remettre la lettre
suivante :
" La Grange, 20 mai 1802.
)) Général,
» Lorsqu'un homme pénétré de la recon-
naissance qu'il vous doit, et trop sensible à
la gloire pour ne pas aimer la vôtre, a mis
des restrictions à son suffrage, elles sont d'au-
tant moins suspectes que personne ne jouira
plus que lui de vous voir premier magistrat à
vie d'une république libre.
» Le 18 brumaire sauva la France, et je me
sentis rappelé par les professions libérales aux-
quelles vous avez attaché votre honneur. On
vit depuis dans le pouvoir consulaire cette dic-
tature réparatrice, qui, sous les auspices de
12
178 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
votre génie, a fait de si grandes choses, moins
grandes cependant que ne le sera la restaura-
tion de la liberté.
» Il est impossible que vous, général, le
premier dans cet ordre d'hommes qui, pour
se comparer et se placer, embrassent tous les
siècles, vouliez, qu'une telle révolution, tant
de victoires et de sang, de douleurs et de pro-
diges, n'aient pour le monde et pour vous
d'autre résultat qu'un régime arbitraire. Le
peuple français a trop connu ses droits pour
les avoir oubliés sans retour; mais peut-être
est-il plus en état aujourd'hui que dans son
effervescence de les recouvrer utilement; et
vous, par la force de votre caractère et de la
confiance publique, par la supériorité de vos
talents, de votre existence, de votre fortune,
vous pouvez, en rétablissant la liberté, maî-
triser tous les dangers, rassurer toutes les
inquiétudes; je n'ai donc que des motifs pa-
triotiques et personnels pour vous souhaiter,
dans ce complément de votre gloire, une ma-
gistrature permanente; mais il convient aux
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 179
principes, aux engagements, aux actions de
ma vie entière, d'attendre pour lui donner ma
voix, qu'elle ait été fondée sur des bases
dignes de la nation et de vous.
» J'espère que vous reconnaîtrez ici, général,
comme vous l'avez déjà fait, qu'à la persévé-
rance de mes opinions politiques se joignent
des vœux sincères pour votre personne.
» Salut et respect. »
Personne alors en France n'aurait osé écrire
cette lettre. Elle honore un homme autant
qu'une victoire. Une femme seule en eût été
capable et cette femme envoyait de Rome à
La Fayette ces lignes éloquentes : « J'espérerai
toujours de la race humaine, tant que vous
existerez. Je vous adresse ce sentiment du haut
du Capitole et les bénédictions des ombres
vous arrivent par ma voix. » On a reconnu
madame de Staël.
180 LES DERNIÈRES ANNÉES DE lA FAYETTE.
III
L'établissement de l'empire ne fit que main-
tenir La Fayette dans sa ligne de conduite.
La retraite lui était de plus en plus com-
mandée par l'honneur. Jamais madame de
La Fayette ne fut plus heureuse; il lui fut
enfin permis dans ses dernières années, de
goûter un bonheur dont elle n'avait jamais
conçu l'espérance; sa félicité ne fut troublée
que par les inquiétudes que lui donnait son fils
George qui faisait vaillamment son devoir sur le
champ de bataille et qui fut blessé au combat
du Mincio.
Pendant le voyage qu'il fit en France pour
guérir sa blessure, il s'était marié à made-
moiselle Emilie de Tracy dont le père, M. Destutt
de Tracy, un des plus fermes esprits, une des
rares intelligences philosophiques de son temps,
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 181
député de la noblesse du Bourbonnais à la
Constituante, avait été l'ami de La Fayette, un
des confidents de ses idées, et, comme maré-
chal de camp, commandait sous ses ordres la
cavalerie, à la frontière en 1792. Il y avait har-
monie de sentiments et d'éducation entre les
deux époux; toute la famille était venue à Cha-
vaniac partager cette nouvelle joie avec la
vieille tante * octogénaire « qui conservait toutes
ses facultés dans un cœur aimant ». C'est pen-
dant ce séjour en Auvergne que madame de
Montagu présenta au général le marquis de
Lasteyrie du Saillant qui bientôt épousa made-
moiselle Virginie, celle qui a écrit ce l^au livre,
digne d'être mis entre les mains de loutes les
femmes et qu'elle avait modestement intitulé :
Notice sur madame de La Fayette far sa fille.
Le mariage allait se célébrer, lorsque M. de
La Fayette, en tombant sur la glace, se cassa
le col du fémur ; avec l'imperfection de la
science chirurgicale d'alors, il souffrit cruel-
1. Vie de madame de La Fayette, par madame de Lasteyrie.
182 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
lement pendant quarante jours et quarante
nuits. Il éprouva le maximum de douleurs
que le corps humain peut supporter avec un
courage et un stoïcisme au-dessus de tout éloge.
« Nous sommes sur la roue », disait madame
de Lasteyrie, au milieu de si atroces douleurs.
Le mariage de Virginie de La Fayette et de Louis
de Lasteyrie put se célébrer; et dans une
chambre voisine de celle où le général était
encore étendu, le Père Carrichon, qui avait as-
sisté madame d'Ayen dans son martyre, bénit
le jeune couple. Madame de Tessé toujours
généreuse avait envoyé le trousseau, le reste
de la famille s'était cotisé pour offrir à la ma-
riée ', au lieu de diamants et de bijoux, un
portefeuille contenant deux mille francs. La
fortune des Noailles et celle des La Fayette
étaient loin d'être refaites.
Quelque réduites que fussent ses ressources,
madame de La Fayette ne prit pas moins la
résolution avec sa sœur, madame de Montagu,
1. Mémoires de madame de Monlugu.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 183
d'élever un monument, au lieu même où ma-
dame d'Ayen et madame de Noailles avaient
été ensevelies. Grâce au dévouement obscur
d'une pauvre ouvrière, mademoiselle Paris,
les deux sœurs apprirent que les guillotinés
de la barrière du Trône, dans les dernières se-
maines de la Terreur, avaient été entassés dans
un puits, creusé dans un terrain presque
désert, sur le chemin de Saint-Mandé, et
voisin d'un monastère en ruine. Treize cents
personnes suppliciées en quarante-trois jours
avaient été jetées dans le trou de Picpus. Un
an après l'installation du Directoire, madame
la princesse de Hohenzolldrn, dont le frère
avait été enfoui dans ce champ des morts,
l'acheta et le fit sans bruit clore de murs pour
le mettre à l'abri des profanations.
Quand madame de Montagu et madame
de La Fayette, guidées par mademoiselle Pa-
ris, allèrent pour la première fois à Picpus,
et qu'elles virent ce cimetière inconnu, elles
furent saisies de tristesse. Le projet, qu'elles
avaient conçu dans l'exil, d'élever une tombe
18i LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
à leur mère, à leur aïeule, à leur sœur, se
transforma. Une souscription fut ouverte parmi
les parents des victimes; avec le temps, l'œuvre
se développa, la chapelle fut agrandie, les ter-
rains contigus furent achetés, une partie du
vieux monastère fut restaurée. Des religieuses
vouées à l'adoration perpétuelle y furent ins-
tallées ; des plaques de métal furent scellées
aux murs, et l'on y gra^a les noms des treize
cents victimes de la barrière du Trône, dans
l'ordre où on les avait trouvées inscrites sur
les registres de la Conciergerie. Cette œuvre
de Picpus fut une consolation pour madame
de La Fayette.
Sa santé était sérieusement atteinte, mais
son courage simple était comme un charme
qui trompait ceux qui l'approchaient, et elle
recevait de la plus noble façon les visiteurs.
La Grange eut, après la paix d'Amiens, des
hôtes illustres : Charles Fox et sa femme, Fitz
Patrick, les amis des mauvais jours y passèrent
deux semaines, apportant avec eux leur grand
souffle libéral et jugeant avec sagesse les évé-
LES DEUNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 185
nements extraordinaires qui se déroulaient.
Madame de La Fayette se prêtait à tout. Elle
supportait avec douceur les inquiétudes que
lui causaient les batailles auxquelles son fils
assistait. Napoléon gardait rancune à George
de l'attitude de son père. Bien qu'il eût sauvé
à Eylau la vie du général Grouchy dont il
était l'aide de camp, bien qu'il eût été pré-
senté deux fois pour le grade de capitaine,
deux fois il avait été rayé de la main même
de l'empereur. George attendait la paix pour
donner sa démission.
Les années de ce tranquille séjour à La
Grange s'écoulèrent rapides comme la joie; La
Fayette était tout entier à ses travaux agricoles;
même dans ses lettres à Jefferson, avec lequel
il avait un commerce épistolaire suivi, il par-
lait avec réserve des événements, tout en les
jugeant avec hauteur. Il ne se désintéressait
jamais des affaires do l'Amérique, se réjouissant
avec Jefferson du développement des institu-
tions républicaines.
Le 20 févrierl807, il écrivait à cet ami fidèle
186 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
qui l'avait invité à venir le voir avec la fa-
mille :
« George a dû renoncer à l'espoir d'obtenir
de l'empereur aucun avancement; mais son zèle
dans l'armée active déplaît assez pour qu'il
ait à craindre d'être envoyé avec son grade de
lieutenant dans quelque régiment éloigné.
C'est pourquoi il est décidé à revenir près de
nous, aussitôt que les circonstances lui per-
mettront de quitter la division à laquelle il
est attaché, à moins qu'il ne survienne quelque
explication à ce sujet. Ma situation personnelle
est toujours la môme, ma femme éprouve
dans ce moment une crise de souffrance; vrai-
ment, mon cher ami, je ne sais comment elle
aurait pu traverser l'Atlantique, ni comment
dans la situation actuelle des affaires, nous
pourrions espérer de vous rejoindre. »
George La Fayette découragé avait en effet
quitté l'armée et était revenu à La Grange ; sa
mère était entrée dans un état de souffrance
dont elle ne sortit plus. On profita d'une
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 187
trêve dans ses douleurs pour la transporter
à Aulnay, chez madame de Tessé, à trois lieues
de Paris. Puis le mal faisant des progrès, la
malade s'établit à Paris, toujours chez sa tante
dévouée. Dans son délire, madame de La
Fayette reconnaissait ses enfants. Elle appela un
jour sa fille aînée, madame de Latour-Maubourg
pour lui dire : « Avez-vous l'idée de ce que c'est
que le sentiment maternel? En jouissez-vous
comme moi? Y a-t-il quelque chose de plus
doux, de plus intime, de plus fort? Sentez-vous
comme moi le besoin d'aimer et d'être aimée *? »
Dieu et son mari furent l'occupation de ses
derniers moments ; au milieu de la fièvre, elle
répétait le cantique de Tobie, qu'elle avait dit
en apercevant la ville d'Olmùtz, et s'éteignit
la nuit de Noël 1807. Ses dernières paroles à
ses enfants furent : « Je vous souhaite la paix
du Seigneur! » et à M. de La Fayette : « Je
suis toute à vous! » Elle fut inhumée à Pic-
pus dans le funèbre asile que sa sœur, madame
de Montagu et elle avaient fondé.
1. Vie de madame de La Fayette, par madame de Lasteyrie.
188 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Quelques jours après cette mort, M. de La
Fayette écrivait à M. de Latour-Maubourg cette
lettre admirable qui mérite d'être conservée,
tant par sa sincérité, son élévation, elle honore
deux âmes ; c'était la seule oraison funèbre
que rêva madame de La Fayette. Dans ce livre,
où elle lient presque autant de place que son
mari, ce cri de douleur, ces larmes doivent
être recueillis.
« Je ne vous ai pas encore écrit, mon cher
ami, du fond de l'abîme de malheur où je
suis plongé. J'en élais bien près, lorsque je
vous ai transmis les derniers témoignages de
son amitié pour vous, de sa confiance dans vos
sentiments pour elle. Ma douleur aime à
s'épancher dans le sein du plus constant et
cher confident de toutes mes pensées, au milieu
de toutes les vicissitudes où souvent je me suis
cru malheureux ; mais jusqu'à présent, vous
m'avez trouvé plus fort que les circonstances.
Aujourd'hui la circonstance est plus forte que
moi. Je ne m'en relèverai jamais.
LES DERNlÈrn;s années de la FAYETTE. 189
« Pendant les trente-quatre années d'une
union où sa tendresse, sa bonté, l'élévation,
la délicatesse, la générosité de son âme char-
maient, embellissaient, honoraient ma vie, je
me sentais si habitué à tout ce qu'elle était
pour moi, que je ne la distinguais pas de ma
propre existence. Elle avait quatorze ans et
moi seize, lorsque son cœur l'amalgama à tout
ce qui pouvait m'intéresser. Je croyais bien
l'aimer, avoir besoin d'elle, mais ce n'est
qu'en la perdant que j'ai pu démêler ce qui
reste de moi pour la suite d'une vie qui
m'avait paru livrée à tant de distractions et
pour laquelle, néanmoins, il n'y a plus ni
bonheur, ni bien-être possible...
» Le jour où elle reçut les sacrements, elle
mit du prix à voir que j'y assistais. Elle tomba
ensuite dans un délire constant, le plus extra-
ordinaire et le plus touchant qui ait été jamais
vu. Iinaginez-vous, mon cher ami, une cer-
velle tout à fait dérangée, se croyant en Egypte,
en Syrie, au milieu des événements du règne
d'Athalie que les leçons de Célestine avaient
190 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA EAYETTE.
laissés dans son imagination, brouillant presque
toutes les idées qui ne tenaient pas à son
cœur; enfin le délire le plus constant, et en
même temps une douceur inaltérable et cette
obligeance qui cherchait toujours à dire quel-
que chose d'agréable; cette reconnaissance pour
tous les soins qu'on prenait d'elle, cette crainte
de fatiguer les autres, ce besoin de leur être
utile, tels qu'on aurait trouvé tous ces senti-
ments, toute cette bonté en elle, dans l'état
de parfaite raison. Il y avait aussi une défini-
tion de pensées, une finesse dans ses défini-
tions, une justesse, une élégance d'expressions
qui faisaient l'étonnement de tous les témoins
ou de ceux à qui on transmettait les paroles
admirables ou charmantes qui sortaient de
cette tête en délire.
» Ne croyez pas que ce cher ange eût des
terreurs pour la vie future, sa religion était
■tout amour et confiance...
» La crainte de l'enfer n'avait jamais appro-
ché d'elle. Elle n'y croyait même pas pour
les êtres bons, sincères et vertueux, d'aucune
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 191
opinion. « Je ne sais ce qui arrivera au mo-
» ment de leur mort, disait-elle, mais Dieu
» les éclairera et les sauvera... » « Il fut une
» époque, me disait-elle, il y a quelques mois,
» où lors d'un retour d'Amérique, je me sen-
» tis si violemment entraînée, au point d'être
» prête à me trouver mal, lorsque vous entriez,
» que je fus frappée de la crainte de vous
» être importune ; je cherchai donc à me mo-
» dérer. Vous ne devez pas être mécontent
» de ce qui m'est resté. »
« Que de grâces je dois à Dieu, disait-elle
» dans sa maladie, de ce qu'un entraînement
» si violent ait été pour moi un devoir ! Que
» j'ai été heureuse, disait-elle le jour de sa
» mort ; quelle part d'être votre femme I » Et
lorsque je lui parlais de ma tendresse : « C'est
» vrai ! répondait-elle d'une voix si touchante,
» quoi, c'est vrai ! Que vous êtes bon I Répétez
» encore. Cela fait tant de plaisir à entendre !...
» Si vous ne vous trouvez pas assez aimé, disait-
» elle, prenez- vous-en à Dieu, il ne m'a pas
» donné plus de facultés que cela. Je vous aime.
192 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
» disait-elle au milieu de son délire, chrélien-
» nement, mondainement, passionnément. »
» Quelquefois on l'entendait prier dans son
lit. Elle s'est fait lire les prières de la messe
par ses filles, et s'apercevait de ce qu'on pas-
sait pour ne pas la fatiguer. Il y eut dans les
dernières nuits quelque chose de céleste dans
la manière dont elle récita deux fois de suite,
d'une voix forte, un cantique de Tobie, le
même qu'elle avait récité à ses filles en aper-
cevant les clochers d'Olmùtz. Je ne l'ai vue se
tromper sur moi qu'un ou deux moments, en
se persuadant que j'étais devenu chrétien fer-
vent. — Vous n'êtes pas chrétien ? me disait-
elle un jour. Et, comme je ne répondais pas :
— Ah ! je sais ce que vous êtes, vous êtes fayet-
tiste. — Vous me croyez bien de l'orgueil,
répondis-je, mais vous-même ne l'êtes-vous
pas un peu? — Ah! oui,s'écria-t-elle, de toute
mon âme, je sens que je donnerais ma vie
pour cette secte-là.
» Un jour, je lui parlais de sa douceur
angélique. — C'est vrai, dit-elle, Dieu m'a
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 193
faite douce, ce n'est pourtant pas comme votre
douceur ; je n'ai pas de si hautes prétentions
vous êtes si fort en même temps que si doux;
vous voyez de si haut! Mais je conviens que je
suis douce et vous êtes si bon pour moi ! —
C'est vous qui êtes bonne, répondis-je, et géné-
reuse par excellence. Vous souvenez-vous de
mon premier départ pour l'Amérique? Tout
le monde était déchaîné contre moi, vous
cachiez vos larmes au mariage de M. de Ségur.
Vous ne vouliez pas paraître affligée, de peur
qu'on ne m'en sût mauvais gré. — C'est vrai,
me dit-elle, c'était assez gentil pour une enfant,
mais que c'est aimable à vous de vous sou-
venir de si loin.
* Je trouve de la douceur à me redire avec
vous tout ce qui rappelle combien elle était
tendre et heureuse. Mon Dieu ! qu'elle l'aurait
été cet hiver î Les trois ménages réunis, la
guerre finie pour George, Virginie ayant un
enfant, et je pourrais ajouter, après ma mala-
die où nos craintes avaient encore redoublé
notre tendresse 1 N'avait-elle pas la bonté dans
13
194 LES DERNIÈRES ANNÉES I> E LA FAYETTE.
ces derniers temps de s'occuper de mes amu-
sements de La Grange, de ma ferme, de ce
qui était resté dans sa tète. Quand je lui par-
lais de notre retour chez nous : — Ah 1 disait-
elle, ce serait trop délicieux I Mon Dieu, mon
Dieu, s'écriait-elle un jour, encore six pauvres
années de La Grange !
» Dans ces derniers temps, comme elle s'a-
gitait pour y aller avec moi, pour que je par-
tisse le premier, je la priai de me laisser près
d'elle ; je l'engageai au repos. Elle me promet-
tait d'y faire ce qu'elle pourrait, et, se cal-
mant : — Eh bien I dit-elle, restez. Attendez
un peu, je vais m'endormir tout doucement...
La pauvre femme I C'était un pressentiment de
notre sort.
» Malgré le désordre et l'embarras de ses
idées, elle a eu quelque prévoyance de sa mort.
Je l'entendais, l'avant-dernière nuit, dire à la
garde : — Ne me quittez pas, dites-moi quand
je dois mourir... Je m'approchai, son effroi se
calma; mais lorsque je lui parlai guérison,
retour à La Grange : — Ah! non, dit-elle, je
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. l9o
mourrai. Avez-vous quelque rancune contre
moi? — Et de quoi? chère amie, lui dis-je;
vous avez été toujours si bonne, si tendre. —
Je vous ai donc été toujours une douce com-
pagne? — Oui, sans doute. — Eh bien ! bénissez-
moi.
» Tous ces derniers soirs, lorsque je la quit-
tais ou qu'elle le croyait, elle me demandait de
la bénir. Le dernier jour, elle me dit : — Quand
vous verrez madame de Simiane, vous lui direz
mille tendresses pour moi... C'est ainsi que
son pauvre cœur était tout en vie, et déjà ses
pauvres jambes n'avaient plus de mouvement.
» Sans doute elle avait l'idée de sa mort
prochaine lorsque, après m'avoir dit d'une
manière touchante, comme elle le faisait sou-
vent : — Avez-vous été content de moi? Vous
avez donc la bonté de m'aimer? Eh bien! bé-
nissez-moi... Lorsque je lui répondis : — Vous
m'aimez aussi, vous me bénirez, elle me donna
sa bénédiction pour la première et la dernière
fois, avec la plus solennelle tendresse. Alors
chacun de ses six enfants s'approcha tour à
496 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
tour, lui baisa les mains et le visage. Elle les
regardait avec une affection inexprimable. Plus
sûrement encore elle avait l'idée de la mort
lorsque, craignant une convulsion, elle me fit
signe de m'éloigner, et, comme je restais, elle
prit ma main, la mit sur ses yeux avec un
regard de tendre reconnaissance, m'indiquant
ainsi le dernier devoir qu'elle attendait de moi.
C'est sans apparence de souffrance, avec le
sourire de la bienveillance sur son visage et
tenant toujours ma main, que cet ange de ten-
dresse et de bonté a cessé de vivre. J'ai rempli
le devoir qu'elle m'avait indiqué...
» Vous savez comme moi tout ce qu'elle a
été, tout ce qu'elle a fait pendant la Révo-
lution. Ce n'est pas d'être venue à Olmûtz que
je veux la louer ici, mais c'est de n'être partie
qu'après avoir pris le temps d'assurer, autant
qu'il était en elle, le bien-être de ma tante et
les droits de nos créanciers; c'est d'avoir eu le
courage d'envoyer George en Amérique.
y> Quelle noble imprudence de cœur à rester
la seule femme de France compromise par son
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 197
nom et qui n'eût jamais voulu en changer.
Chacune de ses pétitions ou déclarations com-
mençait toujours par ces mots : la femme
La Fayette. Jamais cette femme, si indulgente
pour les haines de partis, n'a laissé passer,
lorsqu'elle était sous l'échafaud, une réflexion
contre moi sans la repousser, jamais une oc-
casion de manifester mes principes sans s'en
honorer et dire qu'elle les tenait de moi...
» Ma lettre ne finirait pas, mon cher ami,
si je me laissais aller aux sentiments qui la
dictent. Je répéterai encore que cette femme
angélique a été environnée de tendresses et de
regrets dignes d'elle...
» Je vous embrasse en son nom, au mien,
au nom de tout ce que vous avez été pour moi
depuis que nous nous connaissons.
» Adieu, mon cher ami. »
Il est difficile de ne pas être ému en lisant
ces lignes mouillées de larmes; y ajouter serait
un manque de goût.
La Fayette perdait plus qu'une compagne :
198 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
il perdait sa conscience. Sa vie publique peut
être divisée en deux parties, avant et après
1807. Ces deux parties ne se ressemblent pas;
nous aurons plus d'une occasion de le faire re-
marquer. Pendant les années qui suivirent ce
deuil irréparable, il vécut de la vie de fermier
à La Grange. C'est à peine s'il reprend sa cor-
respondance avec Jefferson, ne se désintéres-
sant jamais des affaires d'Amérique.
C'était beaucoup de se tenir debout au mi-
lieu des prosternations du dedans et du de-
hors. Son isolement volontaire était pour
l'empereur le plus grand signe de désapproba-
tion. Il fallut les malheurs de la patrie et la
première invasion pour faire sortir La Fayette
de la solitude.
IV
Ces longues années silencieuses remplies par
la vie de famille, par le charme que répandait
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 199
la femme de George, furent seulement trou-
blées par les visites de Destutt de Tracy, dont
l'influence a été, comme celle de Cabanis, con-
sidérable et féconde dans le champ de la spé-
culation. La Fayette avait beaucoup désiré
devenir possesseur de La Grange. Lorsqu'il y
fut convenablement installé, il se livra avec
ardeur à l'agriculture, qui rétablit sa santé
délabrée par les souffrances de sa captivité, et
par les ennuis de sa carrière politique ^ Les
travaux agricoles occupaient La Fayette tout
le jour : on causait et on lisait le soir.
Après la mort de sa femme, il avait fait
murer la porte de communication, et l'appar-
tement, tel qu'il était à cette époque, était
resté clos. Seulement, à certains jours consa-
crés, il y pénétrait seul ou avec ses enfants,
par une porte dérobée, afin de rendre hom-
mage à une mémoire qui resta toujours
vénérée.
1. Souvenirs sur la vie privée de La Fayette, par Jules Clo-
quet.
200 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Pendant les heures de réflexion et de re-
pliement sur lui-même où ses vertus privées,
sa bonté morale, l'excellence de son cœur pour
tout ce qui l'approchait, se développaient sans
contrainte loin des yeux du public, il restait
de plus en plus attaché à ses doctrines libé-
rales. Pendant un court séjour à Chavaniac,
où sa tante octogénaire, désespérée de ne plus
le revoir, l'avait appelé, il écrivait à Masclet :
« Maintenant, je vois une nouvelle organisa-
tion sociale dont il est inutile dans cette lettre
de discuter le mérite, eu égard à la liberté
publique, d'autant plus que mes principes vous
sont déjà connus; et, puisque les psaumes sont
devenus à la mode, j'ai le droit de m'appliquer
le Sicut erat in principio et nimc et semper '. »
Le 20 février 1810, dans une letttre à Jef-
ferson, nous lisons : « Le récit des actes de ce
pouvoir impérial, singulier mélange de gran-
deur empruntée à la Révolution et d'abaisse-
1. Correspondance, t. V, p. 285-287.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 201
ment contre-révolutionnaire, vous apprendra
nos triomphes sur nos ennemis étrangers, le
récent agrandissement de notre territoire, ainsi
que de nouvelles mesures contre les libertés
publiques. » Il ne désespérait pas de l'avenir.
« Quelles qu'aient été, ajoutait-il le 4 juil-
let 4842, la violation, la corruption, et, en
dernier lieu, la proscription avouée des idées
libérales, je suis convaincu qu'elles se sont con-
servées plus qu'on ne le croit généralement et
qu'elles ranimeront encore l'Ancien comme le
Nouveau-Monde. » Et il fêtait dans sa famille
l'anniversaire de la proclamation de l'indépen-
dance américaine.
Il n'y avait que madame de Staël et La Fayette
pour conserver ainsi le feu sacré! L'empereur
le savait bien. Il avait cru au mois de juillet
4808 pouvoir envelopper le solitaire de La
Grange dans une accusation capitale ; Fouché
avait détourné le coup ; mais La Fayette avait
dû surtout son salut à l'imperturbable fermeté
de M. Jacquemont, membre du conseil supé-
rieur de l'instruction publique, qui fut puni
202 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
de son amitié aussi éclairée que généreuse
par un long emprisonnement et la perte de
son emploi. L'isolement de La Fayette était un
signe permanent de désapprobation, «r Votre
existence, lui disait Bernadotte, en partant
pour la Suède, est vraiment miraculeuse; votre
péril est moins encore dans le caractère de
l'empereur que dans l'acharnement des gens
de l'ancien régime à l'irriter contre vous. »
Napoléon connaissait bien son caractère in-
flexible. En 1812, à propos d'une discussion
au Conseil d'État, sur le rétablissement de la
garde nationale, il disait : « Tout le monde
en France est corrigé; un seul ne l'est pas,
c'est La Fayette ! Il n'a jamais reculé d'une
ligne. Vous le voyez tranquille; eh bien, je vous
dis, moi, qu'il est tout prêt à recommencer. »
Sa retraite n'était donc pas sans danger,
lorsque les calamités accumulées par les fautes
de Napoléon vinrent à fondre sur la France.
Les armées étrangères avaient passé la frontière,
La Fayette avait été appelé à Paris par la
mort de ses deux plus chers parents, M. de
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 203
Tessé et surtout madame de Tessé, cette ma-
ternelle amie de quarante ans. La même
maladie les avait emportés à quelques jours
d'intervalle. Au milieu du désarroi du gouver-
nement, La Fa3'ette s'offrit pour commander
la garde nationale. Il convint avec M. Ternaux,
chef de la troisième légion, que si un bataillon
voulait résolument marcher contre l'ennemi,
il se mettrait à la tête. Il tenta une démarche
auprès de l'un des principaux maréchaux pour
l'amener à arracher l'abdication de l'empereur.
Toutes les démarches furent inutiles. La Fayette
fut trouvé téméraire. Le lendemain, pendant
que les ennemis entraient dans Paris, il s'en-
ferma dans son appartement et fondit en
larmes.
Ses relations de jeunesse avec le comte de
Provence et le comte d'Artois ses contemporains,
ses liaisons de parenté avec des personnes ap-
partenant au pur royalisme, tout l'avertissait
que cette première Restauration ne serait
1. Pièces et Souvenirs, 1814-1815,
204 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
qu'une contre-révolution plus ou moins lente
ou déguisée. Il se serait fait scrupule d'appe-
ler les Bourbons * ; et néanmoins telle est la
force des premières impressions que la vue du
comte d'Artois dans la rue l'émut vivement.
« Pardonnant leurs torts, môme ceux envers
la patrie, je souhaitai de tout mon cœur que
la liberté pût s'amalgamer avec le règne des
frères et de la fdle de Louis XVI. »
Il adressa alors à Monsieur ces quelques
lignes :
« Monseigneur, il n'y a point d'époque et
de sentiment dans ma vie qui ne concourent à
me rendre heureux de voir votre retour de-
venir comme un signal et un gage de bonheur
et de liberté publique. Profondément uni à
cette satisfaction nationale, j'ai besoin d'offrir
à Monsieur l'hommage de mon attachement
personnel et du respect avec lequel je suis,
etc. . . »
1. Pièces et Souvenirs, 1814-1815.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 205
Le comte d'Artois, ne sachant trop que ré-
pondre, s'en tira par des compliments, il char-
gea Alexis de Noailles de les porter à La
Fayette dont il était le neveu. Le général crut
devoir se présenter à la première audience aux
Tuileries, en uniforme ; il fut reçu poliment
par Louis XVIII et par son frère, mais la fu-
reur des royalistes, en l'entendant annoncer, fut
telle qu'il ne put se méprendre sur leur état
d'esprit' et il ne songea plus à renouveler ses
politesses. Au contraire, la manière dont le
duc d'Orléans demanda de ses nouvelles à
George fit un devoir au père d'aller au Palais-
Royal. Le duc d'Orléans fut sensible à cette
démarche. Ils parlèrent de leur temps de
proscription, de la communauté de leurs opi-
nions. « Il causa, dit La Fayette, en termes
trop supérieurs aux préjugés de sa famille,
pour ne pas faire reconnaître en lui le seul
Bourbon compatible avec une constitution
libre. j>
1 . Mémoires de M. de Vitrolles. — Souvenirs du duc de Br«-
glie, t. I".
:206 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
La Fayette eut une occasion plus solennelle
de manifester ses idées politiques à l'empereur
de Russie, dans une soirée célèbre, chez ma-
dame de Staël. Nous savons que le général
avait voué à la fille de Necker, presque depuis
son enfance, un profond attachement. La cons-
tance de sa généreuse affection, pendant l'em-
prisonnement à Olmûtz, avait resserré les liens
de leur cœur. Alexandre venait rendre hom-
mage à la haute société française, en entrant
dans le salon de madame de Staël. Lorsqu'elle
lui eut présenté La Fayette, l'empereur de
Russie lui fit signe de le suivre, et, l'emmenant
dans une embrasure ^ il se plaignit de ce que
ses bonnes intentions avaient si mal tourné,
de ce que les Bourbons n'avaient que des pré-
jugés d'ancien régime, et, comme son interlo-
cuteur se bornait à répondre que le malheur
devait pourtant les avoir en partie corrigés :
« Corrigés, lui dit-il, ils sont incorrigés et in-
corrigibles. Il n'y en a qu'un, le duc d'Orléans,
1. Pièces et Souvenirs, 1814-1815, p. 311.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 207
qui ait des idées libérales ; mais, pour les
autres, n'en espérez jamais rien. — Si c'est
votre opinion, Sire, pourquoi les avez- vous
ramenés? — Ce n'est pas ma faute, on m'en a
fait arriver de tous les côtés, je voulais du moins
les arrêter, pour que la nation eût le temps
de leur imposer une constitution, ils ont gagné
sur moi, comme une inondation. Vous m'avez
vu aller à Compiègne au-devant du roi ; je
voulais le faire renoncer à ses dix-neuf ans de
règne et autres prétentions de ce genre. La dé-
putation du Corps législatif y était aussitôt
que moi pour le reconnaître, de tout temps,
sans condition. Que pouvais-je dire quand les
députés et le roi étaient d'accord ? C'est une
affaire manquée, je pars bien affligé. » La
Fayette soutint qu'on pouvait encore s'en tirer
et qu'il devait à la cause de la liberté, au roi
lui-même, de persister dans ses bons conseils.
Les événements allaient donner raison à l'em-
pereur Alexandre. La Fajette, durant la pre-
mière Restauration, ne manqua ni de perspi-
cacité, ni de tenue d'esprit. Il vit clairement
208 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
que peu de mois suffiraient pour rendre la
popularité à Napoléon. Il fait observer dans ses
notes que : si Louis XVIII venant s'asseoir sur
le trône constitutionnel de Louis XVI, en avait
repris les couleurs, emblème de l'affranchisse-
ment du peuple et de la gloire de nos soldats,
« il n'eût pas laissé à Napoléon ce talisman
de l'insurrection d. Mais on voulut, autour de
Louis XVIII, que la nation et les troupes fussent
marquées du sceau de l'ancien régime et de
l'émigration. En vain les maréchaux pres-
saient le roi d'adopter la vieille garde, il leur
déclara qu'ils avaient raison et n'en fit rien. La
Fayette tenait de la bouche même du général
Letort, des dragons de la garde, qu'ayant dit en
leur nom, au comte d'Artois : « Prenez-nous,
monseigneur, nous sommes de braves gens 1 —
La paix est faite, répondit-il, nous n'avons pas
besoin de braves. » C'est ainsi que cette troupe
intrépide fut à jamais ennemie des Bourbons.
« Pensez-vous, demandaient à La Fayette
ses amis du faubourg Saint- Germain, que si
le roi maintient la Charte, la garde nationale
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 209
le défendra? — Oui, sans doute, répondait-il,
d'autant mieux qu'elle y croit plus que moi.
— Mais si l'on revenait à d'autres principes,
qu'arriverait-il? — Elle chasserait les Bour-
bons. » Huit mois se passèrent aux Tuileries à
hésiter sur cette alternative.
Il apprit à ses dépens, s'il l'avait oublié,
que les rancunes des émigrés envers les pre-
miers constitutionnels de la Révolution étaient
implacables ; ainsi, les journaux avaient re-
tenti de la mort du commandant de bataillon
Carie, un des riches joailliers de Paris, mas-
sacré le 10 Août, après avoir fait des prodiges
de dévouement et de courage en défendant le
roi et la reine; mais il avait fêté la prise de
la Bastille en 89 ; mais il avait demandé en 92
de lever à ses frais une compagnie de volon-
taires pour courir à la frontière; son sang
versé, presque sous les yeux de la famille
royale, n'avait pu laver ces torts. Jamais La
Fayette et des personnages plus en crédit que
lui, ne purent obtenir une marque de bien-
veillance pour une famille dont la ruine avait
14
210 LES DERNIÈRES ANrfÉES DE LA FAYETTE.
expié l'héroïsme de son malheureux chef.
Des pamphlets commencèrent alors à pré-
senter, sous un jour faux, le rôle et la conduite
du général vis-à-vis de Louis XVI et de Marie-
Antoinette pendant la Révolution. On vit même
sortir de l'Imprimerie royale un ouvrage du
premier valet de chambre de Louis XVI II,
M. Hue, où La Fayette était calomnié avec
acharnement, particulièrement à propos des
événements du 6 octobre. Dans un autre écrit,
sanctionné par le suffrage authentique de
madame la duchesse d'Angoulème, il était
appelé un misérable et l'on soutenait que
Bailly et lui avaient poussé le roi au voyage
de Varennes.
Quoique indifférent aux injures, La Fayette,
sous prétexte de répondre à ses calomniateurs,
avait tracé en vingt pages une esquisse de
l'ancien régime et un résumé des conditions
indispensables « pour nationaliser la Restau-
ration ». Cet écrit devait paraître dans les
premiers jours d'avril 1815. Le retour de l'île
d'Elbe en arrêta la publication. S'adressan taux
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 211
ul Ira-royalistes, La Fayette leur disait : « C'est
vous qui repoussâtes les réformes de Turgot,
Malesherbes et Necker acceptées par Louis XVI;
ce sont les intrigues de vos parlements contre
les ministres qui nécessitèrent ces assemblées
de notables, où vous défendîtes vos privilèges
en 1787 contre le roi, en 1788 contre le
peuple, et puis ces états généraux convoqués,
au milieu des émeutes civiles et de l'indisci-
pline militaire, dont vous étiez alors les fau-
teurs. A l'Assemblée constituante, votre op-
position furieuse, ou vos perfides voles n'ont
cherché qu'à empêcher le bien ou à empirer
le mal ; et depuis, vos espérances et vos me-
nées n'ont-elles pas, sans cesse, en haine de
la liberté, invoqué les excès et les crimes de
l'anarchie? C'est en allant solliciter partout
l'invasion étrangère et la ruine de votre patrie,
en déclarant une guerre d'extermination aux
partisans de la Révolution, c'est-à-dire à pres-
que tous les Français, que vous avez aban-
donné le roi et accrédité la méfiance contre
lui ; que vous avez affaibli les défenseurs de
212 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
l'ordre public, fortifié les Jacobins, amené la
Terreur, la destruction de la famille royale et
de tant d'autres victimes! Et, vous venez me-
surer l'honneur et le blâme aux citoyens qui
ont défendu le pays et ses lois, protégé vos
familles et vos biens, aussi longtemps que vos
intrigues l'ont permis, et aux guerriers qui
ont déjoué vos complots parricides en cou-
vrant l'Europe de la gloire française! Mais en
supposant toutes choses égales entre vous et
les patriotes, du moins est-il vrai que l'opi-
nion de ceux-ci tendait à l'amélioration géné-
rale, au lieu que la vôtre a pour base le
maintien de vos privilèges!... »
Certes, si La Fayette péchait par le flegme
et la froideur, ce n'était pas le jour où il
écrivait des pages semblables à celles-là! Ce
n'était pas non plus le jour, où malgré la
charte, il fut porté atteinte à la liberté indivi-
duelle, flans la personne des généraux Grouchy
et Exelmans. Le premier, à qui l'on repro-
chait une lettre inconvenante, à propos du
titre de colonel général, enlevé aux titulaires
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 213
pour en qualifier les princes (ordonnance du
15 mai), avait reçu l'invitation d'aller à la
campagne. Il consulta La Fayette qui l'engagea
vivement à ne pas obéir. Quant au général
Exelmans, dont on avait saisi une lettre insi-
gnifiante, adressée au roi de Naples, il ne se
laissa point exiler. On entoura sa maison, il
menaça de se défendre. La Fayette lui fit pro-
poser de venir à La Grange, mais il échappa
au blocus et se réfugia chez un ami.
Cependant, malgré ces désenchantements,
la France avait recouvré plus de liberté
qu'elle n'en avait eue pendant le règne de
Napoléon,
La Fayette était obligé de le reconnaître.
C'étaient les résultats sociaux et égalitaires de
la Révolution qui étaient menacés plus que
le régime représentatif, et les masses tenaient
plus aux uns qu'aux autres. Le mécontente-
ment grandissait donc, lorsque tout à coup on
apprit que Napoléon était en Provence. Le cri
d'alarme fut porté à La Grange, où La Fayette
était retourné. Il n'avait eu, depuis sa visite
214 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
au roi et au comte d'Artois, aucun rapport
avec la cour. Il s'était même abstenu d'y pa-
raître au jour de l'an, trouvant dans les injures
presque officielles dont il avait été l'objet de
quoi autoriser cette commode attitude de brouil-
lerie personnelle. Il se rendit néanmoins à
Paris pour être à portée de servir la cause
libérale.
Malgré son antipathie pour les opinions et
les hommes de la contre-révolution, malgré la
haine implacable dont il avait eu récemment
les témoignages les plus choquants, tandis
qu'au contraire le souvenir reconnaissant de
la délivrance d'Olmûtz n'était pas effacé dans
son âme, La Fayette n'apportait de sa re-
traite que des vœux contraires au succès de
Napoléon.
La conduite du général, pendant les Gent-
Jours, a été et est encore l'objet des plus vives
critiques. Il importe de faire connaître avec
exactitude ses sentiments, ses idées, le but
auquel il tendait, avant d'asseoir un jugement.
Les notes qu'il a laissées sur cette dramatique
LES DERNIÈUE3 ANNÉES DE LA FAYETTE. 215
époque sont précises et portent un visible ca-
chet de sincérité ^
Il semblait encore possible à La Fayette, à
ce premier moment du retour de l'île d'Elbe
de tirer un meilleur parti de la situation des
Bourbons, que dn rétablissement de celui qu'il
appelait le plus habile et le plus intraitable
ennemi de la liberté. « Si l'on avait pu,
disait-il, obliger les Bourbons à tirer leur
charte de l'ornière du 4 juin, pour en faire
un pacte national, on les aurait liés par des
démarches et des institutions plus fortes qu'eux
et leur parli, et de nature à les renverser eux-
mêmes, s'ils eussent tenté de les violer. Gela
valait mieux que de reprendre le système de
l'empereur, de livrer la France aux caprices
et aux machinations de cet homme indomp-
table, portant avec lui une guerre générale,
dont le résultat probable devait être notre
ruine, tandis que son succès eût rétabli le
pouvoir, employé pendant quatorze ans à la
1. Pièces et Souvenirs, I81i-I815.
21G LES DKRNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
corruption de tous les sentiments généreux, à
la destruction de toutes les idées libérales. »
Les dispositions de La Fayette furent bientôt
connues. On lui demanda s'il répugnerait à
une conférence chez le président de la Chambre,
M. Laine. Il s'y rendit sur-le-champ et con-
seilla un appel immédiat des membres de
toutes les assemblées nationales depuis 1789,
qui se trouveraient à Paris, afin d'opposer une
grande force morale à cet entraînement irré-
fléchi pour l'empereur. Il ajouta qu'il serait
prudent d'éloigner les neveux du roi, le duc
d'Angoulème et le duc de Berry, et de n'em-
ployer que son cousin, le duc d'Orléans, le
seul prince populaire. Son avis n'excita que
de l'effroi et du soupçon. « M. de Chateau-
briand proposa de nous ranger tous autour du
roi, pour y être égorgés, afin que notre sang
devînt une semence d'où renaîtrait un jour la
monarchie. « Benjamin Constant se mit à rire
du dédommagement qu'on lui offrait.
La réunion s'arrêta à la résolution de faire
remplacer par la Chambre elle-même, les sièges
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 217
vacants. La Fayette promit d'accepter cette
élection irrégulière et calma à cet égard les
scrupules de son ami d'Argenson. Mais le gou-
vernement eut soin de faire écarter dans les
bureaux cette proposition.
Au milieu de l'effarement général, on apprit
que dans la nuit du 20 mars, le palais des
Tuileries avait été évacué, la précipitation avait
été telle que Louis XVIII avait oublié son por-
tefeuille et son grand aumônier.
Le lit du roi était encore chaud, lorsque
l'empereur y entra.
CHAPITRE III
LA FAYETTE PENDANT LES CENT-JOURS
I
La Fayette ne crut pas à la conversion de
Napoléon, malgré son nouveau langage.
Il raconte que le Conseil d'État ayant en
•effet pris au sérieux la situation nouvelle où
l'empereur sentait la nécessité de se placer :
a Vous l'avez voulu, répondit-il avec colère ;
on ne reconnaît plus mon vieux bras; mais
vous le sentirez », ajoutait-il entre ses dents.
La Fayette avait plus que de l'humeur de ce
que le retour de l'île d'Elbe était venu troubler
la paix du monde et les probabilités de l'éveil
de l'opposition parlementaire.
Après être resté trois jours à Paris, et
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 219
presque seul fidèle aux idés libérales. Il revint
s'enfermer dans sa solitude de La Grange.
La grande réunion du Champ de Mai,
annoncée avec emphase, lui paraissait une
jonglerie pour éviter la convocation d'une
assemblée constituante. Ses méfiances répon-
daient à celles de cette bourgeoisie de Paris,
paisible, modérée, désintéressée, ne recher-
chant pas les emplois, ne demandant que
la renaissance des affaires, et, avec la paix,
une liberté sage et un régime qui ne blessât
pas ses sentiments, ses opinions, sa dignité.
Dans une lettre à Benjamin Constant devenu
conseiller d'État, malgré son célèbre article
du Journal des Débats, La Fayette (9 avril 1815)
dévoile sans réserves l'état de son esprit.
« Il n'a tenu qu'à moi, pendant plusieurs
années, d'être accueilli par l'empereur. Mes
obligations envers lui n'ont jamais été plus
reconnues par moi que depuis sa chute; je
n'en suis pas moins convaincu, bien à regret,
que son gouvernement, avec ses talents et ses
220 LES DERNIÈRES ANNÉES DE L\ FAYETTE.
passions, est celui de tous qui offre le moins
de chances à l'établissement d'une véritable
liberté. Je souhaite de toute mon âme me
tromper; et alors, j'en conviendrai avec autant
de bonne foi que de plaisir. En attendant, je
crains que l'homme auquel il a suffi autrefois,
pour attraper tant de gens d'esprit, de signer
membre de l' Institut, général en chef, qui
aujourd'hui vient de soulager tant d'amours-
propres et tant d'intérêts, et qui succède à
tant de sottises, ne finisse par tromper, comme
il y a quinze ans, l'honnête espérance des
patriotes. Il ne peut exister de liberté dans
un pays, à moins qu'il n'y ait une représen-
tation, librement et largement élue, disposant
de la levée et de l'emploi des fonds publics,
faisant toutes les lois, organisant la force mili-
taire et pouvant la dissoudre, délibérant à
portes ouvertes dans les débats publiés dans
les journaux ; à moins qu'il n'y ait liberté
complète de la presse soutenue par tout ce qui
garantit la liberté individuelle; à moins que
tous les délits ne soient soustraits aux tribu-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 5iil
naux d'exception et soumis au jugement de
jurys convenablement formés... Je désire être
assuré que l'empereur puisse se résigner à de
pareilles institutions; jusqu'à présent je ne vois
pas qu'il le veuille... Je vous offre mon incré-
dulité, et j'y joins mille amitiés. »
Il était dans cette disposition d'esprit, et
dans une visite à La Grange, M. Crawfurd,
ministre des États-Unis, n'avait fait que
l'aggraver, en lui parlant de la guerre inévi-
table et des forces de la coalition, lorsque le
19 avril, le général Mathieu Dumas, très
anciennement lié avec La Fayette, lui envoj^a
par exprès la lettre suivante :
« Le prince Joseph, qui vous a toujours
conservé les mômes sentiments d'estime que
votre caractère et votre attachement à la liberté
lui ont dès longtemps inspirés, désire vous voir.
Il m'a chargé de vous le faire savoir et de
vous engager à venir passer quelques heures à
Paris, le plus tôt possible. . Si vous ave/
222 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
quelque confiance en mon jugement, si vous
croj^ez à la constance de mon opinion et de
mes vœux pour l'indépendance de ma chère
patrie, venez... Je vous attends demain. »
La Fayette répondit sur-le-champ :
« L'appel que je reçois dans la crise où nous
sommes ne me permet pas d'hésiter. Vous
me trouverez un grand fonds d'incrédulité
qui compense ma trop grande confiance de
l'an VIII. Je vous embrasse de tout cœur. »
Le prince Joseph, qui l'appelait, avait tou-
jours déploré la faculté laissée à Napoléon* de
tout faire jusqu'à se perdre. Il partageait les
sentiments du parti constitutionnel et cherchait
à nouer avec ses chefs, particulièrement avec
La Fayette et madame de Staël, des relations
politiques. Il espérait persuader à son frère
de se mettre en rapport avec les libéraux. Dès
1. Thiers, Histoire du Consulat et de V Empire, t. XVIII.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 223-
le lendemain de l'arrivée de La Fayette, il le
reçut avec une grande affabilité ; après lui
avoir tracé un tableau trop vrai des dangers
de la patrie, il chercha à le convaincre que le&
puissances étrangères en voulaient à la liberté
et à la France, autant qu'à l'empereur. Sur
ces points, La Fayette pensait comme Joseph;
mais leurs dissidences éclatèrent au moment
où le prince déclara que les dispositions de son
frère étaient amendées.
La Fayette rappela qu'il avait souvent
regretté que son caractère fût inconciliable
avec les libertés publiques. « Quelle que soit,
ajouta-t-il, mon admiration pour le génie de
l'empereur et ma reconnaissance individuelle
envers lui, je l'ai cru tellement incompatible
avec la liberté de mon pays, que, l'an dernier,
j'ai souhaité ardemment qu'une insurrection
nationale fût suscitée à la fois contre l'invasion
étrangère et contre le despotisme intérieur...
Je me livrai à quelque espoir de voir les Bour-
bons eux-mêmes devenir constitutionnels et
j'ai fait jusqu'au dernier jour des vœux pour
224 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
eux contre la brillante entreprise de votre
frère. J'avoue que je ne puis encore partager
votre confiance ; mais il n'est jamais trop tard
pour chercher à réparer ses fautes et les maux
faits à l'humanité ; et le moyen le plus efficace,
le seul moyen de ramener la confiance pu-
blique, de susciter un esprit national, était de
surmonter la répugnance que l'empereur
paraissait avoir pour la convocation immédiate
d'une chambre de représentants. »
Le prince Joseph avoua que cette répugnance
était grande; l'empereur, en partant pour la
frontière, craignait de laisser derrière lui une
Assemblée constituante; Joseph regretta que
l'acte additionnel eût été arrêté, avant d'avoir
pu le montrer à La Fayette. « Il y a une
Chambre des pairs, dit-il, et vous jugez bien
que vous êtes le premier sur la liste*.
— Il ne me convient pas, répondit son inter-
locuteur, de rentrer dans les affaires par la
pairie, ni par aucune autre faveur de l'empe-
1. Pièces et Souvenirs, 1814-1815, p. 418.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 225
reur ; je suis un homme populaire, c'est par le
choix du peuple que je dois sortir de ma
retraite. Si je suis élu, je m'unirai à vous,
comme représentant de la nation, pour re-
pousser l'invasion et l'influence étrangères, en
conservant néanmoins toute mon indépen-
dance. »
Le prince Joseph alla rendre compte à l'em-
pereur de cette conversation, et le lendemain
il écrivait à La Fayette le billet suivant :
a Dimanche matin.
» L'acte constitutionnel sera publié aujour-
d'hui (22 avril) dans le Moniteur et soumis à
l'acceptation de l'universalité des citoyens. Je
ne serai pas aujourd'hui, ni ce soir chez moi,
étant obligé d'être chez l'empereur ; je ne
pourrai donc pas avoir l'avantage de vous
recevoir aujourd'hui. J'espère que vous me
dédommagerez de ce contre-temps un autre
jour à votre choix. »
15
226 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
La Fayette, en le revoyant, convint que, sauf
le dernier article, l'acte additionnel valait beau-
coup mieux que sa réputation et il en tirait un
argument de plus pour que la constitution
fût immédiatement soumise à la délibération
de la Chambre des représentants ; et le surlen-
demain, à un dîner chez le prince Joseph,
dîner où se trouvaient Benjamin Constant, le
principal rédacteur de l'acte constitutionnel,
Mathieu Dumas, Sébastiani et Lavalette, La
Fayette répéta : « Votre constitution vaut
mieux que sa réputation ; mais il faut y faire
croire et pour qu'on y croie, la mettre immé-
diatement en vigueur. »
D'après lui, une fois que les hommes mar-
quants du parti libéral seraient réunis dans
une assemblée. Napoléon n'était plus à craindre ;
et il était prêt à se tenir pour satisfait, si on
ne faisait pas attendre la convocation des
Chambres. Or, La Fayette était l'homme qu'on
mettait le plus de prix à contenter, parce qu'il
était le plus respecté des survivants de la
Révolution. Benjamin Constant se faisait alors
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 227
son courtisan et lui disait : « Vous êtes ma
conscience ! » Et certes il en avait besoin.
Cependant Napoléon hésitait à mettre en
pratique la nouvelle constitution, redoutant
toujours une Chambre, en son absence. Durant
ces hésitations, que le prince Joseph s'efforçait
de combattre, le gouvernement sollicitait de
La Fayette un autre service que son patriotisme
était prêt à rendre : M. Crawfurd, ministre
des États-Unis, avec lequel le général avait
les meilleures relations, retournait en Amé-
rique :
« Croirait-on que le puissant empereur
dont jadis les ordres volaient sans obstacle
d'Anvers à Naples, des portes de Cadix à
Dantzick, eût dans ce moment besoin de moi,
dit La Fayette, pour envoyer une lettre, hors
du cercle que ses ennemis avaient tracé autour
de la France? A peine Joseph m'eut-il parlé
du départ de M. Crawfurd que je pressentis
son vœu, et, comme j'étais résolu à seconder
Bonaparte dans tous nos intérêts extérieurs,
228 LES DERNIÈRES ANNKES DE LA FAYETTE.
j'offris de faire passer pour mon compte un
paquet a Londres, destiné aux principaux per-
sonnages d'Angleterre. »
Le décret convoquant les Chambres le trouva
à La Grange. Ce fut Benjamin Constant qui
le lui envoya (1'^'^ mai 1815). « Je suppose,
lui écrivait- il, que vous allez vous faire élire;
je regarde votre élection comme un grand pas
vers notre ordre constitutionnel. Si, quand
vous et tout ce qui vous intéresse, serez nom-
més, il reste une place, je la réclame, parce
que je serais bien content d'être votre collègue.
Dites-moi si vous êtes satisfait. »
« Oui, je suis content répondait La Fayette,
et j'aime à vous le dire. La convocation immé-
diate d'une assemblée de représentants me
paraît, comme à vous, l'unique moyen de sa-
lut. »
L'acte additionnel étant soumis à l'acceptation
des citoyens, il crut devoir s'expliquer sur le
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 229
registre de sa commune, dans les termes sui-
vants :
« Le nouvel acte additionnel à des constitutions
de l'empire qui, pour la plupart, ne furent ja-
mais soumises à la délibération nationale, est
lui-même présenté, par une autorité provisoire,
non à la discussion légale, mais à la signature
individuelle des citoyens. Il renferme des ar-
ticles que tout ami de la liberté doit à mon
avis adopter, d'autres que je rejette pour ma
part, sans que le mode imposé permette de les
distinguer, encore moins de les discuter ici,
mais que je me réserve de discuter ailleurs.
» Cependant comme les droits de la souve-
raineté du peuple ont été reconnus, et qu'ils
ne peuvent, non plus que les droits essentiels
de chacun de nous, être aliénés sur aucun
point, je dis oui, malgré les illégalités et sous
les réserves ci-dessus. »
C'est toujours la même doctrine libérale
qu'il pratique sans déviation, ni faiblesse.
230 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Le 8 mai, il fut élu membre de la Chambre
des représentants par le collège départemental
de Seine-et-Marne ; il ne put disposer d'un
siège pour Benjamin Constant.
Ainsi, après vingt-trois ans d'interruption,
La Fayette était jeté au milieu de la vie poli-
tique, au moment d'une des crises les plus
graves qu'ait traversées notre malheureux
pays. Il se préparait à reprendre son rôle de
1789 interrompu par la République, par un
long emprisonnement, par l'empire et par
une retraite de plus de dix années, dans la
solitude. Il sentit que les événements l'appe-
laient, comme il l'avait senti dans sa jeunesse,
comme il devait le sentir encore en 1830, avant
de mourir; et il n'hésita pas à redevenir un
homme d'action.
II
L'opinion de la Chambre des représentants
se dessina dès le premier jour par le choix du
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 231
président. Le candidat du gouvernement était
le procureur général Merlin de Douai; les voix
de l'Assemblée se partagèrent entre Lanjuinais,
Flauger^ues et La Fayette. Au second tour de
scrutin, Lanjuinais l'emporta. Le choix était
significatif. Lanjuinais, un des esprits les plus
distingués de l'Assemblée constituante, adver-
saire inflexible des Jacobins à la Convention,
non seulement s'était élevé au Sénat contre les
entreprises de Napoléon, aussi longtemps que
la liberté le permit, mais encore s'était fait
remarquer parmi les cinq rédacteurs de l'acte
de déchéance en 1814. La Fayette fut élu vice-
président par deux cent cinquante-sept suf-
frages.
Il n'accepta la formalité du serment qu'en
se réservant le droit d'introduire dans la
constitution les changements que sa cons-
cience exigeait.
L'empereur ouvrit le 7 juin avec beaucoup
de pompe la Chambre des représentants. Le
bureau était allé le recevoir, Napoléon s'adressa
à La Fayette.
232 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
— Il y a douze ans que je n'ai eu le plaisir
de vous voir.
— Oui, Sire, répondit le général, il y a
douze ans.
Il raconte la scène entière* dans une lettre
à sa belle-fiUe, Emilie de Tracy, et il ajoute :
« Vous serez contents de son discours, je
ne l'ai pas été de sa figure qui m'a paru celle
d'un vieux despote, irrité du rôle que sa po-
sition le forçait à jouer. Nous sommes restés
longtemps près de lui, Flaugergues et moi,
pendant qu'on montait en voiture. « Je vous
» trouve rajeuni, m'a-t-il dit, l'air de la cam-
» pagne vous a fait du bien. — Il m'en a fait
» beaucoup, » lui ai-je répondu. Je ne pouvais
lui rendre son compliment, car je le trouvais
bien changé et dans une contraction de muscles
bien extraordinaire. Comme ni l'un ni l'autre
ne voulait baisser les yeux, nous y avons lu
ce que chacun pensait. »
L'opinion de La Fayette sur la Chambre
i. Correspondance, t. V, p. 504.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 233
était tout entière dans une phrase de cette
même lettre : « Si nous pouvons tirer l'As-
semblée de la dépendance où elle est de Bona-
parte et de l'idée que la France ne peut être
sauvée que par lui. elle acquerra une existence
qui peut sauver notre patrie ; si elle reste
bonapartiste, elle se perdra avec lui. »
Le 12 juin à trois heures du matin, l'em-
pereur partait pour le champ de bataille de
Waterloo ; le 20 , à demi mort de fatigue
et de douleur, il rentrait à Paris et descendait
à l'Elysée.
A peine les fatales nouvelles furent-elles
confirmées, que la Chambre se réunit. Elle
était fiévreuse et inquiète; les rumeurs les plus
troublantes circulaient sur les bancs. La Fayette
avait été averti de l'arrivée de Napoléon et de
la discussion qui avait eu lieu au conseil des
ministres, dès les premières heures de la ma-
tinée. On lui avait répété ces paroles de
l'empereur : « J'ai besoin d'être revêtu d'un
grand pouvoir, d'une dictature. » Il courut
s'assurer de la vérité des faits chez Fouché,
234 LES DEUNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
qui tenait le fil de toutes les intrigues et qui
trompait tout le monde pour se rendre indis-
pensable. Fouehé lui dit : « Oui, il est furieux;
il veut chasser les pairs et les députés, et
devenir dictateur. » Ces paroles lui furent
confirmées à la Chambre par Regnault de
Saint-Jean d'Angél}^ qui assistait au conseil *.
Déjà les voitures de parade se préparaient pour
la cérémonie où aurait été prononcée la disso-
lution.
C'est alors que La Fayette résolut de dé-
fendre la représentation du pays. Se poser
hardiment au nom de la liberté menacée, en
face du despotisme qui s'agitait encore, était
une attitude qui devait le tenter. Il la prit avec
promptitude et énergie. Il n'est pas exact qu'il
eût assisté, le soir du 20 et le lendemain, à une
réunion chez le duc d'Otranle, où tout aurait
été concerté. La Fayette ne mit personne dans
la confidence de sa résolution, ne prenant
conseil que de lui-même, ne s'informant même
1. Pièces et Souvenirs, p. 451, t. V, pp. 522, 523.
LES DERNIÈRES ANN'ÉES DE LA FAYETTE. 235
pas si sa motion serait appuyée. Il prévint
seulement Lanjuinais qu'il avait une proposi-
tion à soumettre à l'Assemblée et le pressa
d'ouvrir la séance. Aussitôt après la lecture
du procès -verbal, il monte à la tribune. L'in-
dignation le devançait, les regards le suivaient ;
un frémissement courut dans toute l'Assem-
blée.
« Messieurs, dit-il d'une voix ferme, lorsque
pour la première fois depuis bien des années,
j'élève une voix, que les vieux amis de la
liberté reconnaîtront encore, je me sens appelé
à vous parler des dangers de la patrie que,
vous seuls à présent, avez le pouvoir de sau-
ver. Des bruits sinistres s'étaient répandus;
ils sont malheureusement confirmés. Voici
l'instant de vous rallier autour du vieil éten-
dard tricolore, celui de la liberté, de l'égalité
et de l'ordre public; c'est celui-là seul que
nous avons à défendre contre les prétentions
étrangères et contre les tentatives intérieures.
Permettez, messieurs, à un vétéran de cette
236 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
cause sacrée, qui fut toujours étranger à l'es-
prit de faction, de vous soumettre quelques
résolutions préalables, dont vous apprécierez,
j'espère, la nécessité :
» ARTICLE PREMIER. — La Chambre des
représentants déclare que l'indépendance de
la nation est menacée;
» ART. II. — La Chambre se déclare en
permanence; toute tentative pour la dissoudre
est un crime de haute trahison. Quiconque
se rendrait coupable de cette tentative sera
traître à la patrie et sur-le-champ jugé comme
tel.
»ART. III. — L'armée de ligne et les
gardes nationales qui ont combattu et com-
battent encore pour défendre la liberté, l'in-
dépendance et le territoire de la France, ont
bien mérité de la patrie.
» ART. IV. — Le ministre de l'intérieur
est invité à réunir à l'état-major général, les
commandants et majors de la légion de la
garde nationale parisienne, afin d'aviser au
moyen de lui donner des armes et de porter
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE. "ZÔ i
au plus grand complet cette garde citoyenne
dont le patriotisme et le zèle éprouvés depuis
vingt-six ans offrent une sûre garantie à la
liberté, aux propriétés, à la tranquillité de la
capitale, et à l'inviolabilité des représentants
de la nation.
» ART. V. — Les ministres de la guerre,
des relations extérieures, de la police et de
l'intérieur, sont invités à se rendre sur-le-
champ dans le sein de l'Assemblée. »
Tous les mots portaient. L'empereur était
frappé ! Une main venait de soulever le poids
d'incertitude qui pesait depuis vingt-quatre
heures sur toutes les âmes.
La proposition fut couverte d'applaudisse-
ments réitérés et suivie de cris nombreux :
« Aux voix ! Appuyé ! » Pas un membre
ne demanda la parole pour combattre les trois
premiers articles qui furent adoptés avec la
précipitation du péril. Le quatrième, sur l'avis
de M. Merlin, fut ajourné jusqu'après la com-
parution des ministres. Le cinquième, qui
238 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
ordonnait cette comparution, fut ensuite
accepté. Après le vote sur l'ensemble de la
proposition, M. Dubois (de la Seine), appuyé
par M. Dupin, demanda qu'elle fût imprimée,
affichée dans Paris et transmise à tous les
départements. Un autre membre proposa de
la notifier à la Chambre des pairs et à l'em-
pereur. Toutes ces motions furent votées avec
entraînement.
Cet acte considérable était la fin légale d'une
révolution déjà accomplie dans les esprits. La
bourgeoisie, dont La Fayette était l'organe
autorisé, entendait séparer la cause de Napo-
léon de celle de la France. Tandis que les
ouvriers, autour de l'Elysée, criaient : « Vive
l'empereur », la classe moyenne gardait le
silence.
III
En lisant les termes de la proposition de
La Fayette, Napoléon, affectant autant de mé-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 239
pris qu'il éprouvait de colère', s'était écrié :
« J'aurais dû ajourner cette Chambre avant
mon départ; Regnault ne m'avait pas trompé.
J'abdiquerai, s'il le faut. » Mais, comme s'il se
repentait d'avoir ainsi aventuré son dernier
mot dans l'oreille de ceux qui épiaient ses
irrésolutions ou ses audaces, il s'indigna de la
prétention de la Chambre d'appeler devant
elle les ministres. Ne cédant, ni ne résistant
tout à fait, il tourna la difficulté et chargea les
ministres d'un message à la Chambre des
représentants. Puis, dans un éclair, revoyant
sa jeunesse et le 18 brumaire, il pria son
frère Lucien, nommé commissaire extraordi-
naire, de tenter encore pour lui cet ascendant
de la parole qui avait une fois relevé ses
défaillances.
Pendant que le jour se consumait dans des
chicanes d'attributions avec les Chambres,
Fouché soufflait la méfiance par ses aflTidés.
On réitérait aux ministres l'injonction de
1 . Benjamin Constant, Mémoires sur les Cent-Joiirs. —
Mémoires de La Fayette, t. V, pp. 453 et suivantes.
^2i0 LES DERMÈnES ANNÉES DE LA FAYETTE.
paraître. Cependant un des amis de La Fayette
M. Dupont (de l'Eure), lui exprimait ses scru-
pules : « Je comprendrais votre précipitation,
disait-il, si vous vous sentiez assez fort pour
arrêter l'étranger d'une main et contenir les
royalistes à l'intérieur de l'autre. — Ne crai-
gnez rien, répondait La Fayette, toujours
plein de foi dans ses idées, débarrassons-nous
d'abord de cet homme et tout s'arrangera de
soi-même. » Croyait-il que son nom pourrait
être le gage de la réconciliation des partis dans
la liberté, et qu'il pourrait devenir, la répu-
blique étant impossible, l'arbitre de la situa-
tion entre la France et les Bourbons ? Il ne le
dit pas dans ses notes; mais il dut un instant
le rêver dans cette journée où la tribune resta
vide et où Napoléon n'osait prendre une réso-
lution suprême.
Le soir était venu^ Lucien et les ministres
entrèrent dans la salle des séances, les huis-
siers reçurent l'ordre de faire évacuer les tri-
1. Voir Aîinales parlementaires, 1815.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 241
bunes et Lucien lut un message de l'empereur :
il invitait les deux Chambres à s'unir à lui
pour préserver la France du sort de la Po-
logne et du joug des Bourbons; et il propo-
sait de nommer cinq commissaires qui s'en-
lendraient avec les ministres sur les moyens
de sauver la patrie et de traiter de la paix
avec les puissances coalisées. Ainsi, les fron-
tières violées, la renommée de l'armée perdue,
le trésor sans ressources, un pays épuisé d'ef-
forts, ce n'était rien. Mais les débris du
trône impérial auraient été sauvés I Les mur-
mures et les apostrophes éclatèrent sur tous
les bancs de la Chambre. Jay, Tami de
Fouché, s'élançant à la tribune, demande aux
ministres de déclarer, si dans l'état présent
la patrie est en mesure de résister aux armées
de l'Europe et si la présence de Napoléon n'est
pas un invincible obstacle aux négociations et
à la paix. Les ministres gardèrent le silence.
Fouché, embarrassé et hésitant, se décida
néanmoins à déclarer que 'ses collègues et lui
n'avaient rien à ajouter aux deux rapports qui
16
242 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
avaient été récemment adressés à la Chambre.
Jay alors, faisant le tableau de notre situation
intérieure, montra que la liberté publique
ne s'établirait jamais en France sous un chef
militaire. Puis s'adressant à Lucien : « Re-
tournez vers votre frère, s'écria-t-il, dites lui
qu'en abdiquant le pouvoir il peut sauver la
France ! Dites-lui que sa destinée le presse ! »
Et il termina en demandant à la Chambre la
nomination d'une commission chargée de solli-
citer de Napoléon son abdication « et de lui
annoncer qu'en cas de refus l'Assemblée pro-
noncerait sa déchéance ».
Lucien se lève, et, prenant la parole, il dé-
fend avec beaucoup de talent les intérêts de
son frère. Il accuse la nation de manquer de
persévérance : « Songez enfin que notre salut
dépend de notre union et que vous ne pouvez
vous séparer de l'empereur et l'abandonner à
ses ennemis, sans perdre l'État, sans manquer
à vos serments, sans flétrir à jamais l'hon-
neur national. ^^
A ces mots, La Fayette se dresse sur son
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 243
banc et lance à Lucien cette véhémente ré-
plique :
— Eh quoi, c'est vous qui osez nous accuser
de manquer à nos devoirs envers l'honneur,
envers Napoléon ! Avez- vous oublié tout ce que
nous avons fait pour lui? Avez-vous oublié que
les ossements de nos enfants, de nos frères, at-
testent partout notre fidélité, dans les sables
de l'Afrique, sur les bords du Guadalquivir
et du Tage, sur les rives de la Vistule et dans
les déserts glacés de la Moscovie? Depuis plus
de dix ans,'^ois millions de Français ont péri
pour un homme qui veut encore lutter au-
jourd'hui contre l'Europe. Nous avons assez
fait pour luil Maintenant notre devoir est de
sauver la patrie !
L'effet de cette imprécation fut puissant.
Vingt orateurs se disputent la tribune pour
appuyer La Fayette; Jay, Manuel, Lacoste,
Dupin, s'approchent de Lucien et le pressent de
déterminer Napoléon à abdiquer. C'est à peine
244 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
si les ministres et Lucien peuvent obtenir un
peu de temps pour consulter la Chambre des
pairs.
La Fayette était avisé de toutes les fluc-
tuations de l'esprit de l'empereur par Benjamin
Constant, tour à tour accusateur, complice, et
conseiller de Napoléon, et, à la dernière heure,
son négociateur officieux. Il rapportait au gé-
néral les propos qu'il tenait de la bouche
même du grand vaincu : « Quel est le titre de
la Chambre pour me demander mon abdica-
tion? Elle sort de sa sphère légale; elle n'a
plus de mission. Mon droit, mon devoir,
c'est de la dissoudre. » Telles avaient été les
dernières paroles prononcées à l'Elysée. L'an-
tagonisme était de plus en plus aigu.
C'est alors qu'il fut convenu (21 juin) de
tenir aux Tuileries un grand conseil. Là se
réunirent sous la présidence de Cambacérès
le président et les quatre vice-présidents delà
Chambre des représentants, cinq délégués de
la Chambre des pairs, les ministres à porte-
feuille et les ministres d'État. La séance dura
LES DEKMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. ^45
jusqu'à trois heures du matin. Les premiers
moments furent emplo^^és à prendre des me-
sures pour les finances, le recrutement de
l'armée et pour assurer la défense nationale;
mais tous les assistants sentaient qu'une autre
discussion était inévitable. La Fayette se
chargea de l'ouvrir. Après avoir demandé aux
ministres s'ils avaient quelques autres sacri-
fices à obtenir, et quelques autres mesures à
prendre pour résister à l'ennemi, et après
avoir déclaré qu'il y souscrivait d'avance, il
aborda nettement la question de l'abdication.
Il fut poli dans les termes, implacable dans
les résolutions. « Si les amis de Napoléon,
expliqua l'un des ministres, avaient cru son
abdication nécessaire au salut de la France,
ils auraient été les premiers à la lui demander.
— C'est parler en vrai Français, reprit La
Fayette; j'adopte cette idée et je la convertis
en motion ; je demande que nous allions tous
chez l'empereur lui dire que, d'après tout ce
qui s'est passé, son abdication est devenue
nécessaire au salut de la patrie. »
246 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Gambacérès refusa de mettre aux voix la
proposition quoiqu'elle fût appuyée par Lan-
juinais et Flaugergues. Le bureau de la
Chambre chargea le général Grenier, un des
vice-présidents de faire un rapport aux repré-
• sentants sur la conférence.
Paris était agité, les fédérés des faubourgs
avaient devancé le lever du soleil (22 juin)
par groupes frémissants et nombreux, sous
les fenêtres de l'Elysée. En un mot, les
choses étaient en tel état que Napoléon n'avait
que deux partis à prendre : ou dissoudre la
représentation nationale ou abdiquer.
Les représentants étaient tellement surex-
cités que, dès la matinée, ils s'étaient rendus'
au Corps législatif, impatients de connaître le
résultat de la délibération du Conseil tenu aux
Tuileries. « Ils étaient presque irrités de ce
que l'affaire de l'abdication ne fût pas plus
avancée. » Pour eux tous, la présence de l'em-
pereur était de plus en plus un obstacle à la
paix; ils étaient las de la guerre; ils aspi-
raient au travail, au développement des forces
LES DEI'.NIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 247
industrielles et commerciales du pays. Napo-
léon pressé par Fouclié, par Regnault, par
Caulaincourt, par Joseph lui-même, n'avait plus
de volonté.
tf On pouvait remarquer en lui, a dit Ben-
jamin Constant, je ne sais quelle insouciance
sur son avenir, quel détachement de sa propre
cause, qui contrastaient singulièrement avec
sa gigantesque entreprise; sa puissance d'at-
tention semblait à son terme. » Lucien seul
persistait à vouloir que son frère bravât les
représentants, s'appuyât sur les troupes pré-
sentes à Paris et prononçât l'ajournement des
Chambres.
L'empereur hésitait toujours.
La Fayette, avant tout préoccupé du triomphe
de ses idées, fit dire à FÉlysée « que si l'on
n'avait pas l'abdication, il proposerait la dé-
chéance )). La Chambre était dans un état
d'excitation indicible. On disputait les heures
et les minutes à celui à qui l'on n'avait dis-
puté ni le trône, ni le sang de la France. Les
propositions les plus violentes contre Napoléon
248 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
circulaient, lorsqu'un billet de Fouché à Ma-
nuel annonça que l'empereur dictait son ab-
dication. Peu d'instants après, les ministres la
remirent à Lanjuinais. Il en donna aussitôt
lecture.
Lorsque la députation de la Chambre se
présenta chez l'empereur pour le remercier, il
redevint maître de son attitude et de sa physio-
nomie; et, suivant l'expression de La Fayette,
témoin de cette scène trafique, « il prit avec
grandeur le rôle que la nécessité lui donnait ».
Nous n'avons pas à raconter tous les autres
incidents qui se produisirent. Aux yeux de La
Fayette « l'objet avoué de la guerre avait cessé
d'exister ». La constitution d'une commission
exécutoire fut résolue. Elle devait être com-
posée de cinq membres dont trois élus par les
représentants et deux par les pairs. La Fayette
fut ballotté avec le général Grenier qui l'em-
porta.
A son grand honneur, La Fayette n'intrigua
jamais pour une nomination quelconque. C'é-
tait la fierté même. Les bonapartistes le re-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 249
poussèrent comme ennemi du roi de Rome,
et engagé, disait-on, avec le duc d'Orléans;
les autres, parce qu'il se tenait trop en dehors
des intérêts de parti. Il n'obtint que cent qua-
rante-deux voix. Si la garde nationale de Paris
avait eu à nommer son chef ou si la Chambre
s'était attribué un tel choix, un grand nombre
de suffrages se seraient probablement portés
sur La Fayette. Mais Fouché préférait qu'il
fût éloigné pour une autre mission; il le trou-
vait embarrassant et il se hâta d'appeler au
commandement de la garde nationale Masséna,
qui avait sauvé la France à Zurich et à Gênes ',
Comme l'envoi de plénipotentiaires chargés
d'arrêter la marche des alliés et d'en obtenir
un traité de paix constituait pour le gouver-
nement nouveau la principale condition de
son avènement, La Fayette fut désigné avec
d'Argenson, Sébastiani, membres de la Chambre
des députés, Pontécoulant, membre de la
Chambre des pairs, et Laforêt ancien diplo-
1. Mémoires, t. V. pp. 463 el suivantes.
250 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
mate. Benjamin Constant leur fut adjoint en
qualité de secrétaire.
IV
Attristé de ses déceptions, mécontent de
l'ordre du jour dans lequel la Chambre avait
reconnu les droits de Napoléon II, La Fayette
eut d'abord l'intention de refuser la mission
de plénipotentiaire. Ses hésitations cédèrent
devant la pensée d'une négociation directe avec
l'empereur Alexandre qu'il avait rencontré un
an auparavant dans le salon de madame de
Staël. Il ne partit toutefois que lorsque la
commission executive eut écarté toutes les
craintes d'une régence.
Dans la conférence qu'il eut avant son dé-
part avec Fouché, puis avec les membres du
gouvernement, La Fayette avait manifesté
l'intention de passer par Metz; le gouverne-
LES DEUMÈUES ANNÉES DE LA FAYETTE. 251
ment provisoire se crut autorisé, par quelques
avis sur la marche des alliés, à préférer la route
de Laon.
La Fayette, dans les notes qu'il a laissées
sur son rôle à cette époque, attache une
grande importance à cette mission. C'était se
faire bien des illusions, alors que les délégués
se heurtaient contre deux armées en pleine
marche et 'pénétrant sans résistance jusqu'au
cœur de la France. Il leur fallut beaucoup
d'efforts pour obtenir des passeports des géné-
raux ennemis. Ces passeports obtenus, et une
conversation ayant eu lieu avec les officiers
qui les avaient remis, les plénipotentiaires
adressèrent de Laon, le 26 juin, une dépêche
dont M. Bignon donna lecture à la Chambre
des représentants.
Pleins de confiance dans la déclaration des
deux aides de camp de Bliicher, le prince de
Schoënburg et le comte de Noslitz, les négo-
ciateurs ne craignaient pas d'affirmer « qu'ils
avaient l'espérance de voir prendre un cours
heureux aux négociations; qu'il résultait des
2o2 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
conversations qu'une des grandes difficultés
serait la personne de l'empereur, et que son
évasion pourrait compromettre le salut de la
France ».
Ces affirmations légères furent prises au sé-
rieux par la commission executive K Pendant
qu'elle en délibérait, nos plénipotentiaires cou-
raient de Kaiserlautern à Weissembourg, de
Weissembourg à Haguenau, pour tâcher de
rencontrer les souverains. Lorsqu'après avoir
écrit à l'empereur Alexandre, La Faj'ette se
présenta chez lui, le chef d'état-major pré-
tendit qu'il ne lui était pas permis de l'an-
noncer. Alexandre lui fit porter ensuite des
excuses par Gapo d'Istria, alléguant que ses
engagements avec les alliés ne lui permettaient
pas de le recevoir et en l'assurant que ses
sentiments d'eslime n'avaient pas varié. Quant
à Wellington, par une dépêche du 26 juin
1815, il déclarait à nos commissaires qu'il re-
gardait son souverain et les puissances dont il
1. Mém:)ires, t. V, pp. '»70, 473. Recueil de dépêches, n<" 963
et 966.
LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 253
commandait les armées, comme étant en guerre
avec le gouvernement de la France, et qu'il
ne considérait pas l'abdication de Napoléon,
comme remplissant complètement le but dé-
signé dans les traités. Blucher, avec sa bruta-
lité ordinaire, allait plus loin (Dépêche au
comte Bathurst). Il répondait « qu'il suspen-
drait les hostilités seulement quand il arrive-
rait à Paris et si Bonaparte lui était livré avec
le château de Yincennes et diverses places
fortes sur la frontière ».
Il n'y avait pas d'espoir que La Fayette et
ses collègues pussent réussir. Depuis leur dé-
pèche datée de Laon, le 26 juin, il y eut un
malentendu qui dura tout le cours de cette
mission; une conférence fut cependant con-
venue. Les quatre cours y étaient représentées,
savoir : pour l'Angleterre, lord Stewart, pour
l'Autriche, le général Walmoden, pour la
Russie, le comte Capo d'Istria, et pour la
Prusse, le général Kenesbeck ; mais ces quatre
personnages déclinaient formellement tout titre
officiel.
2o4 LKS DERNIÈRES ANNÉES DE I.A FAYETTE.
Les plénipotentiaires français parlèrent di-
gnement. Sébastian! avait déclaré, avec l'adhé-
sion de ses collègues, que le fils de Napoléon,
détenu à Vienne, était d'autant moins inquié-
tant, que le gouvernement provisoire était
absolument opposé à l'établissement d'une ré-
gence. La Fayette prit à son tour la parole et
exposa que la mission dont ses collègues et lui
étaient chargés avait pour but principal la
conclusion d'un armistice.
La conférence, interrompue par le repas,
allait être reprise, lorsque sir Charles Stewart
entra, tenant le Moniteur à la main : « Vous
prétendez, messieurs, dit-il, qu'aucune ques-
tion n'est préjugée, et voilà une proclamation
de votre gouvernement qui annonce que le roi
de Rome est à la tête de l'empire. » La Fayette
fit observer que si un article du. -3Ioniteur de-
vait former un obstacle à l'armistice, il eût été
bien imprudent à lui de prèler ce journal,
comme il l'avait fait, à un aide de camp, et,
renouvelant les explications fournies dans la
première entrevue, il leva tous les doutes sur
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 255
l'impossibilité d'un retour au pouvoir du parti
bonapartiste.
C'est alors qu'à bout de raisons, Charles Ste-
wart, apostrophant ses collègues, s'écria : « Si
vous traitez avec les Français, ce sera sans
l'Angleterre, car je déclare que je n'en ai pas
le pouvoir. » Après ces paroles, avançant son
siège de quelques pas, il donna à la conver-
sation une tournure plus générale ; s'adressant
plus particulièrement à La Fayette : « Mon-
sieur, lui dit-il, je dois vous prévenir qu'il n'y
a pas de paix possible avec les puissances
alliées, à moins que vous ne nous livriez Bo-
naparte. — Je suis bien étonné, répondit La
Fayette, que, pour proposer une telle lâcheté
au peuple français, vous vous adressiez de
préférence à un prisonnier d'OlmûtzI » Et,
comme l'ambassadeur contestait la légitimité
de la Chambre des représentants, convoquée
par Napoléon : « Je m'étonnerais, répliqua le
général, qu'un homme public de votre pays
ne reconnût pas que le pouvoir d'une Assem-
blée nationale dérive de ceux qui élisent, plu-
2o6 LES Dr:rtNiÈuES années de la fayette.
tôt que de celui qui convoque. « Benjamin
Constant fit alors remarquer que l'Angleterre
n'avait pas fait une pareille objection au Par-
lement de sa glorieuse révolution de 1688. La
Fayette ajouta : « Puisque nous parlons de ce
temps-là, je prierai milord de se rappeler que,
dans celte même révolution que j'appellerai
aussi glorieuse, la situation de l'armée et de
Jacques II était un peu différente de celle de
l'armée française relativement à Louis XVIII.
Jacques II l'avait formée, il avait combattu
avec elle; elle lui devait de la reconnaissance;
ce qui n'empêcha pas toutes ces troupes, et
nommément le favori du roi, votre grand
Marlborough, de déserter dans la nuit, non
pour se réunir au drapeau national, mais pour
aller rejoindre un prince et des drapeaux
étrangers. »
Ces dissertations historiques ne faisaient pas
avancer d'un pas la solution.
Le lendemain de cette conversation (le"" juil-
let), nos plénipotentiaires reçurent des trois
commissaires russe, autrichien et prussien,
LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 257
une note indiquant que les traités d'alliance
portaient que l'une des parties contractantes
ne négocierait jamais séparément; que, dès
lors, les trois seules cours présentes ne pou-
vaient continuer les pourparlers ; ils ajoutaient
que leurs souverains regardaient comme une
condition préalable que Napoléon fût mis hors
d'état de troubler la tranquillité publique, et,
par conséquent, remis à leur garde*.
La Fayette et ses collègues n'avaient donc
plus rien à faire. Une escorte les conduisit à
Bâle, et ils rentrèrent à Paris le 4 juillet,
accompagnés de deux officiers ennemis. La ca-
pitulation venait d'être signée, l'armée fran-
çaise était en marche vers la Loire. Il y eut
le soir aux Tuileries un conseil composé du
gouvernement provisoire, des plénipotentiaires
d'Haguenau, du général en chef et des mi-
nistres. La discussion fut très vive; La Fayette
déclara « que dans les circonstances qu'on
traversait, il pouvait être nécessaire de faire
1. Mémoires, t. V, p. 474.
17
2o8 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
des transactions, mais qu'elles devaient être
résolues en commun, et être telles qu'on pût
toujours en rendre compte à la Chambre et au
pays, toute transaction particulière étant une
lâcheté et une infamie ».
Tous les membres présents au conseil, Fou-
ché surtout, convinrent de ces vérités; mais,
malgré son adhésion de forme, le duc d'Otrante
ouvrait effectivement des négociations avec les
représentants des armées alliées. Une note, pu-
bliée au Moniteur le 5 juillet et rédigée sous
ses yeux, avait le tort grave, alors que la con-
férence d'Haguenau était dérisoire, de la trans-
former en acte sérieux. Résolus à ne rien cé-
der, les souverains et les diplomates avaient
joué nos plénipotentiaires tout juste assez
pour donner aux armées le temps d'arriver à
Paris.
De leur côté, La Fayette et ses collègues four-
nissaient un nouvel aliment aux illusions dont
la Chambre des représentants se repaissait. Ne
voyant pas leur rôle effacé, ils persistaient à
affirmer de très bonne foi que les cours
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 259
étrangères n'avaient pas la prétention * de se
mêler du gouvernement du pays. Ils citaient,
à l'appui de leur opinion, deux proclamations
récentes, l'une du prince Schwarzenberg, l'autre
du général Barclay de Toliy, qui distinguaient
toujours Napoléon de la France et promet-
taient de ne point empiéter sur les droits
d'une grande nation. Aussi, l'Assemblée ima-
gina-t-elle encore de nommer une députation
composée de La Fayette, de Dupont (de l'Eure),
de La Kochefoucauld-Liancourt, de Sorbier et
de Laffitte, pour aller porter une déclaration
aux souverains alliés. Cette députation ne put
même pas sortir de Paris, dont les barrières
étaient occupées par l'ennemi ; M. Laffitte vint
le confesser tristement le lendemain devant la
Chambre. L'idée d'une résistance sur la Loire
traversa l'esprit de La Fayette. C'était trop
tard!
1. Voir Moniteur, séance du 6 juillet.
Lettre de La Fayette à Capo d'Istria, 17 juillet 1815, t. V,
p. 528.
Mémoires, t. V, p. 478.
260 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
II ne restait plus à la Chambre, impuissante
et sans autorité, que de mourir le plus digne-
ment possible. Elle consacra sa dernière séance
à discuter platoniquement les principes d'une
constitution libérale. Le 7 juillet, pendant un
discours de Manuel sur l'hérédité de la pairie,
elle recevait un message lui annonçant la dé-
mission de la commission executive et l'arrivée
prochaine de Louis XVIIL Blûcher entrait à
la même heure solennellement à Paris.
Dans la nuit du 7 au 8, M. Decazes, nommé
préfet de police par le gouvernement royal,
avait fait fermer les portes du Palais Bourbon
et placer une compagnie de la dixième légion
de la garde nationale, avec consigne de ne
laisser approcher personne. La Taj-^ette se
présenta à la grille, désirant que sa protesta-
tion fût entendue; il demanda si c'était le
prince régent d'Angleterre qui avait donné les
ordres.
Le jardin des Tuileries était déjà occupé par
une division prussienne. La Fayette alors
annonça qu'il recevrait chez lui tous ses col-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 261
lègues; sa maison fut bientôt remplie. On se
transporta ensuite chez le président Lanjuinais
et l'on signa une protestation.
Ainsi finit le rôle incomplet de La Fayette
pendant les Gent-Jours. Il n'était plus jeune
et il n'était plus heureux. Avec sa conscience
irréprochable, il lui manquait les qualités
supérieures de l'homme d'État pour suopléer
à la fortune.
Le sort de la France eût-il changé si le gé-
néral n'eût pas déposé le 21 juin sa célèbre
motion ? Peut-on un seul instant se poser la
question? Soutenir la guerre contre toute
l'Europe pour ne pas sacrifier un homme
quelque grand qu'il fût, était, suivant le mot
de Benjamin Constant, ou absurde ou coupable.
La dépêche deLaon, comme le disent les enne-
mis de La Fayette, a-t-elle empêché de con-
clure entre la Révolution et la vieille ro3^auté
un pacte d'alliance? Les Bourbons eussent-ils
été replacés sur le trône par un vote de l'As-
semblée ? Tout en regrettant profondément
l'erreur où La Fayette et ses trois collègues
262 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
tombèrent, nous pensons qu'on eût échoué aussi
bien contre l'obstination de la Chambre des
représentants que contre le refus de Louis XVIII
et de son entourage. Le parti royaliste était
excité au plus haut degré; il n'eût rien voulu
entendre. Les événements qui se sont accom-
plis jusqu'à l'ordonnance du 5 septembre 1816
l'ont bien prouvé.
La Fayette eut le sentiment de n'avoir pas
réussi et de n'avoir pas su faire un usage
décisif de la popularité qu'il avait conquise.
Dès que La Grange ne fut plus occupé par une
garnison prussienne, il s'y rendit fort attristé.
Cette année 1815 avait été pour lui lugubre.
Son oncle, M. de Tessé, était mort, sa spiri-
tuelle et aimable femme n'avait pu supporter
une telle douleur ; six jours après la mort de
son mari, madame de Tessé n'existait plus.
En annonçant cette dernière perte à Jefferson,
La Fayette ajoutait : « Sa maladie a été lé-
gère et sa mort a été douce. Vous savez quelle
femme a été enlevée à la société, quelle amie
j'ai perdue ! Vous conservez le souvenir des
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 263
heures heureuses et des conversations animées
de Ghaville? Que ces temps et ceux du véné-
rable hôtel La Rochefoucauld sont loin de nous!
Et nous, qui comptons encore parmi les vi-
vants, n'appartenons-nous pas surtout à ceux
qui ne sont plus ^ ? »
1. Correspondance, t. V, p. 484.
CHAPITRE IV
LA FAYETTE PENDANT LA RESTAURATION
ET LE DERNIER VOYAGE EN AMÉRIQUE
C'est dans la solitude de La Grange, que La
Fayette vit de loin l'explosion des ressentiments,
des colères, de toutes les passions de parti, qui
caractérisent les débuts de la seconde Restau-
ration.
L'esprit d'ancien régime qui éclata, dès les
premières heures, et qui se concentra dans la
Chambre introuvable, révolta sa conscience et
détermina son attitude de violente opposition.
Sa correspondance témoigne des sentiments
d'indignation que la réaction ultra-royaliste
lui inspirait. Il n'enviait pas encore un poste
de combat à la Chambre des députés : entouré
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 265
de sa famille patriarcale, de son fils, de sa
belle-fille, de ses deux filles, de leur mari et
de onze petits-enfants, il recevait tous les
étrangers de distinction que l'éclat de son nom
attirait dans son hospitalière demeure. Il en
faisait les honneurs, avec une simplicité de
bon goût, à tous les Américains qui remplis-
saient un devoir en venant saluer l'ami de
Washington et des grands hommes de la
guerre de l'indépendance.
Les défenseurs de la Révolution française
tournèrent bientôt leurs regards vers lui, et
peu de temps après le vote de la loi portant
l'établissement des cours prévôtales, il eut à
s'expliquer sur les événements, avec l'un de
ses anciens amis, très haut placé dans le monde
de la cour^
<i Je ne dirai pas avec Charles Fox dans ses
Mémoires sur Jacques II qu'une restauration
est la pire des révolutions, parce qu'elle a les
1. Mémoires de La Fayette, t. VI, p. 30.
266 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
inconvénients d'une révolution de plus, en
même temps qu'elle prive les peuples de ce
qu'il y avait d'avantageux dans les révolutions
précédentes; mais je dirai qu'une restauration
n'a pas plus que tout autre événement le pou-
voir de réparer nos véritables pertes ; que son
objet ne doit pas être de satisfaire des intérêts
ou des vanités de privilégiés, encore moins des
vengeances de partis ; qu'elle n'est enfin pré-
férable aux autres combinaisons qu'autant
qu'elle offre à tous une plus grande sécurité
pour les droits et les avantages dont la nation
est en possession ou qu'elle a voulu recouvrer.
Si la dynastie actuelle avait offert aux intérêts
publics et privés un égal degré de sécurité,
elle eût été préférable à toute autre. Malheu-
reusement elle n'a jamais voulu s'associer à
la régénération de toutes choses en France:
Elle s'est constituée étrangère aux principes,
aux succès, à la politique de ce pays pendant
plus de vingt ans. Si elle s'était unie à tout ce
qu'il y avait d'honnête et d'utile dans nos ins-
titutions, à tout ce que la grande majorité de
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 267
la nation regardait, comme un gage de sa li-
berté et de ses acquisitions civiques, alors vous
auriez pu me dire : « Pourquoi n'êtes-vous pas
» ce que vous étiez en 1792?» Il y aurait eu
encore bien des choses à répondre; mais j'au-
rais tout oublié pour me rallier de bon cœur
à une restauration patriotique. Je le dis avec
sincérité aujourd'hui (malgré la preuve acquise
que les personnes royales ne cesseront jamais
de me haïr et de vouloir me nuire) ; je les pré-
férerais encore si je pouvais me persuader
qu'elles céderont enfin à l'évidence de leur in-
térêt, de leur sûreté, et qu'elles voudront autre
chose que ce qu'elles font aujourd'hui pour la
destruction de ce que j'ai voulu passionné-
ment, en me consacrant à la défense des droits
et des intérêts de ma patrie, comme du genre
humain pendant toute ma vie. »
Cette lettre est le résumé de l'opinion de
La Fayette et des libéraux sur les Bourbons
de la branche aînée. Si le général se fût con-
tenté de lutter, sur le terrain de la légalité,
2G8 LE- DEft.MÈP.ES ANNÉES LE LA FAYETTE.
contre les doctrines et les passions du parti
ultra-royaliste, il fût resté fidèle à son passé;
mais nous le verrons dévier de la ligne droite,
par dédain du péril et par intrépidité. Pour
le connaître à fond dans celte nouvelle évolu-
tion, il faut écouter un des esprits les plus
libres et les plus sincères, un de ses meilleurs
arnis de ce temps-là, M. le duc Victor de
Broglie^
11 venait de perdre sa belle-mère, madame
de Staël ; sa femme, dans son profond déses-
poir, voulait fuir Paris où sa mère adorée ve-
nait de s'éteindre. Ils profitèrent de la délicate
invitation de La Fayette et s'établirent quelques
semaines à La Grange. C'était la seconde fois
que M. le duc Victor de Broglie y séjournait.
Il avait conduit, l'année précédente, un jeune
Américain, l'historien Ticknor, recommandé à
madame de Staël par Jefferson et dont le nom
est devenu célèbre. Dans cette seconde visite,
il rencontra Ary Schefîer qui a laissé un ad-
1. Souvenirs du duc de Bro'jlie, année 1817.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 269
mirable portrait du général. C'est dans des
conversations intimes que le duc de Broglie
apprit à lire dans l'âme de son hôte, ne lui
dissimulant jamais une de ses observations, le
mettant en garde contre ses entraînements :
« Il fallait, a-t-il dit, aimer M. de La Fayette
pour lui-même, ce qui du reste était facde,
car on ne gagnait rien à être de ses vrais
amis. Il ne faisait de différence qu'entre celui
qui lui disait et celui qui ne lui disait pas ce
qu'il disait lui-même. C'était un prince entouré
de gens qui le flattaient et le pillaient. Toute
cette belle fortune s'est éparpillée entre les
mains des aventuriers et des espions. »
Tel était l'état moral de La Fayette au mo-
ment où il allait rentrer dans la vie politique ;
tel était aussi son entourage. En 1817, il avait
été porté à Paris comme candidat à la Chambre
des députés; le gouvernement l'avait fait
échouer; au mois de novembre 1818, il fut
élu par le collège électoral de la Sarthe, mal-
270 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
gré des intrigues honteuses*. Cette élection
avait ébranlé toute la France et presque l'Eu-
rope. Louis XVIII avait mieux pris son parti
de l'élection de Grégoire que de celle de La
Fayette.
Au moment où il entrait à la Chambre, le
ministère du général Dessoles, avec M. De-
cazes, comme ministre de l'intérieur, et M. de
Serre, comme garde des sceaux, venait d'être
formé. Les ultra-royalistes, irrités contre l'au-
teur de l'ordonnance du 5 septembre, contre
le favori de Louis XVIII, mécontents de l'élec-
tion d'un plus grand nombre de députés libé-
raux ou indépendants, avaient résolu de modifier
la loi électorale. Dans la séance du 20 fé-
vrier 4819, le marquis de Barthélémy, l'ancien
membre du Directoire, instrument de la ma-
jorité hostile au cabinet, avait fait voter par la
Chambre des pairs une résolution suppliant le
roi de présenter un projet de loi tendant à
introduire dans l'organisation des collèges
1. Correspondance, t. VI, p. 34.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 271
électoraux des modifications reconnues indis-
pensables. A Paris et dans les départements
du centre, de l'est et du nord, la secousse, à
cette nouvelle, avait été vive. La Chambre des
députés, à une majorité considérable, formée
par les libéraux unis aux ministériels avait
repoussé la proposition.
La Fayette avait fait ses débuts dans la
séance du 22 mars 1819. Lorsqu'il monta à la.
tribune, toute la Révolution parut aux royalistes
y remonter avec lui pour la première fois
depuis 1789. Son élocution sobre, étudiée, son
geste rare, contenu, sa voix faible, le flegme
de son visage, ne faisaient pas de lui un ora-
teur ! Mais c'était une figure détachée du ta-
bleau de l'autre siècle et l'effet fut puissant.
La Fayette fut ce jour-là l'écho de l'opinion
publique, en déclarant que la loi électorale
était la première des institutions politiques,
une sauvegarde pour la liberté et les conquêtes
de la Révolution.
Cette question de la loi électorale, sans cesse
agitée dans les conseils du gouvernement, in-
272 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
quiétait les esprits, faisait naître des désordres
dans la jeunesse des grandes écoles et donnait
une impulsion à la Société appelée : les Amis
de la liberté de la Presse. La Fayette en était
l'âme. Il avait ouvert sa demeure aux associés
et il s'efforçait avec un comité d'action, de
créer un centre de résistance. Déjà se dessinait
son attitude d'opposition violente, opposition
grandissant au fur et à mesure que la discus-
sion mettait, avec plus d'énergie, en présence
la vieille France et la nouvelle. Le résultat
des élections du troisième cinquième des dépu-
tés, en faisant gagner aux libéraux vingt-huit
sièges, avait effrayé même M. Decazes. Une
crise de cabinet avait amené la retraite du
général Dessoles, de Gouvion Saint-Cyr et du
baron Louis, opposés à toute modification de
la loi électorale, et leur remplacement (19 no-
vembre 1819) par MM. Pasquier, Roy et le
général Latour-Maubourg.
La session qui s'était ouverte le 20, par l'ex-
pulsion de Grégoire, député de l'Isère, promet-
tait d'être une des plus agitées, lorsque l'as-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 273
sassinat du duc de Berr}', en entraînant la
chute de M. Decazes, amena momentanément
l'alliance du second ministère du duc de Ri-
chelieu et du parti ultra-royaliste.
La Fayette prit part aux débats de ces pro-
jets de loi célèbres qui s'appelaient : la loi
suspensive de la liberté individuelle, la loi sur
la censure ; mais ce fut la discussion du projet
de loi électorale, créant le double collège et le
double vote, qui mit aux prises le plus violem-
ment les deux partis qui divisaient la Chambre.
La France était aussi inquiète qu'attentive. On
se passionnait dans les salons, surtout à Paris,
pour un discours de Manuel ou du général
Foy. La jeunesse, pleine d'enthousiasme pour
la liberté, escortait M. de Chauvelin malade,
quand il se faisait conduire en chaise à por-
teurs au Palais Bourbon, pour déposer son
vote. Les rixes, les duels, se succédaient tous
les jours.
Dans les séances des 23 mars et 27 mai 1820,
La Fayette déclarait que de semblables pro-
jets de loi violaient la Charte, et que violer la
18
274 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Charte c'était dissoudre les garanties mutuelles
de la nation et du trône, et rendre chaque ci-
toyen à l'indépendance de ses droits et de ses
devoirs. C'est dans un de ces incidents qui
agitaient fréquemment la discussion, que M. de
Serre eut à répondre au général. Demi-mou-
rant, attaqué parla gauche, délaissé par le côté
droit, le grand orateur faisait tête à tous. La
Fayette un jour n'avait pas craint de se déga-
ger du serment prêté à la Charte et de pousser
à des actes révolutionnaires. M. de Serre lui
lança cette apostrophe éloquente : « Quand la
guerre civile éclate, le sang est sur la tête de
ceux qui l'ont provoquée. Le préopinant le sait
mieux qu'un autre. 11 a plus d'une fois ap-
pris, la mort dans l'âme et la rougeur sur le
front, que qui soulève les bandes furieuses est
obligé de les suivre et presque de les conduire. »
Cette allusion au 6 octobre avait fait frémir
l'Assemblée.
Le parti royaliste avait pris La Fayette en
exécration. 11 arriva un moment où ses dis-
cours étaient interrompus par des exclamations
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 273
telles que celles-ci : « Vos doctrines sont abo-
minables ! — Voulez-vous vous taire ! — Al-
lons I Proclamez le plus saint des devoirs I —
Il se croit encore sur son cheval blanc! —
Vous avez donc toujours dormi depuis le
6 octobre? » Un autre jour, MM. de Gastelbajac
et Pasquier, ayant, en parlant de lui, employé
l'épithète habituelle et banale d'honorable
membre, trois fois le côté droit en masse pro-
testa avec force et fit entendre ces cris : « Ne
dites pas honorable; il ne l'est pas pour nous !
Qu'il le soit pour ces messieurs (en désignant
les députés de la gauche) à la bonne heure 1 »
Les menaces venaient s'ajouter aux outrages.
Ses amis lui disaient de se tenir sur ses gardes,
Son courage tranquille lui faisait dédaigner
tout péril. Mais ces violences des ultras n'étaient
pas faites pour Tarrêler.
Déjà vers la fin d'avril 1820, s'entretenant
avec ses amis, Voyer d'Argenson, Dunoyer,
chez M. Mérilhou, de la nouvelle oligarchie
que préparait la loi du double vote, il s'écriait :
« Cette loi est une déclaration de guerre à
276 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
mort contre la Révolution. Les royalistes veu-
lent en finir avec le principe de liberté et
d'égalité. Nous n'avons plus contre ce parti et
ses attaques que la ressource d'une résistance
à coups de fusil. »
Ces ouvertures étaient avidement saisies.
Déjà il s'était mis à la tête de la souscription
nationale destinée à indemniser les citoyens qui
seraient victimes des lois sur la suspension de
la liberté de la presse et de la liberté indivi-
duelle. Adjoignant aux souscripteurs quelques
amis politiques, dont il connaissait le carac-
tère décidé, il avait formé un comité séparé,
avec Voyer d'Argenson, Manuel, Merilhou, de
Corcelle, le général Tarayre. L'irritation n'étant
pas moins vive dans une partie de l'armée
que dans la bourgeoisie, le comité s'efforçait
de rallier toutes les pensées de résistance et de
les coordonner.
La Fayette dans une note confidentielle*
s'exprimait ainsi : « Je ne puis prendre d'en-
1. Sociétés secrètes. Mémoires, t. VJ, p. 135.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 277
gagement en faveur d'un ancien parti spécial,
parce qu'étant un homme d'institutions, et non
un homme de dynastie, et ne voulant pas plus
du pouvoir que je n'en voulais, il y a trente
ans, je crois être bon à défendre les intérêts
généraux contre les usurpations ou les intri-
gues du pouvoir qui s'établirait, mais je serai
toujours prêt à m'entendre avec les bons Fran-
çais qui voudront et pourront rétablir la
liberté, l'indépendance nationale, et mettre la
nation à portée de se donner un gouvernement
de son choix. Républicain d'inclination et
d'éducation, j'ai prouvé que, pourvu qu'une
constitution consacrât les bases de la liberté,
définies dans ma déclaration des droits du
11 juillet 1789, et lorsqu'elle exprimait la vo-
lonté générale réellement représentée, je savais
non seulement m'y soumettre, mais m'y sa-
crifier. Je tiens trop aux premiers principes
pour n'être p;is très facile sur les combinaisons
secondaires. Si dans la crise actuelle, dans les
dispositions que je connais, sur plusieurs points
de la France, et dans les moyens de mettre
278 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE,
en avant ces dispositions, on veut bien con-
venir d'une direction commune, homogène,
nationale, notre patrie, l'Europe entière seront
sauvées 1 Sinon, nous risquons de n'être que
des provocateurs de l'asservissement des peu-
ples et des jouets de toutes les intrigues
domestiques et étrangères, »
Telles étaient ses déclarations au sein du Co-
mité directeur. L'entente, complète dans l'action,
cessait parmi les membres, dès qu'on parlait
des arrangements à adopter après la victoire.
Aveuglément dévoué à son idée comme
un chevalier du moyen âge, La Fayette était
toujours prêt à payer de sa personne. Ainsi,
dès la première conspiration militaire, celle
du 19 août 1820, on était convenu que la for-
teresse de Vincennes, une fois occupée, un
gouvernement provisoire, présidé par le gé-
néral, s'y installerait sur-le-champ. Il avait
accepté cette présidence, afin de veiller à ce
qu'aucune usurpation sur les droits de la sou-
veraineté du peuple ne fût tentée par les
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 279
nombreux bonapartistes, entrés dans le com-
plot. Il avorta.
Pendant ce temps ^ le moindre événement
soulevait à la Chambre de véritables tempêtes.
Tantôt c'était à propos du mot de glorieuse
cocarde tricolore, prononcé par le général Foy,
tantôt à propos de l'Assemblée constituante,
de qui Manuel disait : « la postérité a com-
mencé pour elle », tantôt, à propos de l'épi-
thète de constitutionnel que M. Demarçay
avait donnée au roi, tantôt à propos de la pé-
tition d'un vieux soldat de l'armée de la Loire,
mourant de faim. Souvenirs, affections, inté-
rêts, tout était inconciliable entre les deux
côtés de la Chambre. La Révolution creusait
entre chaque parti un infranchissable abîme.
Tandis qu'à propos d'une réclamation pour
la conservation d'une pyramide élevée à la
mémoire de Marceau, M. de Gourtavel, de la
droite, criait : « La France entière a désavoué
la Révolution », la gauche se levait en di-
1. Yolr Archives parlementaires, séances 2 icw'iev,! février,
21 lévrier, 19 mars 1820. V. séances des 23, 24, 25 mai 1821 .
280 LES DERNIÈRES ANNÉES DE L\ FAYETTE.
sant : « La France entière a adopté et béni
les bienfaits de la Révolution ! » Les officiers
et les soldats de la République et de l'Empire
étaient l'objet d'accusations sans mesure.
M. Duplessis de Grenedan, à propos du projet
de loi destiné à indemniser les donateurs fran-
çais, entièrement dépossédés de leurs dotations
situées en pays étranger, appelait assassins des
généraux qui se nommaient Drouet, Lefebvre-
Desnouettes , Mouton - Duvernet , Exelmans ,
Miollis, Lamarque; et, comme Manuel prenait
la défense des morts, des absents : « Concluez,
avocat, lui criait-on, vous serez bien payé...
— Oui, ripostait Manuel, ce discours me sera
bien payé, mais dans une monnaie inconnue
de ceux qui m'interrompent; quand on parle
justice et raison, quand on défend les intérêts
de son pays, il est impossible qu'on ne trouve
pas tôt ou tard sa récompense dans l'estime
publique et c'est là le seul prix que j'ambi-
tionne. » — a Encore quelques discussions
comme celle-ci, ajoutait M. de Saint-Aulaire, et
la guerre civile est à nos portes. »
LES DEHMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 281
C'est au milieu de ces luttes ardentes que
le carbonarisme s'organisait. La Fayette s'était
empressé de devenir un des initiés. La prési-
dence de la haute V^ente lui avait été déférée.
L'organisation dans l'ouest et l'est avait pris
un développement inattendu. Les discours les
plus vifs des députés de la gauche n'étaient
que l'écho très affaibli de l'irritation que pro-
voquait, dans les classes moyennes, l'influence
de plus en plus marquée du parti ullra-roya-
liste sur la marche du gouvernement. C'est ce
qui explique la rapidité avec laquelle le car-
bonarisme s'étendait. La mort de Napoléon à
Sainte-Hélène ne changea ni n'affaiblit l'énergie
de la résistance. L'opposition aux Bourbons
puisa même une force nouvelle dans la dispa-
rition du héros. Du jour où le faux libéralisme
ne craignit plus son retour sur la scène du
monde, il en fit son idole. Il lui fallait, a-t-on
dit éloquemment, un nom à jeter à l'armée
pour grouper les mécontentements, les haines
et les ambitions autour d'une ombre. On as-
sista à la coalition des passions les plus con-
282 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
tradictoires, de la liberté et du despotisme,
entre les hommes de la Révolution et les
hommes de l'Empire.
Dominé par ses antipathies contre l'élément
militaire, La Fayette', confiant dans les seuls
efforts des amis de la liberté, n'entendait in-
voquer que les principes et le drapeau de 89.
Aussi traçait-il le programme à l'un de ses
collègues, engagé comme lui dans le carbona-
risme :
« Il faut n'employer vos efforts qu'à
mettre la nation à portée de se donner un
gouvernement de son choix, de ne prendre
d'engagement avec aucun parti, aucune dy-
nastie, de rétablir immédiatement et à mesure
des progrès dans les villes, les municipalités,
les administrations électives, la garde natio-
nale nommant ses officiers, les assemblées
primaires et une convocation de députés d'après
la loi de 1791, et de regarder tout pouvoir
i. Mémoires, t. VI, p. l'il.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 283
comme provisoire, jusqu'à ce qu'une véritable
représentation, émanée du peuple, ait fait con-
naître la volonté nationale. »
Cependant le second ministère du duc de
Richelieu touchait à sa fin.
Attaqués dans les deux Chambres par les
violences de la droite, dépopularisés au dehors
par la ligue des bonapartistes et des libéraux
maîtres de la tribune, affaiblis dans l'esprit du
comte d'Artois, les ministres remirent leur
démission à Louis XVIIT. L'homme d'affaires
de la Restauration, M. de Villèle, entrait au
pouvoir. Il était arrivé par cet ascendant lent
et continu que les partis politiques acceptent
même involontairement d'un homme, qui en
inspirant confiance à leurs passions, les dé-
livre cependant de l'étude des intérêts maté-
riels. M. de Villèle en s'adjoignant M. de Cor-
bière, M. de Peyronnet, le duc de Bellune,
M. de Clermont-Tonnerre, et Mathieu de Mont-
morency, indiquait clairement les tendances du
ministère. Le parti royaliste était arrivé.
284 LES DEltMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
La Faj'ette puisa dans cet événement un re-
doublement d'énergie. Nous ne reprendrons pas
dans leurs détails l'histoire de toutes les cons-
pirations de la Restauration. On les connaît et
nous n'avons trouvé dans les sources où nous
avons puisé, rien qui puisse contredire les faits
qui sont dans toutes les mémoires.
Les sociétés secrètes et les ventes du carbo-
narisme partaient de La Fayette et aboutis-
saient à lui. La nature lui avait donné des
qualités qui le rendaient éminemment propre
à son rôle : une froideur extérieure qui mas-
quait l'enthousiasme concentré de son âme,
un courage de sectaire et de martyr, et une
absence d'esprit de domination qui écartait de
sa personne l'envie. Il avait auprès de lui, le pre-
mier de ses affidés, son fils George, aussi froid,
aussi téméraire que celui dont il portait le
nom, résolu par tendresse filiale à suivre par-
tout et à défendre partout son père. Ceux qui
approchaient La Fayette étaient convaincus
qu'il était ambitieux de perdre héroïquement
sa vie pour grandir encore sa mémoire : « J'ai
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 285
déjà beaucoup vécu, disait-il à ses familiers
qui lui recommandaient la prudence, il me
semble que je terminerais dignement ma car-
rière, en montant sur l'échafaud, victime de la
liberté. »
De toutes les conspirations, celle de Belfort
paraissait la mieux nouée. Toutes les circons-
tances semblaient devoir la faire réussir. Un
gouvernement provisoire devait être proclamé
à Belfort, installé à Colmar, jusqu'au moment
où Strasbourg pourrait ouvrir ses portes. La
Fayette, Voyer d'Argenson et Jacques Kœcklin
en étaient les membres désignés. La nuit du
29 au 30 décembre était fixée pour le soulè-
vement. La Fayette avait déjà quitté Paris et
s'était rendu à La Grange, afin de pouvoir se
porter plus librement en Alsace. On l'atten-
dait pour donner le signal des mouvements
militaires dans les garnisons; mais la fin de
l'année rappelait au général le plus pieux des
anniversaires. Madame de La Fayette était
morte le 24 décembre; jamais à aucune époque
de sa vie, il n'avait manqué de consacrer ce
286 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
jour-là au deuil et à la mémoire de sa com-
pagne du cachot d'OlmOlz, et il s'enfermait
dans la chambre où elle avait rendu le dernier
soupir. Vainement, M. Chevalier, un des
membres du comité-directeur, le pressait de
partir. Rien ne put vaincre l'obstination du sou-
venir dans son cœur aimant. Il ne voulait
jouer sa tête qu'après avoir fait ses adieux à
l'existence, près du lit de la femme qu'il
vénérait.
Le jour du deuil écoulé, il montait la nuit
en voiture pour cacher son départ. Le père et
le fils s'étaient assis l'un auprès de l'autre,
sans échanger la moindre parole, lorsqu'un
vieux serviteur, qui devait rester au château
de La Grange, s'élança sur le siège de la calèche.
« Bastien, lui dit La Fayette, que fais-tu?
Mon fils et moi nous allons risquer notre vie,
je dois t'avertir que la mort attend peut-être
ceux qui seront saisis avec nous. — Vous ne
m'apprenez rien, répondit d'une voix ferme
le domestique, je sais ce que nous allons
faire; mais que cela ne vous inquiète pas; j'y
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 287
vais pour mon compte; d'ailleurs, c'est mon
opinion. »
On sait comment la conjuration échoua.
M. de Corcelie fils, avec un autre carbonaro
de Paris, M. Bazard, volent au-devant du gé-
néral. Ils rencontrent sa voiture à quelque
distance de Lure, lui racontent les événements,
et lui font rebrousser chemin. Prévenu assez
à temps pour que sa présence ne soit pas un
indice, La Fayette se rend à la campagne, aux
environs de Gray, chez M. Martin, ancien dé-
puté de la Haute-Saône, lié d'opinion avec
lui, et y réside quelques jours sous l'appa-
rence d'une simple visite de délassement.
A Marseille, à Toulon, avaient échoué
d'autres conspirations militaires; mais aucune
affaire, autant que celle des sergents de La
Rochelle, n'excita à un plus haut degré l'émo-
tion publique. Bories, l'un d'entre eux, con-
vaincu d'avoir eu des relations avec La Fayette,
avait gardé le silence le plus stoïque. Les car-
bonari tentent à prix d'or de faire évader ses
compagnons et lui. Le directeur de la prison
288 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
qui veut assurer, en fuyant avec les prison-
niers, le sort de sa famille, demande soixante-
dix-mille francs pour la rançon. On porte ces
propositions à La Fayette. Il fournit presque
toute la somme; la police avertie, surprend
les libérateurs, au moment où ils comptaient
l'or au geôlier. Les quatre jeunes gens montent
intrépidement sur l'échafaud devant des mil-
liers de spectateurs dont le cœur battait de
pitié et d'indignation. Peu de temps après, le
supplice du général Berton et de deux autres
condamnés politiques, frappés sur les places
publiques de Poitiers et de Thouars, mettait
fin aux conjurations organisées dans les dépar-
tements de l'ouest. Baudrillet, l'un des con-
jurés, avait d'abord confessé un voyage à Paris,
ainsi que deux visites à La Fayette. Puis, se
ravisant, il avait donné un faux signalement
du général.
Grâce à ce subterfuge, l'accusation n'avait
pu encore cette fois trouver des preuves contre
le président du comité supérieur du carbona-
risme. M. de Villèle n'attendait que cette
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 289
preuve légale, pour demander sa mise en
accusation. Il s'arrêta. Peut-être aussi, en mi-
nistre avisé, craignait-il de rencontrer trop
haut des coupables.
Les supplices qui se succédèrent pendant les
mois de mai, juin, septembre et octobre 1822
produisirent une impression profonde et
mirent fin à toute tentative d'insurrection.
Mais le procès du général Berton avait amené,
dans la presse roj'aliste, les plus graves accusa-
tions contre La Fayette. Il était signalé ouver-
tement comme le principal instigateur de tous
les mouvements politiques dirigés contre le
gouvernement. M. Mangin, procureur général
à Poitiers, l'avait fortement inculpé dans son
réquisitoire. Plusieurs des collègues de La
Fayette, Benjamin Constant, LafTitte, le général
Foy, accusés également par M. Mangin, avaient
demandé en s'indignant une enquête solennelle
sur leur conduite. M. de Saint-Aulaire, voulant
mettre fm à ce système* de procès de ten-
1. Séance du l' aoù* 1822.
19
290 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
dance, fit la proposition de traduire à la barre
de la Chambre M. le procureur général de
Poitiers. Le cabinet et le côté droit, tout en
défendant M. Mangin, repoussaient toute en-
quête. Alors La Fayette, avec son flegme de
grand seigneur et une bonne grâce ironique,
prit la parole, et, visant directement le roi,
prononça ces paroles audacieuses qui mirent
fin à toute tentative de poursuites :
« Quelle que soit mon indifférence habituelle
pour les inculpations et les haines de parti,
je crois devoir ajouter aujourd'hui quelques
mots à ce qu'ont dit mes honorables amis.
Pendant le cours d'une carrière dévouée tout
entière à la cause de la liberté, j'ai constam-
ment mérité d'être en butte à la malveillance
de tous les adversaires de cette cause, sous
quelque forme, despotique, aristocratique,
anarchique, qu'ils aient voulu la combattre ou
Ja dénaturer. Je ne me plains donc pas,
quoique j'eusse le droit de trouver un peu
leste, le mot prouvé, dont M. le procureur
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 291
général s'est servi à mon occasion. Mais je
m'unis à mes amis pour demander, autant
qu'il est en nous, la plus grande publicité, au
sein de cette Chambre, en face de la nation.
C'est là que nous pourrons, mes accusateurs et
moi, dans quelque rang qu'ils soient placés,
nous dire, sans compliment, ce que depuis
trente-trois années nous avons eu mutuelle-
ment à nous reprocher. »
La bravade était aussi transparente que fière.
M. de Villèle en sentit la portée. L'enquête ne
fut pas ordonnée.
Soixante-dix années se sont écoulées depuis
ces complots et il est permis aujourd'hui de
porter un jugement sur le rôle de La Fayette.
Jusqu'alors le respect de la loi avait été son
arme et son bouclier contre les pouvoirs qu'il
attaquait. Jusqu'alors, suivant l'heureuse ex-
pression d'un homme qui l'a beaucoup aimé,
il avait été fidèle à son rôle de tribun légal,
à ses habitudes d'opposition en plein jour.
Il s'était obstiné au triomphe de la liberté
£92 LES bEUMÈKES ANNÉES DE LA FAYETTE.
en 1815, même en face de l'ennemi. Son carac-
tère se modifie sous la Restauration. Il oublie
« qu'efficaces contre les personnes, les conju-
rations sont impuissantes pour renverser ou
détruire tout un ordre établi; et que leur seul
résultat est de faire des victimes ».
Ce n'est pas ainsi qu'on sert les idées libé-
rales. Le carbonarisme, emprunté aux mœurs
italiennes ou espagnoles, agitait stérilement,
en cachant la main qui tenait le fil. Les idées
ne progressent pas avec ces procédés. L'obscu-
rité est un défaut dans les luttes d'opinion.
La Fayette n'y réfléchissait pas*. « Il était
toujours prêt à s'engager dans une entreprise
quelconque, sur le premier appel du premier
venu, comme un gentilhomme du bon temps,
qui se battait pour la beauté même de la
chose, pour le plaisir du péril et l'envie
d'obliger un ami. » Ce n'est pas le rôle d'un
chef de parti plus que sexagénaire ! Et puis, il
y a quelque chose qui serre le cœur de voir
1. Souvenirs du duc de Broglie, t. I" et Mémoires de
M. Guizot, t. I".
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 293
des victimes obscures, jeunes gens ou vieux
soldats, monter à l'échafaud, pendant que les
chefs des comités, entourés de mystères,
déliaient toutes les accusations. Était-ce là une
bonne éducation politique? Toutes nos sympa-
thies vont à ces vaillants qui mouraient invinci-
blement silencieux, « qui méritaient des chefs
plus prévoyants et des ennemis plus généreux )> .
Qu'on ne croie pas que La Fayette fût ému
du danger! Quoiqu'il donnât prise de tous les
côtés, par sa facile approche et par sa con-
fiance sans bornes, il gardait toute sa sérénité,
a Vous êtes une statue qui cherche son pié-
destal I lui disait un jour Laffitte. Peu vous
importerait que ce fût un échafaud. — C'est
vrai », lui répondait La Fayetle.
Qu'on ne croie pas davantage que ses qua-
lités natives, la bonté, la générosité, se fussent
refroidies avec les années ! Même dans le feu
des conspirations, et en proie à toutes les anti-
pathies contre les Bourbons, il s'écriait : « Ce
qui me tourmente, c'est de savoir comment
nous sauverons ces malheureux qui courent à
ïi94 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
leur perte, car enfin, il faudra bien les sau-
ver ! » — Toute sa noblesse d'âme, inaltérable
en lui, ne lui fit pas voir qu'il ouvrait une
voie où d'autres plus habiles devaient s'engager
plus tard, et périlleuse pour la liberté. Le géné-
ral Fo}', par ses attaques incessantes à la tri-
bune, par ses répliques éloquentes et enflam-
mées, a plus agi sur l'esprit public que toutes
les conspirations; les harangues incisives de
Manuel et de Benjamin Constant, les pamphlets
de Paul -Louis Courier ont plus fait pour en-
tretenir en France le sentiment des conquêtes
de 89 que les Ventes du Carbonai^isme. LsiFâyetie
se trompa en attribuant au travail des conju-
rations une puissance qu'il n'avait pas.
Quoiqu'une fût pas abattu, il ne prit aucune
part aux discussions de la Chambre pendant
une année. Mais l'expulsion de Manuel et les
incidents qui s'y rattachent lui donnèrent une
des émotions les plus vives de sa vie publique.
Il n'y a pas d'épisode plus connu.
De tous les orateurs de l'opposition. Manuel
était le plus odieux à la majorité et le plus
LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 295
redouté. Son expulsion allait être votée, lorsque
La Fayette, debout à son banc et d'une voix
forte, dominant le tumulte, s'écrie : « Oui,
nous adhérons tous à ce que M. Manuel vous
a déclaré. Nous faisons cause commune avec
lui. » Manuel avait promis qu'il ne céderait
qu'à la violence. On sait que le lendemain du
vote, le 4 mars 1823, trompant la vigilance
des huissiers, il apparut tout à coup revêtu
de son costume de député et assis à son banc
entre Casimir Périer et le général Demarçay.
— L'intervention de la garde nationale était
le seul point qui préoccupât La Fayette. Que
ferait-elle? On sait ce qu'elle fit : l'attitude du
sergent Mercier, ses soldats, citoyens comme
lui, se regardant pour chercher dans leurs
yeux une pensée commune, puis se détournant
avec répulsion, les cris de « Vive la garde natio-
nale ! » éclatant dans la salle. Toute cette scène
dramatique est encore vivante. Le vicomte de
Foucault, à la tête des gendarmes, somme les
députés de ne pas protéger plus longtemps
leur collègue contre les efforts des gardes natio-
296 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
naux. « C'est faux ! s'écrie La Fayette, laissez à
la garde nationale toute sa gloire ! » Le colonel
de Foucault prononce alors le mot historique
inséparable de son nom. Manuel est saisi au
bras et au collet. Il cède et sort de la salle, suivi
par le cortège de l'opposition tout entière, qui
se déclare solidaire de son inviolabilité. Pen-
dant toute la durée de la session, les bancs de
la gauche furent vides. Aux yeux de La
Fayette, la scène du 4 mars était digne des
premiers temps de la Révolution*.
Le 9 mars, il écrivit au rédacteur du Consti-
tutionnel pour protester contre l'ordre du jour
du colonel de la 4^ légion, ordre du jour qui
désavouait la conduite du sergent Mercier et
de ses camarades. La Fayette affirmait une
fois de plus « que la garde nationale avait été
instituée pour le maintien de la liberté, de
égalité et de l'ordre légal, et qu'il avait re-
trouvé en elle les sentiments qui créèrent la
garde nationale de 89 ». Il crut devoir rendre
1. Mémoires, t. VI, p. 153.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 297
compte à ses électeurs de Meaux du parti
qu'il avait pris avec soixante-trois de ses collè-
gues, en ne paraissant plus aux séances de
la Chambre, et il rappelait ces nobles paroles
du général Foy : « La liberté n'est pas perdue
dans un pays qui renferme de si généreux
citoyens. » 11 terminait en dénonçant un sys-
tème qui « conduisait la France à entreprendre
une guerre injuste au dehors (la guerre d'Es-
pagne) pour consommer au dedans la contre-
révolution et pour ouvrir notre territoire à
l'invasion étrangère ».
Le 24 décembre 1823, la Chambre ayant été
dissoute, les nouvelles élections régies par la
loi du double vote furent fixées au 25 février
suivant. Les efforts du gouvernement pour faire
échouer La Fayette réussirent. Il obtint cent
cinquante-deux voix contre cent quatre-vingt-
quatre données au candidat ministériel. La
vie parlementaire lui étant fermée, il prit une
grande résolution.
298 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
II
La Fayette avait toujours nourri le désir de
revoir l'Amérique, sans prévoir cependant
l'époque de ce voyage. Éloigné de la représen-
tation nationale par les intrigues du ministère,
il était de plus en dissidence ouverte et sérieuse
avec quelques-uns des membres du comité
supérieur du carbonarisme et particulièrement
avec Manuel. Dominé par d'instinctives anti-
pathies contre les hommes de l'Empire et
contre le parti militaire, La Fayette n'enten-
dait invoquer que les principes et le drapeau
de 89. Manuel, au contraire, pensait que,
pour soulever les masses, il fallait le nom de
Napoléon II.
Ces divisions ne faisaient qu'ajouter à la
tristesse de La Fayette, lorsque le président
des États-Unis, M. Monroë, le sachant libre de
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 299
tout engagement et ayant sondé ses intentions,
fit prendre par le Congrès la résolution suivante :
« Le général La Fayette ayant exprimé le
désir de visiter ce pays, le président sera chargé
de lui communiquer l'assurance de l'attache-
ment affectueux et reconnaissant que lui con-
servent le gouvernement et le peuple des
États-Unis; et, de plus, en témoignage de res-
pect national, le président tiendra à sa dis-
position un vaisseau de l'État et invitera le
général à y prendre passage. »
Le 7 février 1824, le président Monroë*
écrivait à La Fayette :
« Je vous ai adressé, il y a environ quinze
jours, une lettre que j'ai confiée à M. Brown
et dans laquelle je vous exprimais le désir
de vous envoyer, dans le port de France que
vous m'indiqueriez, une frégate pour vous
ramener ici dans le cas où vous seriez libre
1. Mémoires, t. VI, p. 162, et La Fayette en Amérique en 4S2i-
482o, par M. Lcvas^eur, son secrétaire. Baudouin, 1829, i vol.
300 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
maintenant pour visiter les États-Unis. De-
puis, le Congrès a pris à ce sujet une résolu-
tion pour vous exprimer le sincère attache-
ment de la nation tout entière et son ardent
désir de vous revoir encore au milieu d'elle.
L'époque à laquelle vous croirez pouvoir
vous rendre à cette invitation est laissée tout
à fait à votre choix. Quelle que soit votre
décision, il vous suffira d'avoir la bonté de
m'en instruire et aussitôt je donnerai des
ordres, pour qu'un vaisseau de l'État aille
vous prendre au port que vous désignerez et
vous amène dans cette patrie adoptive de votre
jeunesse et qui a toujours conservé le plus re-
connaissant souvenir de vos services.
» Je vous envoie ci -jointe la résolution du Con-
grès et j'y ajoute l'assurance de ma haute consi-
dération et de mes sentiments bien affectueux. »
La Fayette ne pouvait se refuser à une in-
vitation aussi honorable et aussi pressante. Son
départ fut fixé au mois de juillet. Il n'avait pas ac-
cepté le bâtiment de l'État que le Congrès lui avait
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 501
offert; il fut aussi obligé de repousser une foule
de demandes de ses concitoyens, qui croyant
peut-être qu'il était question d'une nouvelle
expédition en faveur de l'indépendance, vou-
laient en partager avec lui les périls et la
gloire. Sans autre compagnon de voyage que
son fds George, et un secrétaire, M. Levasseur,
il quitta Paris, et arriva le 12 juillet au
Havre. Il y était attendu par le Cadmus, bâti-
ment de commerce américain. L'illustre voya-
geur avait soixante-six ans et n'avait pas revu
l'Amérique depuis près de quarante ans.
Ce fut en présence de la population tout en-
tière et au milieu des plus vives acclamations
qu'il s'embarqua. Le 15 août, l'artillerie du
fort La Fayette annonçait à la ville de New-
York l'arrivée du Cadmus K
L'histoire, dans tous ses pompeux récits de
victoires et de triomphes, n'offre rien d'égal à
la simple narration du voyage de La Fayette
en Amérique.
1. Lettres de Lady Morgan, 1829 et 1830.
302 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
A bord du navire, le Chancellor Liinrigston,
qui vint à son approche, se trouvaient les di-
verses députations de la ville, les généraux et
officiers des milices, de l'armée et de la marine,
et plus de deux cents principaux citoyens de
New- York, parmi lesquels, le général reconnut
plusieurs de ses anciens compagnons d'armes.
Ils se précipitèrent dans ses bras, se félicitant
de le revoir encore après tant d'années. Pen-
dant ces scènes touchantes, un orchestre exécu-
tait l'air : Où peut-on être mieux quau sein de sa
famille? — Enfin, à deux heures de l'après-midi,
il débarqua, au milieu des acclamations de deux
cent mille voix qui bénissaient sa bienvenue.
Les Gardes de La Fayette, portant son portrait
sur leur poitrine, l'accompagnèrent jusque de-
vant une longue ligne de bataille formée par
les milices. La Fayette en parcourut le front,
suivi d'un nombreux état-major. A mesure
qu'il s'avançait, chaque corps inclinait devant
lui ses drapeaux; tous étaient décorés d'un
ruban avec cette légende : Welcome La Fayette!
Ces mots se trouvaient écrits partout, étaient
LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. gQg
répétés par toutes les bouches. Des croisées on
lui jetait des fleurs et des couronnes.
A l'extrémité de la ligne de bataille, le gé-
néral fut placé sur un char attelé de quatre
chevaux blancs. Arrivé à l'Hôtel de ville, il
lut reçu par le corps municipal. Le maire lui
adressa cette harangue : « Vos compagnons
d'armes, dont un bien petit nombre existe en-
core, n'ont pas oublié, leurs descendants n'ou-
blieront jamais le jeune et brave Français qui
consacra sa jeunesse, ses talents, sa fortune,
tous ses efforts à leur cause, qui répandit son
sang pour les rendre libres et heureux. Ils se
rappelleront avec une profonde émotion, aussi
longtemps qu'ils seront dignes des biens dont
ils jouissent, tout ce que vous avez fait pour
les leur obtenir, ils se souviendront que vous
êtes venu vous joindre à leurs pères, au mo-
ment le plus sombre de leur lutte, que vous
avez lié votre fortune à la leur, lorsqu'elle
semblait presque sans espoir. Un demi -siècle
s'est écoulé, depuis ces grands événements, et
dans cet espace de temps votre nom est devenu
304 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
aussi inséparablement lié à celui de la liberté,
aussi cher à ses amis, dans l'ancien continent,
qu'il l'était dans le Nouveau Monde.
» Le peuple des États-Unis vous chérit
comme un père vénéré; la patrie vous consi-
dère comme son fils le plus aimé. Aujourd'hui
comme dans la suite des temps, la conduite
de mes concitoyens prouvera Terreur de ceux
qui prétendent qu'une République est toujours
ingrate envers ses bienfaiteurs.
» Au nom de mes concitoyens de New-
York, et organe des vifs et universels senti-
ments de tout le peuple des États-Unis, je
répète les félicitations par lesquelles il salue
votre arrivée. »
C'est sur ce ton d'enthousiasme que s'ac-
cordent les innombrables harangues adressées
à La Fayette durant ce triomphal voyage.
Comme l'écrivait la N or th- American Review * ;
<f II est littéralement l'hôte de la nation. Nous
1. North-American Review, 1824-1823.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 305
nous félicitons avec les milliers de citoyens
qui se pressent sur ses pas, dans tous les lieux
de son passage, de pouvoir oiïrir notre tribut
de gratitude et de vénération désintéressée à
celui qui a souffert avec nos pères pour notre
salut. Mais nous nous félicitons encore plus de
l'effet moral que sa présence produira infail-
liblement sur nous; car ce n'est pas un spec-
tacle ordinaire que celui qui s'offre aujourd'hui
à nos regards. Il nous est donné de voir un
homme qui, par la seule force de ses prin-
cipes, une simple et ferme intégrité, a traversé
avec dignité les deux extrêmes de la fortune;
un homme qui, après avoir joué un rôle dé-
cisif, dans les deux plus grandes révolutions
modernes, en est sorti pur et sans tâche, un
homme enfin qui a professé dans la prospé-
rité, comme dans l'adversité, le dogme de la
liberté publique dans les deux mondes et
conservé la même franchise confiante, sur les
ruines de la Bastille, au Champ de Mars, dans
les prisons d'Olmùtz et sous le despotisme de
Bonaparte. »
20
306 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Les portes de la salle, après le discours du
chef de la municipalité, furent ouvertes et, pen-
dant plus de deux heures, La Fayette fut comme
livré aux adorations du peuple ; les mères de
famille lui présentaient leurs enfants et le
priaient de les bénir. Enfin, à cinq heures, il
s'arracha avec peine aux embrassements de
ses nombreux amis et fut conduit à City-Bolel,
qui avait été magnifiquement disposé pour le
recevoir. Le pavillon national, suspendu au-
dessus de la porte, indiquait de loin la demeure
de Vhôle de la nation, titre glorieux et touchant,
dont il était salué.
Il partit le 20 août pour le Massachusets,
escorté par des cavaliers volontaires, partout
reçu, sur la route, sous des arcs de triomphe
et au bruit de l'artillerie et des cloches.
A Boston, le maire, M. Quincy, lui dit ces
belles paroles : « Vous voyez ce peuple pour
lequel vous avez combattu, il est heureux au
delà de toute espérance! Sa liberté est assurée.
Il se repose maintenant dans sa force, sans
crainte et sans reproche. Vous avez versé votre
LES DEUMÈKES ANNÉES DE LA FAYETTE. 307
sang pour trois millions d'hommes, et dix mil-
lions s'avancent aujourd'hui vers vous, conduits
par la reconnaissance. Ce mouvement n'est pas
celui d'une populace turbulente, c'est celui d'un
grand peuple qui cède à une impulsion grave,
morale et tout intellectuelle. »
Un incident se produisit au dîner qui fut
offert au général. Le chef de justice, M. Parker,
porta un toast à la mémoire de Louis XVI,
ajoutant qu'aucun de ceux qui avaient favorisé
l'indépendance de l'Amérique ne devait être
oublié.
Le 23, La Fayette s'était rendu à l'université
de Cambridge, à une lieue de Boston, pour
assister à la distribution des prix. C'est à cette
occasion que M. Everett, alors professeur au
collège de Horward, et dont les talents pro-
mettaient à la tribune du Congrès un grand
orateur, prononça cette admirable harangue,
citée par Chateaubriand comme un chef-d'œuvre
d'éloquence ^
1. Mémoires d'oulre-tombe.
308 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
« Celle année va compléter le premier demi-
siècle de Tère la plus importante de l'Histoire
humaine, l'ère de notre Révolution. Depuis
cette époque, le temps a vu tomber sur la
poussière, qu'ils avaient arrosée de leur sang,
la plupart des grands hommes auxquels nous
devons notre existence nationale. Peu d'entre
eux jouissent encore parmi nous des doux
fruits de leurs travaux et de leurs sacrifices.
Cependant en voici un qui, cédant à la voix du
peuple, vient à la fin de sa carrière recevoir
les hommages d'une nation à laquelle il avait
dévoué sa jeunesse.
y> L'Histoire n'a point oublié que lorsque cet
ami de notre pays s'adressa à nos commissaires,
envoyés à Paris, en 1776, pour leur demander
les moyens de passer en Amérique, ils furent
obligés de lui répondre (tant notre chère patrie
était pauvre et malheureuse) qu'ils n'avaient
ni moyens ni crédits pour équiper un seul
vaisseau dans tous les ports de France : « Eh
bien, s'écria le jeune héros, j'en équiperai un
moi-môme 1 » Et quoique l'Amérique fût trop
LES DEllMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 309
misérable pour le faire transporter sur ses
bords, il n'hésita point, dans un âge encore
tendre, à quitter famille, bonheur, richesse,
dignités, pour s'engager dans la lutte sanglante
et douteuse de notre Révolution.
» Salut, ami de nos pères ! Soyez le bien-
venu sur nos rivages ! Heureux sont nos yeux
de contempler vos traits mémorables ! Jouissez
d'un triomphe qui n'est réservé ni aux conqué-
rants ni aux monarques : c'est d'être assuré
que dans toute l'Amérique il n'y a pas un
cœur qui ne batte de joie et de reconnaissance
au bruit de votre nom I Vous avez déjà reçu
ou vous recevrez bientôt le salut de ce pelit
nombre de patriotes ardents, de sages conseil-
lers, de guerriers intrépides avec lesquels vous
vous étiez associé pour la conquête de notre
liberté ; mais c'est en vain que vous chercherez
autour de vous tous ceux qui auraient préféré,
à des années de vie, un jour comme celui-ci,
passé avec leur vieux compagnon d'armes.
Lincoln, Greene, Knox, Hamilton sont morts,
les héros de Saratoga et de New- York sont
310 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
tombés devant le seul ennemi qu'ils ne pou-
vaient pas combattre, et le plus grand de tous,
le premier des héros et des hommes, l'ami de
votre jeunesse, le sauveur de la patrie, repose
dans le sein de la terre qu'il a affranchie, sur
les rives du Potomac. Il repose dans la paix
et dans la gloire. Vous visiterez de nouveau le
toit hospitalier du Mount-Vernon, mais celui
que vous vénériez ne sera plus sur le seuil pour
vous recevoir. Sa voix, cette voix consolatrice
qui parvint jusqu'à vous dans les cachots de
l'Autriche, ne rompra plus le silence pour
vous faire asseoir à son foyer; mais les enfants
de l'Amérique vous accueilleront en son nom
et vous crient: — Bien venu, La Fayette! trois
fois bien venu sur nos rivages ! ami de nos
pères et de notre pays ! »
Il ne restait, de l'âge héroïque de la Révo-
lution américaine, que John Adams, le second
président des États - Unis et Th. Jefferson.
John Adams, qui eut l'honneur de succéder à
Washington, était retenu dans la retraite par
LES DERNIÈRES ANNÉES DE L\ FAYETTE. 3H
le poids de quatre-vingt-neuf ans. Il habitait, à
Quincy, une petite maison fort simple, bâtie en
bois et en briques. Il avait réuni toute sa famille
pour recevoir son ancien ami, et il l'embrassa
avec une bonté touchante. Il ne pouvait se lasser
de répéter combien était grande la joie que lui
causait la reconnaissance de ses concitoyens*.
Jefferson lui écrivait le 3 septembre :
« Je crains qu'on ne vous tue à force de ten-
dresses, tant de si belles réceptions me sem-
blent devoir entraîner de fatigues et épuiser vos
forces. Quel est le lieu où l'on ne demandera
pas à vous posséder? Notre village de Charlotte-
ville insiste aussi pour vous recevoir. Je les ai
réduits à ne plus vous demander que de leur
faire l'honneur d'accepter un dîner, et je suis
chargé de vous conjurer de ne pas refuser.
Venez, mon cher ami, au moment qui vous
conviendra. Que j'aie encore une fois le bon-
heur de parler avec vous de nos premiers tra-
vaux ici, de ceux dont j'ai été témoin dans
1. Mémoires de La Fayette, t. VI, p. 169. Correspondance.
312 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
votre patrie, de ses malheurs passés et pré-
sents, de ses espérances futures! Que Dieu vous
bénisse et vous conserve ! Qu'il me permette
de vous recevoir et de vous embrasser 1 »
Jefferson était tellement affaibli qu'il pou-
vait à peine faire le tour de son jardin. La
Fayette accepta son hospitalité. Ils avaient tant
à se dire 1 II fallut quitter aussi cet ami.
Chaque État se disputait l'honneur de recevoir
le général, et il y en avait alors vingt-quatre.
La Fayette ne se déroba à aucune invitation,
passant en revue les milices, assistant aux
banquets, recevant même les adresses des
élèves des écoles. A chaque i)as, sa marche
était retardée par les adieux les plus touchants
C'était à qui lui prendrait les mains. Plus d'un
détournait son visage pour dérober les larmes
qu'il ne pouvait plus retenir. A Philadelphie,
à Baltimore, les souvenirs de sa jeunesse lui
firent battre le cœur.
Sa correspondance avec sa famille, durant
l'année que La Fayette passa en Amérique,
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE, 313
est comme éclairée par un rayon de jeunesse^:
a 5 septembre. — Pendant une tournée de
deux cents lieues, nous avons éprouvé tout ce
qui peut toucher et flatter le cœur humain. Au
milieu de cette continuité d'émotions, nous
éprouvions un grand plaisir, lorsque le nom
de La Grange nous apparaissait sur un arc de
triomphe ou dans une salle de festin. »
« 13 septembre. — Au milieu des rassem-
blements, des revues des fêtes, nous allons le
dimanche à l'église. L'autre jour, à Boston, on
priait Dieu en demandant la liberté des deux
hémisphères. Cette dévotion me convient mieux
que les anathèmes contre-révolutionnaires d'Eu-
rope. Je suis enivré de marques d'affection, et
quand je vois arriver des députations de tous
les points des États-Unis, villes et villages,
ayant fait tout ce chemin pour me demander
de passer une heure avec eux ; quand je vois
des hommes, des femmes, arriver de deux cents
1. T. VI, pp. 170 et suivantes.
314 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
milles pour me toucher la main pendant
quelques instants, ne dois-je pas être honteux
de ne pouvoir répondre par écrit à aucune
de ces adresses, de recevoir à peine les per-
sonnes qui viennent me voir. »
« 10 octobre. — Toutes les jouissances de
mon voyage ne m'empêcheront pas de sentir
mieux que jamais celle de revoir la ferme de
La Grange, pour retrouver mes chers enfants.
Vous jugez bien que, dans ces fêtes, ces bals
si brillants, si charmants, je regrette sans
cesse de ne pouvoir pas y transporter mes
petites-filles ! Cette pensée me viendrait toute
seule, mais on me la rappelle d'une manière
bien aimable. »
La tristesse vint cependant assombrir un
jour les joies de La Fayette. Son amie de qua-
rante-cinq ans, la princesse d'Hénin, mourait
sans lui dire adieu. Il apprit cette douloureuse
nouvelle, quand il allait rendre visite au tom-
beau de Washington.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 315
Les neveux de ce grand homme étaient
venus prendre le général. Ils le conduisirent
au caveau de Mount-Yernon. Là, Washington-
Gurtis lui remit un anneau qui renfermait
les cheveux de son oncle. La porte du caveau
fut ouverte. La Fayette descendit seul les
marches et baisa les tombes de son illustre ami
et de sa vénérable compagne. Après quelques
instants, il remonta, dans un état d'émotion
inexprimable. Personne n'avait interrompu cette
visite solitaire. On n'entendait d'autre bruit que
les salves funèbres de l'artillerie répétées par
les échos des collines sacrées de Mount-Vernon.
Qu'on ne croie pas qu'il oubliât celle qui
eût été si heureuse des explosions de recon-
naissance des Américains ! Le souvenir de
madame de La Fayette était toujours présent
à son esprit. Le 10 décembre, en arrivant à
Washington, où le Congrès allait le recevoir,
il écrivait à sa chère Emilie de Tracy :
(( Nous approchons de ce cruel et saint anni-
versaire, où nous serons unis dans la même
316 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
pensée et le même culte. Nous serons, George
et moi, isolés de tout ce qui a pu connaître
l'immensité de notre perte. Je songe souvent à
cet admirable sentiment qui la portait à nous
pousser, comme par instinct, vers les États-
Unis. Ah ! si nous l'avions conservée pour
jouir de ce qu'elle semblait prévoir ' ! »
Oui, elle eût été très fière des hommages
que le Congrès allait rendre à son mari et elle
se fût oubliée une fois de plus.
Le 7 décembre, jour de l'ouverture de la ses-
sion, le président de la République, M. Monroë,
rendait compte dans son message des motifs de
la visite de La Fayette, et il ajoutait :
« Partout où il s'est montré, la population s'est
réunie pour le recevoir et l'honorer; partout il
éveille le plus vif intérêt en appelant les regards
sur les héros survivants de notre Révolution,
qui en ont partagé avec lui les travaux et les
dangers. Sans doute un spectacle plus digne
1. Correspondance, t. VI, p. 186.
LES DER^'IÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 317
d'intérêt ne pourra jamais être montré aux
hommes; car il serait impossible qu'un concours
pareil de sentiments et de circonstances se
reproduisît. Sa présence a ému toutes les
classes de citoyens, même les plus jeunes.
Est-il en effet un individu dans l'Union dont
la famille n'ait pris part à la guerre de l'in-
dépendance? Est-il un enfant qui n'en ait
entendu le récit? La présence de celui qui,
guidé par de si nobles aspirations, prit une
part si active à notre cause, ne pouvait man-
quer de produire une impression profonde.
» Il est naturel que nous prenions à son
futur bien-être, comme nous le faisons, le
plus vif intérêt. Ses droits à notre reconnais-
sance peuvent-ils être contestés? En consé-
quence, j'invite le Congrès à prendre en con-
sidération les services qu'il a rendus, les
sacrifices qu'il a faits, les pertes qu'il a éprou-
vées, et à voter en sa faveur une dotation qui
réponde dignement au caractère et à la gran-
deur du peuple américain. »
Après la lecture de ce message, une commis-
318 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
sion fut chargée de présenter des conclusions
dans le plus bref délai.
En attendant, M. Mitchell, un des commis-
saires, proposa à la Chambre des représentants
la résolution suivante qui fut adoptée à l'una-
nimité :
« Le général La Fayette sera publique-
ment félicité par la Chambre de ce qu'il a
accédé aux désirs du Congrès qui l'appelait
aux États-Unis; assurance lui sera donnée de
la gratitude et du profond respect que la
Chambre conserve pour les éminents services
qu'il a rendus pendant la Révolution et du
plaisir qu'elle éprouve à le revoir, après une
aussi longue absence, sur le théâtre de ses
exploits. A cet effet, le général La Fayette sera
invité par une commission à se rendre dans
le sein de la Chambre, vendredi prochain, à
une heure. Il sera introduit par la commis-
sion, reçu par les membres, debout et décou-
verts, et harangué par le speaker. »
Le Sénat avait voté une résolution identique.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 319
Dès que ces délibérations furent connues,
les milices voulurent prendre les armes pour
donner à l'entrée de Vhôle de la nation au Con-
grès tout l'éclat possible. Mais La Fayette
s'empressa de leur offrir ses remerciements,
ne voulant pas, dans cette visite, être entouré
de l'appareil militaire. A midi et demi, la
commission du Sénat vint le chercher pour le
conduire au Capitole. M. Barbour, président
de la commission, en l'introduisant au sein
de l'assemblée, dit à haute voix : « Nous pré-
sentons le général La Fayette au Sénat des
États-Unis. » Les sénateurs étaient debout et
découverts. Le général fut conduit à un siège,
placé à la droite du président du Sénat, M. Gail-
lard. Immédiatement après, la motion fut ac-
ceptée de suspendre la séance, pour que les
sénateurs pussent individuellement témoigner
leur déférence au général. Chaque membre du
Sénat vint lui serrer affectueusement la main,
et la séance fut levée.
La réception par la Chambre des représen-
tants eut lieu le lendemain ; elle eut un carac-
3^20 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
tère plus grandiose par sa simplicité môme.
Une députation de vingt-quatre membres
vint prendre La Fayette. La marche à travers
la ville fut lente et silencieuse. Les citoyens
s'arrêtaient et se découvraient. Dès le matin,
les tribunes de la Chambre des représentants
étaient remplies par les diplomates étrangers
et par toutes les personnes distinguées de la
ville. Le Sénat avait été invité à la séance.
Alors, à un signal donné, les portes s'ouvrirent :
le général parut entre M. Mitchell et M. Livings-
tone, suivis de toute la commission. L'assemblée
se leva, se découvrit et demeura silencieuse.
Le speaker, M. Clay, prit la parole et dit :
« Général, tous sentent et reconnaissent l'é-
tendue des obligations que vous avez imposées
à la nation. Mais tout intéressantes et impor-
tantes que soient les relations qui vous ont,
dans tous les temps, uni à nos États, elles ne
motivent pas seules le respect et l'admiration
de cette Chambre. La constante fermeté de
votre caractère, votre imperturbable dévoue-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 321
ment à la liberté, fondée sur l'ordre légal,
pendant toutes les vicissitudes d'une vie longue
et périlleuse, ont droit à notre profonde ad-
miration. Souvent on a formé le vain désir
que la Providence permît au patriote de visiter
son pa3^s après sa mort et d'y contempler les
changements auxquels le temps a donné nais-
sance... Votre visite actuelle offre l'heureux
accomplissement de ce vœu. Vous êles ici au
milieu de la postérité... Mais il est un point sur
lequel vous ne trouverez aucun changement :
c'est le sentiment de notre constant dévoue-
ment à la liberté, de notre vive et profonde
reconnaissance pour l'ami que vous avez perdu,
le père de la patrie, pour vous, général, et
pour vos illustres compagnons sur le théâtre
de la guerre et dans les conseils, et pour le
droit même que j'exerce en ce moment en
m'adressant à vous. »
La profonde émotion qui s'était emparée
de l'orateur avait passé dans le cœur de tous
les assistants, et chacun attendait avec une
21
322 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
bienveillante anxiété la réponse de La Fayette.
Il s'avança de quelques pas vers M. Clay et
lui répondit :
« Je suis heureux et fier de partager ces fa-
veurs avec mes chers compagnons d'armes de
la Révolution. Mes obligations aux États-Unis,
monsieur, surpassent de beaucoup les services
que j'ai pu leur rendre. Elles datent de l'é-
poque où j'ai eu le bonheur d'être adopté par
l'Amérique comme un de ses jeunes soldats,
comme un de ses fils bien-aimés. Pendant près
d'un demi-siècle, j'ai continué à recevoir les
preuves constantes de leur affection et de leur
confiance, et, à présent, monsieur, grâce à la
précieuse invitation que j'ai reçue du Congrès,
je me trouve accueilli par une série de tou-
chantes réceptions, dont une seule heure ferait
plus que compenser les travaux et les souf-
frances d'une vie entière... Il m'a été permis,
il y a quarante ans, devant le comité d'un
congrès de treize États unis d'exprimer les
vœux ardents d'un cœur américain; aujour-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 323
d'hui, j'ai l'honneur et j'éprouve la délicieuse
jouissance de féliciter les représentants de l'U-
nion, si grandement augmentée, sur une réa-
lisation de ses vœux, fort au delà de toute es-
pérance humaine, et sur la perspective presque
infinie que nous pouvons maintenant aperce-
voir. »
Après ces honneurs inconnus jusqu'alors, il
semblait que tous les témoignages de la recon-
naissance nationale dussent être épuisés. Ce-
pendant, le Congrès crut qu'il restait encore
quelque chose à faire. Une commission, char-
gée de rechercher les moyens de faire accepter
à La Fayette une indemnité, fit, le 20 dé-
cembre, un rapport proposant qu'on lui offrît,
comme compensation et témoignage de recon-
sance, une somme de deux cent mille dollars
(environ un million de francs) et la propriété
d'un terrain de vingt-quatre mille acres choi-
sis dans la partie la plus fertile des États-Unis.
Cette proposition fut accueillie par le Sénat
et l'on croyait qu'elle serait votée sans discus-
324 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
sion, lorsqu'un sénateur déclara qu' « il n'avait
aucune objection contre la proposition, mais
qu'il pensait que chaque État en particulier
réclamerait avec raison le droit de témoigner
comme il l'entendrait sa reconnaissance et
qu'il repoussait la proposition pour ne pas
établir un précédent fâcheux* ».
L'éloquence de M. Hayne triompha facile-
ment des scrupules d'une conscience timorée
et le bill fut adopté par le Sénat à la presque
unanimité. Les sept membres qui votèrent
contre le bill étaient comptés parmi les amis
les plus chauds de La Fayette. Le parti pris
de se prononcer contre toute mesure extraor-
dinaire de finances avait seulement déterminé
leur opposition.
La proposition ne fut pas accueillie avec
moins d'empressement à la Chambre des re-
présentants.
Dès que le rapport eut été présenté, le bill
suivant fut adopté à une immense majorité :
1. Voir discours de M. Smith. Mémoires, t. VI, p. 191.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE I, A FAYETTE. 32o
« ARTICLE PREMIER. — Décrété par le Sénat
et la Chambre des représentants des États-Unis
d'Amérique réunis en Congrès, qu'en considé-
ration des services et sacrifices du général La
Fayette, pendant la guerre de la Révolution,
le ministre du Trésor public est et demeure
autorisé par les présentes à lui payer la
somme de deux cent mille dollars, prise sur
les fonds auxquels il n'a encore été donné au-
cune autre destination.
» ART. 2. — Décrété encore qu'il soit ac-
cordé audit général La Fayette pour en jouir
lui et ses héritiers, une pièce de terre (Town-
Ship) qui lui sera allouée, de l'autorité du
président, sur les terres non encore conces-
sionnées des États-Unis. »
De toutes parts s'éleva un cri unanime d'ap-
probation. Quelques États même voulurent
ajouter à ce que le Congrès avait fait. Il fallut
l'énergique volonté du général pour réprimer
ces excès de gratitude. Une dernière joie lui
fut donnée : les citoyens de Charlestown firent
326 LES DERNIÈRES AN.NÉES DE LA FAYETTE.
partager les honneurs du triomphe à son brave
et excellent ami Huger.
Ce fut une des meilleures journées du voyage
que cette visite à l'homme qui avait failli
lui ouvrir les portes du cachot d'Olmùtz.
Que d'années écoulées ! Que de souvenirs
réveillés I
Mais une pareille vie de fêtes finissait par
devenir un tourment. La Fayette sentait
croître à chaque instant le besoin de se retrou-
ver avec ses enfants. Certainement les bontés
de ses hôtes étaient vivement senties, mais son
cœur était malade. Il venait d'apprendre la
mort de madame de Tracy ; et ce deuil ne
faisait que rendre plus aiguë la douleur de
ne pas avoir à ses côtés madame de La
Fayette* : « Sa confiance dans les États-Unis,
écrivait-il à ses enfants, vo^^ait pour moi tout
ce que nous avons trouvé ; j'aime à penser
que sa bénédiction nous vaut tout ce que
nous éprouvons d'heureux en ce monde. »
1. Voir lettres des 26 février, 28 mars, 12 juin 1825.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 327
— « J'ai grand besoin de me retrouver avec
vous pour pleurer ensemble. »
Aussi, après la célébration du cinquantenaire
de Bunkers'Hill, qu'il comparaît par sa gran-
deur patriotique à la fête de la Fédération de
1790, La Fayette songea à rentrer en France. Le
nouveau président, M.Adams, qu'il avait connu
jeune, lui fît ses adieux au nom de la nation,
au palais fédéral, en présence des ministres :
« Allez, lui dit-il, ami que nous chérissons!
Retournez vers cette terre du brillant génie,
des sentiments généreux, et de la valeur hé-
roïque ! Vers cette belle France, où sont nés
Louis Xn et Henri IV, vers ce sol fécond qui
produisit Bayard et Goligny, Turenne et Cati-
nat, Fénelon et d'Aguesseau I Déjà depuis plu-
sieurs siècles, le nom de La Fayette était ins-
crit sur le catalogue de ces illustres noms,
que la France s'enorgueillit d'offrir à l'admi-
ration des peuples. A l'avenir il brillera d'un
éclat plus grand encore ; et si dans la suite
des temps un Français est appelé à indiquer
328 LES DERNIÈRKS ANNÉES DE LA l-AYETTE.
le caractère de sa nation par celui d'un indi-
vidu de l'époque où nous vivons, le sang d'un
noble patriotisme colorera ses joues, le feu
d'une inébranlable vertu brillera dans ses yeux
et il prononcera le nom de La Fayette! C'est
au nom de tout le peuple des États-Unis
qu'après avoir inutilement cherché des expres-
sions pour peindre le sentiment d'attachement
qui fait battre le cœur d'une nation entière,
comme battrait le cœur d'un seul homme,
que je vous adresse cet affectueux et doulou-
reux adieu. »
a — Comment pourrais -je, répondit La
Fayette, trouver des paroles pour reconnaître
cet accueil sans cesse renouvelé, ces témoi-
gnages illimités et universels d'affection, qui
ont marqué chaque pas, chaque heure d'un
voyage de douze mois, à travers les vingt-quatre
États de l'Union? Dieu répande ses bénédic-
tions sur vous, monsieur, et sur tous ceux qui
vous entourent! Qu'il les répande sur le peuple
américain, sur tous les États de l'Union et
sur tout le gouvernement fédéral ! Recevez cet
LES DERNIÈUES ANNÉES DE LA FAYETTE. 329
adieu patriotique d'un cœur plein de recon-
naissance, qui sera tel jusqu'au moment où il
cessera de battre! »
Il put à peine articuler ces derniers mots.
Il se précipita dans les bras du président qui
mêlait ses larmes aux siennes, en répétant :
« Adieu, adieu ! »
Le gouvernement de l'Union, pour ramener
le général en France, avait fait choix d'une
frégate récemment construite. On lui avait
donné le nom de Brandywine, en souvenir de
la victoire d'autrefois. Le commandement en
avait été confié à l'un des officiers les plus
distingués de la marine américaine, le capitaine
Charles Morris, avec ordre de débarquer, sous
la protection du pavillon des États-Unis dans
celui des ports d'Europe qu'il plairait à La
Fayette de désigner. Les drapeaux des milices
rangées en bataille s'inclinèrent, quand il
monta à bord. C'était le 8 septembre 1825.
Chaque État, avec une attention délicate, était
représenté sur la Brandywine par un aspirant.
330 LES DEUNIÈRES ANNÉES DE LA FA\ETTE.
Le 3 octobre le navire était en vue des côtes
du Havre. Poussé par une inspiration soudaine,
au moment où La Fayette allait descendre à
terre, le premier lieutenant, M. Grégory, s'é-
lança vers le pavillon national qui flottait à
l'arrière du vaisseau, le détacha précipitam-
ment, et, le présentant au général, il s'écria :
« Nous ne pouvons le confier à de plus glo-
rieuses mains ! Emportez-le ! et qu'il vous rap-
pelle à jamais votre alliance avec la nation
américaine ! »
111
Le retour de La Fayette ne fut pas indiffé-
rent à l'opinion publique.
La renommée avait porté en France les nou-
velles de cette réception unique dans l'histoire.
Le parti libéral en était fier. Son poète. Dé-
ranger, avait fait sur ce voyage en Amérique,
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 331
une chanson que la jeunesse des écoles savait
par cœur. Nous n'en citons que le premier
couplet qui porte bien sa date :
Républicains, quel cortège s'avance?
— Un vieux guerrier débarqué parmi nous.
Vient-il d'un roi vous jurer l'alliance?
— Il a des rois allumé le courroux.
Eït-il puissant? — Seul il franchit les ondes.
— Qu'a-t-il donc fait? — Il a brisé des fers.
Gloire immortelle à Thomme des deux Mondes!
Jours de triomphe, éclairez l'univers'!
Quand La Fayette traversa Rouen, la foule
se pressa sous les fenêtres de l'hôtel, où il se
reposait, pour l'acclamer; mais la gendarmerie
chargea, le sabre au clair. On était loin des
libres expansions du peuple américain-.
La Fayette arrivait à La Grange le 9 octobre.
1. Casimir Delavigne, dans une de ses Messéniennes, Trois
Jours de Christophe Colomb, avait aussi célébré, dans une
strophe le voyage triomphal de La Fayette aux États-Unis.
Nous rappelons ces deux vers :
El le peuple Inclinij dont il reçoit l'hommage
Ne s'est jamais courbé que devant la vertu.
2. Souvenirs de la vie privée du général'^ Fayette, par le
docteur Jules Cloquet.
332 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Depuis trois jours, les villages voisins se pré-
paraient à fêter son retour. Plus de quatre mille
personnes remplissaient les appartements et les
cours du château pour saluer celui qu'on ap-
pelait l'ami du peuple. Il fut conduit en
triomphe à sa demeure. M. le duc Victor de
Broglie fit le voyage de La Grange pour revoir
son ami. Dans une lettre à sa famille (1825)
il a laissé le récit très vivant de cette petite
excursion ' :
« J'ai trouvé le général, gros, gras, frais,
joyeux, ne se ressentant nullement d'avoir été
plusieurs mois sans dormir ou à peu près, à
bavarder, à écrire, à vo3'ager et à boire pour
tout de bon, dix heures sur vingt-quatre. Il
m'a dit mille tendresses pour vous, pour
Fanny, pour les enfants, et m'a paru dans les
meilleures dispositions, sentant désormais la
dignité de son âge, de sa position, et décidé
à ne plus faire de lui-même et de sa fortune
1. Souvenirs du duc de Broglie, t. II.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 333
qu'un usage que nous pouvons tous approuver.
» Reste sa famille. Il y a à poste fixe les
Tracy, les Laubespin, M. et madame de Sé-
gur, Philippe de Ségur, ses trois enfants, et
de plus est arrivé à dîner le vieux Bentham,
avec un des jeunes gens de M. Thiers pour
son cornac. C'est un petit vieillard d'une
assez belle figure et qui ressemble à Franklin :
mais il m'a paru qu'il radotait un peu. »
Il y a bien des choses, et des plus piquantes,
dans cette charmante lettre : et d'abord, elle
nous fait connaître l'intimité de La Fayette,
sa maison toujours ouverte. Elle nous dit
aussi que sa fortune avait été dévorée dans
ces conspirations auxquelles il renonçait enfin.
Pendant toute l'année 1826, il resta à La
Grange, tout entier à sa famille, à ses travaux
d'agriculture, mais en correspondance avec
tous les hommes éminents du Nouveau-Monde.
Son âme libérale restait jeune pour toutes
les tentatives d'indépendance qu'il voyait se
produire, soit en Portugal, soit en Grèce.
334 LLS DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Personne n'avait plus applaudi au triomphe
des républiques espagnoles et Bolivar, le pré-
sident libérateur, lui avait donné son amitié * :
« Rien ne peut surpasser, lui écrivait La
Fayette (16 octobre 1826) le haut prix que je
mets à votre estime et à votre affection. Mon
admiration et mes vœux pour vous datent de
vos premiers efforts pour la cause patriotique.
Ces sentiments se bont fortifiés tous les ans,
par la féconde bienfaisance de vos talents, la
supériorité de votre dévouement républicain
sur les ambitions subalternes qui ont méconnu
la vraie gloire et par la constante pensée de
votre influence sur la liberté des deux mondes.
A tous ces litres qui me rattachent déjà si
fortement à vous, j'aime à reconnaître que vous
m'avez autorisé à joindre celui de votre ami. »
Cependant La Fayette ne pouvait rester in-
différent à la politique intérieure. Depuis le
commencement du règne de Charles X, l'in-
1. Correspondance, t. VI, p. 235,
LES DEll.MÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 33o
fluence croissante et prédominante du parti
sacerdotal dans les conseils secrets du roi et
dans la distribution des emplois civils et mili-
taires, se signalait à tous les yeux. Les projets
de loi sur le sacrilège et le droit d'aînesse
soulevaient toutes les consciences éclairées et
semblaient un défi au bon sens. Le décri du
ministère Villèle dans toute la bourgeoisie
était universel. Les élections partielles tour-
naient contre lui avec éclat.
Peu de temps après que la garde nationale
de Paris eut été dissoute et quelques jours
avant la clôture de la session (21 juin 1827),
La Fayette avait été réélu député par le collège
électoral de Meaux. Dans sa profession de foi,
après avoir signalé et flétri la violation des
droits reconnus par la Charte, il se contentait
de rappeler que « dévoué, dès sa jeunesse,
à la cause de la liberté, et pénétré de ses de-
voirs envers la patrie, il ne se croyait dans
aucun temps dispensé de la servir ».
Quelques semaines après sa rentrée dans la
vie politique, il voyait mourir Manuel. Le
336 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
discours prononcé par le général sur sa tombe
eut un grand retentissement :
« Ici, disait-il, reposent deux honorables
amis et collègues de Manuel, ce généreux et
brave général Foy, également brillant dans les
débats politiques et sur le champ de bataille,
et ce franc et vigoureux Girardin, qui, à la
Chambre des députés, signala les violations
d'une Charte royale, comme en 1792, à l'Assem-
blée législative, il défendait les lois constitu-
tionnelles que la souveraineté du peuple avait
établies. »
Après avoir rappelé l'expulsion de Manuel
et fait une allusion directe à la suppression de
la garde nationale de Paris, La Fayette termi-
nait son discours par ces énergiques paroles :
« Il vous a été dit et tous les amis de
Manuel attesteront que, depuis le jour de sa
retraite, jusqu'au dernier jour de sa vie, il a
souhaité, espéré, voulu fortement, comme il
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 337
faut le vouloir, la liberté de sa patrie. Quant à
nous, citoyens, c'est sur la tombe des fidèles
serviteurs du peuple, qu'il nous convient de
nous pénétrer de plus en plus de notre respect,
de notre dévouement pour ses droits impres-
criptibles, s'en faire le principal objet de nos
plus vertueux, de nos plus énergiques désirs,
le plus important de nos intérêts et le plus
saint de nos devoirs. »
M. Mignet, qui avait publié la relation des
funérailles de son compatriote Manuel, fut
poursuivi, en police correctionnelle, avec le
libraire Sautelet. A cette nouvelle, La Fayette,
dans une lettre publique, adressée au président
de la septième chambre (17 septembre 1827),
réclama vivement sa part dans l'inculpation et
prit toute la responsabilité du compte rendu.
Le tribunal acquitta les prévenus et la demande
du général n'eut pas de suite.
Cependant le ministère se décidait à la dan-
gereuse épreuve de la dissolution de la Chambre.
Se présenter devant elle, à une autre session,
était en effet impossible. Il avait contre lui la
338 LliS DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE,
majorité de la Chambre des pairs, et ne pou-
vait pas être assuré de l'emporter au Palais
Bourbon. Les élections furent fixées au 19 no-
vembre pour les arrondissements et au 24 pour
les grands collèges. L'opposition réussit à peu
près partout où elle se présenta. On vit repa-
raître sur la scène politique La Fayette et ses
amis, Ghauvelin, Laffitte, Etienne, Kératry.
La France était alors dans un de ces mo-
ments critiques où la nation du lendemain ne
ressemble pas à la nation de la veille, où elle
se lève par un mouvement soudain et fait
sentir sa toute-puissance. M. de Villèle n'était
plus possible, M. de Martignac devenait l'homme
principal du cabinet nouveau.'
« Je ne puis dire, écrivait La Fayette * à
Dupont de l'Eure, que tout cela soit jusqu'à
présent très beau ; mais il existe un air de
mieux auquel je ne suis pas insensible. L'ex-
pédition de Grèce, par exemple, a tous les
caractères de la loyauté, du libéralisme et du
1. Correspondance, t. VI, 21 août J828.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 339
désintéressement. Il dépend de l'opinion pu-
blique et surtout des électeurs d'encourager la
Chambre à demander et le ministère à donner
des institutions. -^
Ainsi, à propos du règlement définitif du
budget de 182G, La Fayette signalait le premier
en France l'absence de crédits pour l'instruc-
tion primaire et l'incurie où elle était laissée :
« L'instruction nationale, et surtout l'ins-
truction élémentaire, ce grand ressort de la
raison publique, de la morale pratique et
de la tranquillité des peuples, est aujourd'hui
le premier besoin de la population française,
comme la première dette du gouvernement
envers elle. Cette dette, vous savez comment
elle a été acquittée. Les méthodes d'enseigne-
ment ont jusqu'à présent été protégées en rai-
son inverse de ce qu'elles sont perfectionnées
et faciles. Ce ne sont ni vos pitoyables cin-
quante mille francs, ni même cinq cent mille
francs qu'il faudrait consacrer à ce grand devoir
340 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
social. Dans un bon et loyal système d'ins-
truction publique, cinq millions me paraî-
traient être l'allocation la plus désirable d'un
budget ».
Paroles peu connues et bien en avant du
temps où elles étaient prononcées!
Il semblait aux yeux de La Fayette que
M. de Martignac fût le ministre le mieux choisi
pour présenter aux deux partis les clauses d'un
traité de paix, grâce auquel Charles X reconquer-
rait des sympathies et la nation de la sécurité.
Le roi partait pour l'Alsace, le 31 août 1828,
il était allé coucher à Meaux \ et par courtoi-
sie envers les libéraux, il avait demandé s'il
n'était pas dans le collège électoral du marquis
de La Fayette. L'évèque et le préfet avaient
été fort scandalisés de cette question. « C'est
que je le connais beaucoup, ajouta Charles X
avec bonne grâce. Il a rendu à notre famille
des services que je n'oublie pas. Nous sommes
1. Lettre de La Faiyette, 1" octobre 1828.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 341
nés clans la même année. Nous avons appris
ensemble à monter à cheval au manège de
Versailles et il était de mon bureau à l'Assem-
blée des notables. » — La Fayette de son côté
le connaissait bien. Il savait que Charles X
était resté le comte d'Artois, et que, s'il avait
changé de ministres, il n'avait pas la pensée
de changer la direction du gouvernement. Le
premier mot du roi à M. de Martignac n'avait-
il pas été celui-ci : « Vous devez savoir que je
me sépare malgré moi de M. de Villèle; son
système était mon système. » Et ses lettres à
son ancien ministre ne laissent aucun doute à
cet égard K
Aussi La Fayette convenait de la nécessité
d'éviter une rupture entre M. de Martignac et
la majorité. Il était, dans cette circonstance,
devenu modéré de conduite quoiqu'il ne le fût
pas d'opinion.
Cette attitude ne déplut pas à Charles X. Un
1. Mémoires de M. de Villèle, t. V, pages 314, 322 et sui-
vantes.
342 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
jour qu'il recevait Royer-Gollard, président de
la Chambre, il lui demanda des nouvelles de
La Fayette qui avait été indisposé. « Je lui rends
cette justice, dit-il, il n'a pas plus changé d'o-
pinion que moi. En 1787, lors de l'Assemblée
des notables, il était de mon bureau et nous
eûmes une discussion fort vive sur les capitai-
neries. Il voulait qu'on les supprimât et moi
je disais que je ne voyais pas pourquoi on don-
nerait pleine liberté aux braconniers qui sont
tous de mauvais sujets. »
« Sire, répondit Royer-Gollard, le roi pense
pourtant qu'on peut être un fort honnête
homme et tuer un lapin qui vient manger votre
blé *.»
Il y eut comme un éclair de paix avec M. de
Martignac. « Nous en avons pour vingt ans, »
disait M. de Ghauvelin àM. de Barante, en don-
nant sa démission de député. M. de Ghauvelin se
trompait ; le roi était mécontent et sa patience
était à bout.
i. Vie de Royer-Collard , par M. de Barante, t. II.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE 343
Tandis que La Fayette défendait à la tribune,
dans la session de 1829, les pétitions demandant
l'abolition de la loi électorale, il devançait de
vingt ans les réformes les plus libérales par ses
pensées et ses tendances d'esprit : « Tous les
contribuables doivent participer, par eux-
mêmes ou leurs représentants, au vote des
charges publiques. Il n'y a d'exception à cette
règle que pour les incapacités résultant d'un
défaut évident d'indépendance ou de discerne-
ment. »
Le ministère de M, de Martignac se savait
menacé d'une chute prochaine, et ne pouvait
imputer à ses fautes, la crise qu'il attendait.
Il avait traversé non sans honneur, mais
presque sans fruit, l'une des plus difficiles
de nos sessions parlementaires ; et cependant
dès le lendemain de la clôture des Chambres,
le bruit se répandait que M. de Polignac allait
être appelé à composer un ministère. Les
incertitudes cessèrent à l'apparition de l'or-
donnance du 8 août.
A ce moment, La Fayette avait quitté Paris.
344 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Il avait depuis longtemps la pensée de revoir
l'Auvergne, son pays natal, et de se rendre
ensuite à Vizille où était établie une de ses
petites filles. Ce voyage de famille allait de-
venir une véritable manifestation politique.
Fêté à Clermont-Ferrand, à Issoire, il était
escorté par une nombreuse cavalcade de Brioude
à Ghavaniac. Il ne passa que vingt-quatre
heures dans la demeure où s'étaient écoulées
ses premières années. C'est au Puy le 41 août,
qu'il apprit la formation du nouveau ministère.
Un banquet lui fut immédiatement offert par
les chefs de l'opinion libérale. La ville entière
s'illumina. La véhémence des toasts qui furent
portés indiquait la profondeur des sentiments.
« Soyez sûrs, répondit le général, que, dès qu'elle
apercevra un complot contre les libertés pu-
bliques, la Chambre des députés retrouvera,
ainsi que la nation elle-même, l'énergie néces-
saire pour le réprimer. »
Ce fut la première protestation populaire
contre les nouveaux conseillers de Charles X,
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 345
et il est à remarquer qu'elle partit du Velay,
le pays d'origine de la maison de Polignac.
Il ne faut pas s'étonner si La Fayette prit
feu tout des premiers. L'explosion de l'indi-
gnation publique fit reluire à ses yeux les
beaux jours de sa jeunesse. Encore frais émoulu
de sa marche triomphale à travers les États-
Unis, il se prit à en rêver autant dans son
pays.
Il se rendit à Grenoble par la route d'An-
nonay. Dans toutes les villes qu'il traversait,
il était l'objet de manifestations extraordi-
naires. A Privas, une députation de jeunes gens
de l'Isère venait au-devant de lui. A la porte de
Grenoble, au milieu d'une immense population,
M. Rosset-Bresson , vieillard de soixante-qua-
torze ans, qui avait été le premier maire de la
ville, lui présenta une couronne d'argent.
« J'accepte avec respect et reconnaissance,
répondit le général, cette couronne que vous
m'offrez, non pour moi seul, mais en commun
avec les patriotes dauphinois de toutes les
346 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
époques, et particulièrement en mémoire de
cette journée mémorable (6 juillet 1815), où
les Autrichiens apprirent de vous, une fois de
plus, tout ce que peut une garde nationale,
animée de l'amour de la liberté et de la pa-
trie. »
A la suite d'un banquet de deux cents per-
sonnes, auquel assistaient MM. Faure et Au-
gustin Périer, députés, MM. Mérilhou et Sauzet,
avocats, La Fayette, en réponse à un toast
porté par M. Camille Teissère, prononça cette
phrase énergique : « Ici flotta le premier pa-
villon de la liberté, le premier signal de la
liberté politique. Ici se trouverait au besoin
une ancre de salut. »
Aux acclamations de la multitude, le
29 août 1829, il arrivait à Vizille, chez Augus-
tin Périer. Là de nouvelles fêtes lui étaient
réservées. Le maire, M. Finant, ancien lieute-
nant-colonel en retraite, allait être destitué
pour avoir exprimé les vœux de ses adminis-
trés. A Voiron, à la Tour-du-Pin, à Bourgoin,
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA. FAYETTE. 347
dans la plaine Saint-Georges, le général fut
continuellement escorté et salué par les popu-
lations accourues.
Le 4 septembre, il entrait à Vienne, pré-
cédé de cent cinquante jeunes gens de la ville
à cheval, au milieu des flots du peuple. Il rap-
pelait à tout propos à ses hôtes les épisodes
de la Révolution qui pouvaient les intéresser
et finissait toujours ses harangues, en faisant
appel à la fermeté des citoyens, si les libertés
publiques étaient menacées*.
Il se mit le lendemain en route pour Lyon,
où le délire populaire préparait au vieux libé-
ral une réception presque royale. Cinq cents
cavaliers, huit à neuf cents jeunes gens à pied
et un grand nombre de personnes en voiture,
allèrent au-devant de lui, jusqu'aux limites du
département. M. le docteur Prunelle, un des
députés libéraux, adressa, au nom de ses
concitoyens, un éloquent discours à son col-
lègue. Le général n'hésita pas à dire ces mots
1. Mémoires de La Fayette, t. VI.
348 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
menaçants : « Je me trouve au milieu de vous,
dans un moment que j'appellerais critique, si
je n'avais reconnu partout sur mon passage,
si je ne voyais dans cette puissante cité, cette
fermeté calme et même dédaigneuse d'un
grand peuple qui connaît ses droits, sent sa
force, et sera fidèle à ses devoirs. »
Le lendemain, anniversaire de son jour de
naissance, il fut conduit à l'île Barbe, au mi-
lieu d'ovations enthousiastes et d'une multitude
de barques pavoisées qui entouraient son em-
barcation. Le 17 il assista, avec plusieurs dépu-
tés de la gauche, à un banquet solennel. M. de
Shonen se fît remarquer par la véhémence de
son allocution. La Fayette fit cette déclaration :
« On nous menace de projets hostiles, et
comment les effectuerait-on? Serait-ce par la
Chambre des députés? Mais tous ceux de nos
collègues qui siègent à ce banquet vous attes-
teront que dans un moment de danger, notre
Chambre se montrera fidèle au patriotisme et
à l'honneur. Osera-t-on par de simples ordon-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 349
nances exercer un pouvoir illégal? La nation
française connaît ses droits. »
Accompagné jusqu'à deux lieues de Lyon, il
reprit la route de La Grange. Son voyage se
termina sans amener aucun autre incident.
Tandis que l'esprit libéral se levait avec
cette vigueur, dans une partie de la France,
des manœuvres habiles préparaient aux pro-
jets du nouveau cabinet une résistance formi-
dable. La Société Aide-toi, le ciel t'aidera se
formait, pendant qu'une association, embrassant
toute l'ancienne Bretagne, se constituait pour
le refus de l'impôt. La Fayette poussait les
grands propriétaires de Paris à une pareille
organisation. « Il n'y a que l'énergie nationale,
écrivait-il, qui puisse déjouer l'audacieux
complot de la contre-révolution ^ » En ce mo-
ment, il était en France le vrai chef de l'opposi-
tion. Dans une circonstance peu connue, il faci-
lita à M. Guizot l'entrée dans la vie publique.
1. Mémoires et Correspondance, t. VI, p. 337 à 374.
33U LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Le savant Vauquelin, député de Lisieux, un
des membres du centre gauche, venait de
mourir. Les électeurs libéraux de la circons-
cription étaient à la recherche d'un candidat.
M. Guizot, très désireux de devenir député s'a-
dressa à La Fayette et lui demanda son appui.
Le général s'empressa de le recommander à
ses collègues de l'opposition en Normandie et
particulièrement à Dupont de l'Eure. «M. Gui-
zot, disait-il, est plus monarchique et moins
démocrate, je pense, que vous et moi ; mais il
aime la liberté; il sait beaucoup et s'exprime
avec talent; il a de l'élévation, du caractère et
de la probité. Avec une administration doctri-
naire, il s'arrêterait en deçà de nous; jusqpe-
là, tous les projets ministériels trouveraient
en lui un habile contrôleur dans le sens li-
béral. »
M. Guizot fut élu député de Lisieux et La
Fayette écrivait, après avoir reçu sa visite :
« Notre nouveau collègue M. Guizot est très
décidé. »
Cependant l'inertie du ministère n'attiédis-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 331
sait pas l'effervescence des esprits. Elle était à
son comble, lorsque le 22 mars 1830, Charles X
fit au Louvre l'ouverture de la session. On sait
que son discours finissait par un passage qu'il
n'avait pas proposé aux ministres.
<f Quelque mauvais que soit le ministère, di-
sait La Fayette, ce n'est pas là que gît le vrai
mal. Le roi prétend gouverner seul. Ses minis-
tres ne sont pas même des conseillers; il ne
sont que des instruments. La dissolution au
point où nous sommes est tellement indiquée
qu'il serait impossible d'en douter. Je crois
qu'il faut se préparer à tout. »
En effet, après l'adresse des 221,1a Chambre
avait été prorogée le 19 mars et dissoute le
16 mai. On savait que la retraite de MM. de Cha-
brol et Courvoisier était motivée par la répu-
gnance qu'ils éprouvaient à accepter l'interpré-
tation et l'application de l'article 14 de la
Charte. « Nous sommes sur la défensive 1 » s'écrie
La Fayette.
332 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Réélu député le 8 juillet, il n'avait pas en-
core quitté La Grange, lorsque le Moniteur du
26 juillet, contenant les ordonnances, lui fut
porté par un exprès, envoyé par un de ses
petits-fils, M. Charles de Rémusat.
Il partit sur-le-champ pour Paris, aussi
résolu qu'en 1789, malgré ses soixante-douze
ans.
CHAPITRE V
LA FAYETTE ET LA RÉVOLUTION DE JUILLET.
SA MORT. — CONCLUSION.
I
Dès ce moment, l'insurrection eut un chef.
Le rôle de La Fayette fut décisif. Avec M. Thiers
et M. LalTitte, — mais après des hésitations
que le jeune rédacteur du A^aï<o/m^ et le célèbre
banquier n'eurent pas, — La Fayette imprima
au courant révolutionnaire le mouvement qui
porta le duc d'Orléans sur le trône.
Le duc de Raguse avait compris l'importance
de l'arrivée du général à Paris, et le 28 juillet,
sur la proposition de M. de Polignac, il avait
signé l'ordre de son arrestation. A la même
heure, au bruit des fusillades, les députés, au
nombre d'une trentaine, se réunissaient chez
23
354 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Audry de Puyraveau, et La Fayette venait se
joindre à ses collègues. Au milieu des indéci-
sions, il se prononça immédiatement pour le
parti le plus énergique : à ses yeux, le temps
de la légalité était passé, il ne restait aux
députés qu'à former un gouvernement provi-
soire. M. Casimir Périer représenta que l'in-
térêt le plus pressant était d'arrêter l'effusion
du sang. Il proposa d'envoyer une députation
à Marmont pour faire cesser les hostilités, en
attendant que la Chambre pût présenter à
Charles X sa protestation. Cette proposition fut
adoptée. Mais La Faj^etle, qui avait vu avec peine
cette démarche pacifique, demanda que la dé-
putation fit entendre au maréchal des paroles
sévères et qu'on mît sous sa responsabilité le
sang répandu K
1. Voir Histoire de France pendant la dernière année de
la Restauration, par un ancien magistrat. — Duvergier de
Hauranne, Histoire du gouvernement parlementaire, i. V.
— Souvenirs du duc de Broglie, t. III et IV. — Guizot,
Mémoires, t. II. — Odilon Barrot, Mémoires. — Mémoires
de La Fayette, t. VI. — Procès-verbaux dressés par M. Denis-
Lagarde.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE, 355
A trois heures, les commissaires rendirent
compte aux députés réunis chez M. Bérard de
leur entrevue avec le duc de Raguse. L'assem-
blée, moins nombreuse, accueillit assez froide-
ment leur narration ; M. Baude essaya vaine-
ment de déterminer le général Gérard à prendre
le commandement de l'insurrection. Celui-ci,
par un sentiment de délicatesse, refusa de rien
entreprendre avant une réponse de la cour.
La Fayette offrit pour la première fois de se
mettre à la tête du mouvement, mais sa pro-
position n'eut aucune suite.
Le 29, la victoire du peuple était complète,
Marmont, ralliant ses troupes, se retirait en
aussi bon ordre que possible jusqu'à l'Arc de
Triomphe.
Le courage de La Fayette semblait s'être
accru pendant ces trois journées, en propor-
tion de l'abattement de ses collègues. Impa-
tient de prendre part à la lutte, il se déclarait
prêt à occuper le poste qui lui serait assigné;
maiSj après la retraite du maréchal, l'insur-
rection allait finir, la Révolution commençait.
356 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
A midi, le jeudi 29, trente députés étaient
réunis chez Laffitte, lorsque La Fayette entra.
« Vous me croirez sans peine, messieurs,
dit-il, quand je vous dirai que j'ai reçu ce
matin la première nouvelle de ma nomination,
comme commandant de la garde nationale.
Il m'est démontré que la volonté d'un grand
nombre de citoyens est que j'accepte, non
comme député, mais comme individu, la mis-
sion qui m'est offerte. Je dois vous soumettre
les motifs qui me paraissent de nature à
déterminer mon acceptation : un vieux nom
de 89 peut être de quelque utilité dans les
circonstances graves où nous sommes. Attaqués
de toutes parts, nous devons nous défendre.
On m'invite à me charger du soin d'organiser
cette défense; j'apprends que de semblables
propositions ont été faites à mon collègue et
ami, M. de Laborde; il serait étrange et même
inconvenant que ceux surtout qui ont donné
des gages de dévouement à la cause nationale
refusassent de répondre à l'ofl're qui leur a été
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 337
adressée. Ce refus nous rendrait responsables
des événements futurs. Croyez-vous qu'en prô^
sence des dangers qui nous menacent, Fimmo-
bilité convienne à ma vie passée et à ma
situation présente? Non, ma conduite sera, à
soixante-treize ans, ce qu'elle a été à trente-
deux. Il importe, je le sens, que la Chambre
se réserve en la qualité de Chambre ; mais à
moi, citoyen, le devoir me prescrit de me dé-
vouer à la cause commune. »
M. Guizot prit la parole: « 11 est impossible,
répondit-il, que l'honorable général ne se
rende pas au vœu de ses concitoyens. La sé-
curité de Paris dépend de sa détermination ;
nous aussi, nous avons des devoirs à remplir :
il est urgent que nous établissions non pas un
gouvernement provisoire, mais une autorité pu-
blique qui, sous une forme municipale, s'occupe
du rétablissement et du maintien de l'ordre. »
M. Berlin de Vaux adhém complètement
à la proposition de M. Guizot. « Si nous ne
pouvons, ajouta-t-il, retrouver le vertueux
3o8 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
maire de Paris en 89, applaudissons-nous d'a-
voir reconquis le glorieux chef de la garde
nationale. »
La proposition de nommer une commission
municipale fut adoptée à l'unanimité : Laffitte,
C. Périer, Lobau, de Shonen, Audry de Puy-
raveau furent désignés. Pendant cette délibé-
ration, la foule qui encombrait la cour et les
appartements de l'hôtel Laffitte avait grossi et
témoignait par des cris son désir de connaître
les déterminations prises. Laffitte annonce alors
que La Fayette accepte le commandement de la
garde nationale. Le général Gérard, qui est
placé à la tête des troupes, déclare qu'il
sera heureux de servir sous les ordres de son
vénérable collègue et ami.
A deux heures, La Fayette se mit en marche
vers l'Hôtel de Ville entouré d'un nombreux
cortège. Les vivats les plus exaltés se firent
entendre partout sur son passage; dans la rue
aux Fers, une pluie de rubans tricolores tomba
sur lui. Le général prit lui-même une cocarde,
et cet exemple fut imité par tous ; le dé-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 359
lire populaire parut à son comble à la vue de
ces emblèmes. Le cortège, retardé dans sa
marche par une foule immense qui remplis-
sait les rues, n'arriva qu'à trois heures à
l'Hôtel de Ville. Quelques personnes voulaient
guider le général dans les salles du vaste édi-
fice : « Laissez, dit le héros de 89, je connais
les êtres mieux que vous. »
Devant la puissance de La Fayette, celle du
prétendu général Dubourg s'éteignit, presque
aussitôt qu'elle était née.
Deux proclamations du commandant en
chef de la garde nationale apprirent au peuple
le grand changement qui venait de s'opérer;
on lisait dans la première :
« Mes chers concitoyens et braves cama-
rades, j'ai accepté avec dévouement et avec
joie les devoirs qui me sont confiés, et de
même qu'en 89, je me sens fort de l'approba-
tion de mes honorables collègues aujourd'hui
réunis à Paris. Je ne ferai point de profession
de foi; mes sentiments sont connus. La con-
360 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
duile de la population parisienne dans ces der-
niers jours d'épreuve, me rend plus que
jamais fier d'être à sa tête. La liberté triom-
phera, ou nous périrons ensemble. Vive la
République! Vive la Patrie!»
Cependant les trois négociateurs, MM. de
Vitrolles, de Semonville et d'Argout, que le roi
avait choisis et mandés à Saint-Gloud, s'étaient
présentés à huit heures et demie du soir au
perron de l'Hôtel de Ville (29 juillet); malgré
l'empressement qu'ils avaient mis à proclamer
partout sur leur passage la chute du ministère
et le retrait des ordonnances, des cris de Vive
la Charte et de Vive la Bépublique, mêlés à quel-
ques coups de fusil, les accompagnaient. Tous
trois furent introduits dans la salle où siégeait
la commission municipale. La Fayette averli
se présenta à M. de Semonville; cet homme
inévitable qu'on aurait toujours voulu éloigner
et qui trouvait moyen d'entrer toujours, tant
il avait de souplesse, rappela au général qu'ils
avaient rempli, l'un et l'autre, dans la même
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 361
enceinte, au début de la Révolution française,
une mission analogue et il répéta la commu-
nication qu'il venait de faire à la commission.
La Fayette écouta sans faire d'objection. Il ne
prononça pas le mot fameux : « — // est trop
tard! » Il se borna à dire posément à M. de
Semonville en l'accompagnant : « — Mais au
moins, mon vieux camarade, avez-vous songé à
nous assurer la cocarde tricolore? Car encore
faut-il que nous autres, patriotes, nous ne
sortions pas de ceci, sans y gagner quelque
chose. »
La question était embarrassante et M. de
Semonville se dispensa d'y répondre.
N'écrivant pas l'histoire de la révolution
de Juillet, nous croyons pouvoir nous dis-
penser de rappeler la mission de M. de Mor-
temart, l'initiative hardie de M. Thiers qui
faisait afficher un habile placard rédigé par
lui, et sa visite à Neuilly au duc d'Orléans,
de retour du Raincy.
La Fayette était fort perplexe sur le gouver-
nement qu'il convenait d'établir. Depuis qu'il
362 LES DEUNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
était à l'Hôtel de Ville, il se sentait débordé,
tant le jDarti républicain prenait d'ascendant ;
à chaque instant, le général recevait des dépu-
tations qui le sommaient de former un gou-
vernement populaire dont il serait le chef et
qui le menaçaient, s'il refusait, de la perte de
sa popularité. « La popularité, répondait-il
noblement, est un trésor précieux ; mais, comme
tous les trésors, il faut savoir le dépenser dans
l'intérêt du pays. » Et il déclarait que la
France seule et ses représentants pouvaient
constituer un gouvernement. Néanmoins, répu-
blicain par principe et par goût, il se sentait
quelquefois ébranlé ; il se demandait, dans ses
lueurs d'ambition, s'il lui était permis de re-
pousser une si belle occasion d'établir la répu-
blique; aussi le bruit s'étant répandu, le 30 au
matin, que la Chambre des députés s'occupait
à faire un roi, s'empressa-t-il d'écrire au pré-
sident, M. Laffitte, de ne rien précipiter.
A peine la lettre était-elle écrite, qu'une
démarche plus grave fut tentée auprès de lui ;
parmi les réunions, il en était une, la réunion
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 363
Loin tier, qui aspirait à prendre la direction de
la révolution. Composée d'anciens carbonari,
elle avait voté une adresse à La Fayette et à
la commission municipale où la Chambre était
qualifiée de représentation provisoire et oii,
d'un ton menaçant, on demandait que la nation
fût consultée. Cette adresse venait d'être remise
au général, quand M. Gollin de Sussy arriva
de Saint-Cloud, porteur des nouvelles Ordon-
nances qui rapportaient celles du 25 juillet,
convoquaient les Chambres pour le 3 août et
constituaient le ministère Mortemart.
Les délégués de la réunion Lointier étaient
présents, lorsque le messager de Charles X
remit ces pièces au général. A peine la première
avait-elle été lue que de violentes réclamations
s'élevèrent. « Il n'y a plus de roi de France,
s'écriait-on, à bas les Bourbons! » M. de Sussy
fut même menacé dans sa personne; La Fayette,
avec sa courtoisie habituelle, le confia à Lobau
qui le conduisit dans le cabinet où siégeait la
commission municipale. Les membres présents,
Audry de Puyraveau et Mauguin, repoussèrent
364 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
les Ordonnances avec beaucoup de vivacité.
Tout ce que M. de Sussy put obtenir fut une
lettre du général qui accusait réception au duc
de Mortemart. Toutefois La Fayette crut devoir
faire connaître au peuple la mission de M. de
Sussy; il passa dans la grande salle et se mit
à donner lecture à la foule, dont il attendit le
silence, des nouvelles Ordonnances de Charles X ;
un cri universel de réprobation se fit entendre:
« De quel droit un pair de France ose-t-il
apporter au peuple de Paris les décrets d'un
roi détrôné? » La Fayette avait peine à domi-
ner le tumulte. « Vous voyez, dit-il au mes-
sager, il faut vous résigner ; c'est fini des
Bourbons. » M. de Sussy lui proposa d'avoir
un entretien au Luxembourg avec M. de Mor-
temart. « Le peuple a rapporté lui-même les
Ordonnances dans les trois journées, répondit
le général ; délégué du peuple, je ne peux
avoir rien de comnmn avec le représentant de
la monarchie déchue. »
Au Palais Bourbon, l'échec n'avait pas été
moins grand. M. de Sussy, introduit dans la
LES DERiMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 36o
salle des séances, avait donné lecture des dé-
crets signés par Charles X. Le président, à qui
ces Ordonnances avaient été présentées, avait
refusé de s'en charger. La Fayette s'était fait
représenter à l'Assemblée par Odilon Barrot et
il lui avait remis une lettre qui fut déposée
sur le bureau.
Cette lettre rappelait à la réunion des députés
le principe de la souveraineté nationale, le but
de la révolution qui venait de s'accomplir et
les garanties qui devaient être proclamées avant
l'adoption de toute autre mesure de gouverne-
ment. Odilon Barrot demanda à être entendu :
« Je ne suis chargé, dit-il, d'aucune explica-
tion particulière, mais ayant reçu les épanche-
ments de l'homme à qui était réservée la gloire
de présider deux fois à notre régénération
politique, épanchements conformes à ses prin-
cipes et à son caractère, j'ai cru devoir vous
soumettre quelques observations. Le général
La Fayette est préoccupé d'une crainte, c'est
que la population de Paris ne soit pas unanime
sur ce qui sera décidé sans l'intervention des
366 LES DEKNIÈHES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Chambres. Il pense que pour faire cesser tout
dissentiment et donner à la Révolution le ca-
ractère d'unanimité qui seul peut en assurer
la durée, il pense, dis-je, qu'avant de prendre
un parti décisif, il faudrait commencer par
stipuler, en assemblée générale, les conditions
désirées par le peuple et déférer la couronne
en même temps qu'on proclamerait les garan-
ties stipulées. »
« Paris, répondit M. Dupin, est dans un
état violent, héroïque, mais qui ne peut pas
durer. Il faut à tout prix sortir du vague et
de l'incertitude dans lesquels on se traîne
péniblement. Vous êtes sans gouvernement; il
vous en faut un. »
Tous les hommes de bon sens comprenaient
qu'il n'y avait à choisir qu'entre le duc
d'Orléans et la République.
Dès le 30 juillet au soir, un grand nombre
de jeunes gens s'étaient rendus à l'Hôtel de
Ville pour supplier La Fayette d'accepter la
présidence du gouvernement républicain pro-
visoire, en attendant que la nation se fût
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 367
prononcée. Cette idée d'un appel à la nation,
consultée dans les assemblées primaires, ré-
pondait aux théories politiques du général, et
l'on obtint difficilement qu'il ne s'y laissât pas
entraîner. Personne n'eut plus d'action en ce
moment sur l'esprit indécis du général que son
petit-fils, M. Charles de Rémusat, qui avait
épousé mademoiselle de Lasteyrie. « Il n'y a
pas de milieu, disait-il à La Fayette : la mo-
narchie avec le duc d'Orléans ou la répu-
blique avec vous. Voulez- vous être président
de la république? — Non, certainement. —
Eh bien I alors, vous devez nous aider à mettre
le duc d'Orléans sur le trône. »
Il ne prenait pas encore de résolution ; et
plusieurs de ses amis, Benjamin Constant
entre autres, se plaignaient de son indécision,
dans les termes les plus vifs. Autour de
l'Hôtel de Ville, la foule armée demandait à
grands cris que la direction des affaires fût
confiée à des mains plus fermes; et La Fayette,
ivre de popularité, ne fermait pas l'oreille à
ces clameurs.
368 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
La proclamation du duc d'Orléans n'avait
fait qu'augmenter l'irritation du parti répu-
blicain; ces mots : La charte sera désormais
une vérité, étaient surtout signalés comme la
négation des droits populaires, mais La Fayette,
sur un point essentiel, se séparait des plus
exaltés de ses amis. Homme de légalité, il
était fermement résolu à no point opposer
son autorité à celle de la Chambre ; il était
non moins résolu, il est vrai, à user de toute
son influence pour faire introduire, dans la
Charte nouvelle, certaines garanties qui man-
quaient dans l'ancienne.
Cependant la province commençait à envoyer
à l'Hôtel de Ville ses délégués; partout s'était
manifestée une disposition à légaliser la révolte
populaire par l'intervention de la garde natio-
nale, l'armée des classes moj^ennes. La po-
pularité de La Fayette était à son comble;
chaque envoyé des départements tenait à
serrer la main du général et il se prêtait, de la
façon la plus aimable, à ces effusions patrio-
tiques. Il s'apercevait, dans les mots échangés
LES DERMÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 369
avec ces bourgeois des principales villes de
France, que le pays n'était pas mùr pour la
forme républicaine. On voulait une transaction
entre la royaulé légitime et la république qui
n'avait pas encore conquis sutfisamment les
esprits et les cœurs. 11 n'hésita donc plus à
faire connaître, dans une proclamation au
peuple de Paris, que la réunion des députés
avait nommé M. le duc d'Orléans lieutenant
général du ro^'aume.
« Dans trois jours, disait-il, la Chambre
sera en session régulière, conformément au
mandat de ses commettants; c'est alors que
les représentants des collèges électoraux, ho-
norés de l'assentiment de la France entière,
sauront assurer à la patrie, préalablement aux
formes secondaires de gouvernement, toutes les
garanties de liberté, d'égalité et d'ordre public
que réclament la nature souveraine de nos
droits et la ferme volonté du peuple français.
En attendant, la nation sait que le lieutenant
général du royaume, appelé par la Chambre,
fut un des jeunes patriotes de 89, un des pre-
370 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYF.TTE.
miers généraux qui firent triompher le dra-
peau tricolore. »
Cette proclamation, datée du 31 juillet,
n'était pas faite pour calmer l'agitation répu-
blicaine. C'est alors que, dans la salle des Pas-
Perdus du Palais Bourbon, l'idée vint de
donner la sanction populaire au duc d'Orléans,
en lui faisant prendre possession de l'Hôtel de
Ville.
Il était venu, le vendredi soir 30, coucher
au Palais-Royal; avec autant d'habileté que
de courage, il avait envoyé complimenter La
Fayette et lui avait fait annoncer sa visite par
le général Gérard. La Chambre, après avoir
voté d'enthousiasme le manifeste rédigé par
M. Guizot et prévenue de la résolution du
lieutenant général, décida qu'elle l'accompa-
gnerait. Elle se mit en marche pour le Palais-
Royal, M. Laflitte en tête dans une chaise à
porteurs. Après avoir écouté la lecture de la
proclamation des députés, le duc d'Orléans
embrassa M. Laffitte et s'avança avec lui sur
le balcon où de grandes acclamations les ac-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA EAYETTE. 371
cueillirent. Puis il monta à cheval et se dirigea
vers l'Hôtel de Ville, suivi des députés. C'était
un coup de maître.
Chateaubriand a décrit, avec la verve bilieuse
d'un écrivain de génie, le singulier cortège à
la tête duquel marchait le futur roi. Nous
renvoyons nos lecteurs aux Mémoires (routre-
(ombe. A mesure qu'on approchait, l'attitude
de la foule devenait plus hostile et le cri de :
« Plus de Bourbons! » dominait tous les
autres *.
La Fayette reçut le prince au bas du per-
ron. « Messieurs, dit le duc avec à-propos en
montant l'escalier, c'est un ancien garde na-
tional qui vient faire visite à son ancien géné-
ral. » M. Viennet lut à haute voix le manifeste
de la Chambre. Il fut froidement accueilli.
Le duc d'Orléans, en pleine possession de lui-
même, venait d'exprimer sa ferme résolution
de se dévouer au bonheur de la France, lors-
qu'un personnage oublié, celui qui s'était fait
1. Voir le récit de La Fayette. Mémoire, t. VI, p. MO.
372 LES DERNIKHIÎS ANNÉES DE LA FAYETTE.
appeler un instant le général Dubourg, s'ap-
procha du lieutenant général : « J'aime à
croire, dit-il, que vous ne manquerez pas à
vos promesses; mais si vous y manquiez, nous
saurions vous les faire tenir. » Alors La
Fayette, écartant l'importun, tendit la main
au duc d'Orléans et, lui remettant le drapeau
tricolore, l'entraîna, en lui prenant le bras,
vers une des fenêtres. A la vue du prince et
du général, enveloppés dans les plis du dra-
peau, la foule enthousiasmée crie à plusieurs
reprises : « Vive La Fayette! Vive le duc
d'Orléans 1 » La partie était gagnée. Le duc
d'Orléans rentrait au Palais-Royal au milieu
des ovations populaires. La Révolution venait
de le sacrer roi!
Avant de se tourner ainsi du côté du duc
d'Orléans, le général avait obéi à des in-
fluences puissantes sur son esprit.
Dans la matinée du 31 juillet, une confé-
rence s'était établie chez lui; en présence de
ses amis, le général Mathieu Dumas et Odilon
Barrot, la question de l'avènement du duc
LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 373
d'Orléans y avait été discutée par tous les
côtés. Une circonstance fortuite ou préparée
acheva de fixer l'indécision de La Fayette;
M. Rives, ministre des Etats-Unis, étant venu
le visiter à l'Hôtel de Ville : « Que vont dire,
s'écria La Fayette en s'avançant vers lui, que
vont dire nos amis des États-Unis, s'ils ap-
prennent que nous avons proclamé la ré-
publique? — Ils diront, répondit froidement
M. Rives, que quarante ans d'expérience ont
été perdus pour les Français. » Cette condam-
nation, prononcée par le ministre d'une puis-
sance républicaine, fit une profonde impres-
sion sur le général K
Il raconte qu'entouré d'une jeunesse ar-
dente et « se sentant chargé du sort futur de
patrie », il ne tarda pas à rendre au duc
d'Orléans sa visite; son but était d'obtenir de
lui une explication. Cette conversation est ce
qu'on a appelé le programme de l'Hôtel de
Ville. Le récit de La Fayette met fin à toutes
1. Mémoires de La Fayette, t. VI, \^. 411.
374 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
les versions et ne modifie pas le caractère de
la révolution de Juillet. « Vous savez, dit-il
au prince en l'abordant, que je suis républi-
cain et que je regarde la constitution des
États-Unis cortime la plus parfaite qui ait
existé. — Je pense comme vous, répondit le
duc d'Orléans; il est impossible d'avoir passé
deux ans en Amérique et de n'être pas de cet
avis; mais croyez-vous, dans la situation de la
France et d'après l'opinion générale, qu'il nous
convienne de l'adopter? — Non, répliqua La
Fayette, ce qu'il faut aujourd'hui au peuple
français, c'est un trône populaire, entouré
d'institutions républicaines, tout à fait républi-
caines. — C'est bien ainsi que je l'entends, »
reprit le duc d'Orléans.
En retournant à l'Hôtel de Ville, le général
s'empressa de rendre compte de cette conver-
sation à ceux qui l'entouraient. Ceux-ci s'occu-
pèrent alors, avec son concours, de mettre par
écrit les garanties constitutionnelles qu'il fallait
obtenir des députés. La Fayette aurait voulu
que le lieutenant général ne fût investi que de
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 373
fonctions provisoires, et que les assemblées
primaires fussent réunies pour nommer une
Assemblée constituante, mais il comprit bientôt
qu'il ne pouvait réaliser ses vœux, sans rompre
en visière non seulement avec la Chambre,
mais avec l'immense majorité de la nation
« qui était pressée de savoir à quoi s'en tenir ».
Il y renonça donc, en se contentant d'obtenir
le plus de liberté qu'il était possible.
Il était vraiment le maître, ayant toute la
force armée entre les mains. Il n'en abusa
pas.
Pendant que son quartier général prenait
tous les soins pour rallier l'armée autour du
drapeau tricolore, la garde royale se portait
sur Rambouillet, où Charles X paraissait
décidé à se maintenir. Les commissaires qui
lui avaient été envoyés, au lieu de le trouver
résigné à s'éloigner de France, furent étonnés
du congé qui leur fut donné. Ils repartirent
immédiatement pour Paris où ils arrivèrent le
3 août de grand matin ; après les avoir enten-
dus, La Fayette donna l'ordre de faire prendre
370 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
les armes à cinq cents hommes par légion. En
quelques heures, quinze ou vingt mille
hommes presque tous adolescents, fiévreux
encore des luttes des trois journées, s'enrô-
lèrent, s'armèrent, et se jetant, pour courir
plus vite à la poursuite de la royauté, dans
les voitures de luxe ou de trafic de la capitale,
s'élancèrent sur la route de Rambouillet. Le
général Pajol, avec le colonel Jacqueminot
pour chef d'état-major et George La Fayette
pour aide de camp, commandait en chef cette
multitude plus semblable à « une émeute
ambulante qu'à une armée ».
Le mouvement de Paris était irrésistible,
non pas, par la force de ceux qui y prenaient
part, mais par la faiblesse de ceux qui pou-
vaient l'arrêter. Le seul parti à prendre était
de se retirer; et Charles X, en écoutant l'avis
du maréchal Marmont et d'Odilon Barrot, un
des commissaires, cédait à la nécessité.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 377
II
Pendant qu'une monarchie s'écroulait à
Rambouillet, il s'en élevait une autre à Paris.
La proposition Bérard demandait à la Chambre
de proclamer immédiatement roi des Fran-
çais, le duc d'Orléans, sous la foi de l'exécu-
tion de certaines conditions qu'elle énumérait.
Le duc de Broglie, MM. Guizot et Casimir
Périer avaient été chargés de reviser cette pro-
position et de la convertir en un nouvel acte
constitutionnel*. Pendant la nuit du 7 août,
le duc d'Orléans envoya à La Fayette le duc
de Broglie et Casimir Périer, afin de négocier
le plan de réforme de la Charte. La discussion
dura cinq grandes heures; les envoyés sortirent
fort inquiets sur les dispositions de leur inter-
locuteur, particulièrement en ce qui concernait
la Chambre des pairs,
1. Souvenirs du duc de Broglie.
378 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Tout annonçait que si la Chambre des dé-
putés ne se hâtait pas, chaque jour rendrait
son œuvre plus difficile. Depuis qu'elle était
en session régulière, les délibérations s'accom-
plissaient au milieu d'un tumulte extérieur
qu'on dissipait avec peine. Le 7 août, des cris
menaçants se firent entendre ; on agita si la
séance ne serait pas suspendue. La Fayette
descendit sur le quai et se présenta aux pertur-
bateurs : « Si la liberté de la Chambre est
violée, dit-il, le déshonneur en retombera sur
moi, qui suis chargé du maintien de l'ordre
public. Je mets donc mon honneur dans vos
mains, et je compte assez sur votre amitié
pour être sûr que vous vous retirerez paisi-
blement. »
Ces paroles habiles et cordiales produisirent
un prompt effet ; les agitateurs se dispersèrent
au cri de : « Vive La Fayette ! »
« Ne gâtons pas, écrivait-il à un ami, cette
belle Révolution ; quant à moi, je crois mon
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 379
honneur engagé à protéger les délibérations de
la Chambre; j'y mettrai ma vie, s'il le faut. »
Il n'intervint qu'une seule fois à la tribune,
dans la discussion de la Charte. La question
grave, celle qui préoccupait tous les esprits,
était celle de la pairie. Dans cette séance du 7,
La Fayette se prononça avec énergie contre
l'hérédité. Il disait : « Lorsque je viens énon-
cer une opinion contestée par beaucoup d'amis
de la liberté, on ne me soupçonnera pas d'être
entraîné par un sentiment d'effervescence ou
de courtiser une popularité que je ne préfé-
rerai jamais à mes devoirs. Les sentiments
républicains que j'ai manifestés, dans tous les
temps et devant tous les pouvoirs, ne m'ont
pas empêché d'être le défenseur dévoué d'un
trône constitutionnel. C'est ainsi, messieurs,
que dans la crise actuelle, il nous a paru con-
venable d'élever un autre trône national et
je dois dire que mon vœu pour le prince dont
le choix vous occupe, s'est fortifié lorsque je
l'ai connu davantage; mais je différerai avec
380 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
beaucoup d'entre vous sur la question de la
pairie héréditaire. Disciple de l'école améri-
caine, j'ai toujours pensé que le Corps législatif
devait être divisé en deux Chambres, avec des
différences d'organisation. Cependant, je n'ai
jamais compris qu'on pût avoir des législateurs
et des juges héréditaires. L'aristocratie est un
mauvais ingrédient dans les institutions poli-
tiques. » C'était, malgré les réserves sur un
point constitutionnel qui fut débattu plus
tard, c'était la ratification du choix de Louis-
Phili[)pe, faite du haut de la tribune, par le
chef de la Révolution.
Aussi, lorsqu'après le vote de la proposition
Bérard, tous les députés se rendirent au Pa-
lais-Ro3^al pour lire la délibération au duc
d'Orléans, et que le prince, appelé par les
acclamations du peuple, parut sur le balcon,
il était accompagné de La Faj'^ette qu'il em-
brassa. Le général était profondément ému :
« Voilà, s'écria-t-il, le roi qu'il nous fallait.
Voilà ce que nous avons pu faire de plus répu-
blicain. »
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 381
Il a nié avoir prononcé le célèbre mot :
« C'est la meilleure des républiques. » Dans une
lettre adressée, en 1834, au général Bernard
et qui fut publiée dans les journaux améri-
cains, La Fayette crut devoir rétablir le vrai
texte de sa déclaration.
Il ne restait plus qu'à régler la question de
savoir sous quel nom le duc d'Orléans serait
appelé à régner. Ceux qui voulaient rattacher
le trône nouveau au trône ancien, demandaient
qu'il portât le nom de Philippe VII. C'était
l'avis de M. Guizot, de M. de Broglie; mais
cette idée, vivement combattue par La Fayette,
ne fut pas davantage acceptée par le duc
d'Orléans, « You see you hâve carried thepoint^ »,
écrivait-il au général, et il prit le nom de
Louis-Philippe 1*^'".
Le 9 août, la séance royale eut lieu. C'était
la première fois en France qu'un roi élu
prêtait serment à la nation, au lieu de le
recevoir.
1. a \'uus voyez que vous avez frappé j uste . »
382 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
La Fayette, dans sa Correspondance^, s'est à. plu-
sieurs reprises expliqué sur ce fait important.
« Nous avons demandé une république royale ;
nous l'aurons, j'espère; les améliorations seront
successives. Le choix du roi est bon ; je le
pensais, je le pense encore plus depuis que je
le connais, lui et sa famille. J'ai fait ce que
ma conscience me dictait, et si je me suis
trompé, c'était de bonne foi...
ï> Notre parti républicain, maître du terrain,
pouvait faire prévaloir ses opinions; nous avons
pensé qu'il valait mieux réunir tous les Fran-
çais sous le régime d'un trône constitutionnel,
mais bien libre et populaire. Le choix du
prince était indiqué par des circonstances di-
verses; il n'aurait pas eu ma voix, si j'avais
douté de son honnêteté et de son patriotisme.»
Et deux mois après, 26 novembre, répondant
à une lettre du comte de Survilliers, Joseph
1. Pages 422 et 468, t. VI. Lettres du 12 août et du 26
novembre.
LES DERMÈKES ANNEES DE LA FAYETTE. 383
Bonaparte, réfugié en Amérique, La Fayette
lui disait :
« ... Un trône populaire, au nom de la
souveraineté nationale, entouré d'institutions
républicaines, voilà ce que nous avons cru
pouvoir faire... Je connaissais à peine le duc
d'Orléans ; de vives inimitiés avaient existé
entre son père et moi. Quelques rapports de
parenté* et de bons procédés ne m'avaient
pas même conduit jusqu'à l'entrée du Palais-
Royal ; et néanmoins, je savais, comme tout le
monde, qu'il y avait dans cette famille des
vertus domestiques, des goûts simples, peu
d'ambition, et un sentiment français auquel
l'empereur lui-même avait rendu justice... Je
me rappelai le jeune républicain de 89, le
soldat de Valmy et de Jemmapes, le profes-
seur de Suisse et le voyageur aux États-Unis...
Je dois dire aujourd'hui, qu'après quatre mois
d'intime connaissance, des sentiments de con-
fiance, d'amitié et de cause commune sont
1 . Par les Noailles.
384 LES D E R M È R E s ANNÉES DE LA FAYETTE.
venus se joindre à mes considérations primi-
tives. Quant à l'assentiment général, ce ne sont
pas seulement les Chambres et la population
de Paris, quatre-vingt mille gardes nationaux
et trois cent mille spectateurs au Champ de
Mars, ce sont toutes les dépulations des villes
et villages de France que mes fonctions me
mettent à portée de recevoir en détail, en un
mot, un faisceau d'adhésions non provoquées
et indubitables qui nous confirment de plus en
plus que ce que nous avons fait est conforme
à la volonté actuelle d'une très grande majo-
rité du peuple français... Je n'ai rien voulu
vous taire de ce que j'ai fait en pleine liberté
d'esprit et de volonté, aimant mieux mériter
par ma franchise la conservation de votre amitié
que la trahir par une apologie moins sincère. »
Les premières semaines furent tout à la lune
de miel entre le général et le nouveau gouver-
nement.
Dès le 2 août, avant que les Chambres se
fussent réunies, La Fayette avait reçu en fait
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 385
le commandement en chef de toutes les gardes
nationales de France, ce qui faisait dire à
M. Metternich : « Il y a deux nobles entêtés
dont nous devons également nous méfier, bien
qu'ils soient gens d'honneur et nobles gentils-
hommes, le roi Charles X et le marquis de
La Fayette; vos journées de Juillet ont abattu
la folle dictature du vieux roi ; il vous faudra
bientôt attaquer la royauté de M. de La Fayette;
il y faudra d'autres journées, et c'est alors
seulement que le prince lieutenant général sera
vraiment roi de France. »
Ces fonctions de commandant général, dont
les rapports avec la royauté et les ministres
n'avaient pas été réglés, avaient, en effet, des in-
convénients autant que des dangers. La Fayette
les avait signalés lui-même dans une note que
publie M. Guizot dans ses 3Iémoires^. Le con-
flit avec le ministre de l'intérieur y était
annoncé; M. Guizot qui avait alors ce porte-
feuille, crut bien faire, en présentant le 18 août
1. Mémoires de M. Guizot, t. II, p. 59 et suivantes.
35
386 LES DERNIÈRES ANNÉES DE I. A FAYETTE.
à la signature du roi une ordonnance qui
régularisait la position de La Fayette, avec
cette restriction : « En attendant la promul-
gation de la loi sur l'organisation des gardes
nationales. » Cette réserve était la seule marque
de résistance.
La Fayette écrivit au ministre :
« Le hasard a fait, mon cher ami, que je
n'ai pas lu hier le Moniteur. Ce n'est que le
soir que j'ai reçu votre lettre officielle, ce qui
m'a fait manquer à deux devoirs : présenter
mes respects au roi et aller chez vous, ce que
je réparerai aujourd'hui; j'ai aussi à deman-
der au roi et à son ministre la permission de
leur désigner le général Dumas, comme major
général des gardes nationales de France. Au
reste, c'était chose convenue d'avance, comme
vous le savez; je vois avec grand plaisir que
vous pressez l'organisation définitive et je
suis charmé de votre bonne pensée pour le
choix du secrétaire de la commission.
» Mille amitiés. »
LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 387
Cette position étant prise des deux parts
avec autant de convenance que de franchise,
il n'y eut entre M. Guizot et La Fayette au-
cun embarras. Le 29 août, le roi, entouré de
toute sa famille et d'un brillant cortège, passa
au Champ de Mars une revue solennelle de
toute la garde nationale, commandée par La
Fayette, et distribua aux bataillons leurs dra-
peaux. La lettre de félicitation de Louis-Phi-
lippe au général était pleine du souffle de la
Révolution française.
« Témoin de la Fédération de 1790, dans
ce même Champ de Mars, témoin aussi de ce
grand élan de 1792, lorsque je vis arriver à
notre armée de Champagne quarante-huit ba-
taillons que la ville de Paris avait mis sur
pied en trois jours et qui contribuèrent si émi-
nemment à repousser l'invasion que nous
eûmes le bonheur d'arrêter à Valmy, je puis
faire la comparaison; et c'est avec transport
que je vous dis que ce que je viens de voir
est bien supérieur à ce qu'alors j'ai trouvé si
388 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
beau et que nos ennemis trouvèrent si redou-
table. »
Ce langage, ces sentiments donnaient à la
nouvelle royauté sa signification, justifiaient
le choix fait par la nation et touchaient pro-
fondément La Fayette. Il se croyait rajeuni et
revenu aux premiers mois de la Constituante;
il présentait à Louis-Philippe les condamnés
pour cause politique, puis les électeurs survi-
vants de l'assemblée de l'Hôtel de Ville en
1789. Le roi se prêtait de bonne grâce aux
exigences du général. Le jeune héritier du
trône s'enrôlait dans l'artillerie de la garde
nationale et La Fayette, dans un aimable
ordre du jour, présentait le prince aux légions.
Le courage du commandant en chef allait
encore une fois être mis à une décisive épreuve.
Pendant que le gouvernement cheminait pas
à pas et d'écueils en écueils, on apprit que
plusieurs des anciens ministres fugitifs avaient
été saisis et mis sous bonne garde, M. de Po-
lignac à Granville au moment où il s'embar-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 389
quait, MM. Peyronnet, Chantelauze et Guernon-
Ranville, dans les environs de Tours; les
prisonniers furent transférés à Vincennes et
confiés à la garde du général Daumesnil.
Au milieu de Teffervescence de la popula-
tion de Paris, qui n'avait pas repris ses habi-
tudes de travail, c'était une grosse affaire. Les
18 et 19 octobre, des rassemblements s'étaient
portés sur Vincennes et le Palais-Royal encore
habité par le roi et demandaient la tête des
ministres de Charles X. Le lendemain, Louis-
Philippe descendit dans la cour du Palais-
Royal, accompagné de La Fayette et du général
Gérard, ministre de la guerre; et faisant
rassembler les gardes nationaux autour de lui,
il les remercia du zèle et du bon esprit, avec
lesquels ils avaient réprimé les tentatives
d'agitation. « Ce que je veux, dit-il, c'est que
l'ordre public cesse d'être troublé par les
ennemis de la liberté réelle et des institutions
que la France a conquises et qui seules peu-
vent nous préserver de l'anarchie. »
La Fayette applaudit à ces sages et énergi-
390 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
ques paroles et dans un ordre du jour, qui lui
valut une lettre élogieuse du roi, il rappela
que les ennemis de la liberté « comme dans
les premières années de la Révolution, vou-
draient la voir déconsidérée par l'anarchie,
souillée par le crime. Ce n'est pas ainsi, ajou-
tait-il, qu'on pourrait consolider ce que nous
avons gagné dans la grande semaine ». ,
L'ébranlement des esprits devint tel, dans
les trois derniers jours du procès des ministres,
que le roi tint sur pied la garde nationale
tout entière, La Fayette en prit le comman-
dement effectif. Ses qualités de générosité et
de courage civil allaient se montrer dans cette
cause, où l'humanité était en jeu.
Le 10 décembre 1830 était le jour fixé pour
la translation des accusés de Vincennes à Paris.
La Fayette régla toutes les dispositions qu'exi-
geait cette première épreuve; la crise du
procès des ministres dura sept jours; les
rassemblements qui se formaient, dès le
matin, aux portes du Luxembourg, allaient
grossissant en nombre, en tumulte, en me-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 391
naces, durant le cours de la séance. M. le duc
de Broglie, dans ses intéressants Souvenirs^,
fait remarquer que si la garde nationale n'avait
point partagé à certains degrés les sentiments
de la foule, peut-être en aurait-elle eu raison
sans trop de résistance; mais on pouvait
craindre qu'au lieu de marcher résolument
contre l'émeute, elle ne lui prêtât main-forte
dans l'occasion. La Fayette était, par caractère,
plus enclin à employer la persuasion que la
force, vis-à-vis des masses populaires. Il faisait
appeler, tour à tour, les chefs des divers
groupes révolutionnaires, étudiants, ouvriers
ou autres. <£ Il s'épuisait à les férorer au nom
de l'humanité et du respect de la justice,
entrant plus ou moins dans leurs méconten-
tements, quant à la marche des affaires. » Il
déplorait avec eux les tergiversations du roi,
la timidité des conseillers, et donnait à enten-
dre que la crise une fois passée, tout allait
marcher à pleines voiles. De ces espérances à
1. T. IV.
392 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
des promesses, et des promesses à un engage-
ment positif, la pente était glissante.
Cependant Louis-Philippe, avec son affabilité
ordinaire, avait, dans une lettre publique,
rendu complète justice à La Fayette'. Grâce
à son ferme dévouement, grâce surtout à l'au-
dacieuse habileté du jeune ministre de l'inté-
rieur, M. de Montalivet, la tête des prisonniers
avait été respectée; aucune goutte de sang
n'avait souillé la capitale; mais si les captifs
étaient délivrés, La Fayette ne l'était pas.
Le 24 décembre 1830, il disait dans un ordre
du jour :
« L'époque critique, rendez-vous annoncé
de tous les projets de désordre, est heureuse-
ment traversée. La Révolution est sortie pure
de cette nouvelle épreuve. Force est restée à la
loi, protection aux accusés quels qu'ils fussent,
respect au jugement... Des acclamations d'a-
mour ont répondu aux remerciements person-
1. Correspondance, t. VI, p. '195.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE L.V FAYETTE. 393
nels du roi; la capitale, dont la sécurité a été
garantie avec une sage fermeté, est contente
de nous; il en sera de môme dans toute la
France; les affaires, comme notre service, re-
prennent leur cours ordinaire ; l'industrie va
se ranimer. Tout a été fait pour V ordre public;
notre récompense est cT espérer que tout va être fait
pour la liberté. »
Le Moniteur, en publiant cet ordre du jour,
déclarait, au nom du gouvernement, qu'il n'a-
vait été fait aucune promesse. En vain, le pré-
sident du conseil, M. Laffitte, confirmait à la
Chambre des députés la note du Moniteur et es-
sayait en même temps de donner satisfaction
aux jeunes gens des écoles, en faisant voter
pour eux les mêmes remerciements que pour
la garde nationale, les étudiants repoussaient,
avec un arrogant dédain, ces remerciements.
C'était de La Fayette et de ses amis politiques
qu'ils attendaient une satisfaction et l'accom-
plissement des engagements pris.
Au moment où éclataient ces nouveaux tu-
394 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
multes, le projet de loi sur l'organisation
des gardes nationales était en délibération au
Palais Bourbon; on prêtait à La Fayette des
propos comminatoires. Il aurait annoncé que le
ministère allait être modifié dans le sens de
Dupont de TEure, la Chambre des pairs rem-
placée par un Sénat électif, la Chambre des
députés dissoute et le droit électoral accordé à
tous les citoyens imposés. Tous ces propos
entretenaient, pendant la discussion de la loi,
une grande agitation. La situation de La
Faj^ette était mise en question. Les noms de
maire du palais, de mylord protecteur couraient
de banc en banc.
Ce mécontentement ne tarda pas à porter
ses fruits.
L'ordonnance du 16 août 1830 n'avait
nommé le commandant général des gardes na-
tionales qu'en attendant la promulgation de
la loi organique. Un article, proposé par la
commission de la Chambre, interdisait, même
pour un seul département ou arrondissement,
tout commandement central et rendait aux
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 393
gardes nationales leur caractère municipal en
les replaçant sous l'autorité du ministre de
l'intérieur.
Après un long débat et malgré les efforts
de quelques députés pour qu'une disposition
temporaire mît La Fayette en dehors de la
loi, la Chambre adopta l'article, et les fonc-
tions de commandant général se trouvèrent
légalement supprimées. La Fayette avait autant
de finesse que de fierté : ainsi congédié au
nom des principes constitutionnels, il envoya
à Louis-Philippe sa démission ^
Le roi redoutait l'apparence d'un tort en-
vers un homme aussi considérable et qui
venait de lui rendre un grand service. Il lui
écrivit et le vit au Palais-Royal. La Fayette
n'a pas laissé de notes sur sa conversation
avec Louis-Philippe; cependant, on trouve
dans une lettre du 12 juillet 1832 ^ adres-
sée à l'un de ses collègues, le passage suivant :
1. Histoire et Mémoires de M. le comte de Ségnr, t. VI,
p. 370 et suiv.
2. Correspondance, t. VI, p. 684.
396 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
<i Le roi ne m'a aucune obligation; je n'a-
vais ni engagement ni liaison avec lui. L'ami-
tié que j'ai éprouvée depuis pour lui et sa
famille est postérieure au parti que j'ai pris
en juillet et août 1830, uniquement parce que
j'y vis la combinaison la plus favorable aux
intérêts de la liberté et de la patrie... Lorsque,
immédiatement après avoir dépassé le seul dan
ger sérieux pour l'ordre public, les puissances
étrangères, la Chambre et la cour se hâtèrent
de satisfaire à leur impatience d'être débar-
rassées de moi, je dis au roi que j'y voyais une
occasion de me retirer sans nous brouiller. »
Les détails de cette brouille nous sont don-
nés par le parent de La Fayette, le comte de
Ségur. Au premier moment, croyant à un
malentendu, il était accouru chez La Fayette,
le pressant de reprendre sa démission :
« Non, non, mon cher cousin, lui avait-il
répondu, je connais ma position ; il est temps
que je me retire. Je pèse, je le sais, comme un
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 397
cauchemar sur le Palais-Royal, non pas sur le
roi et sur sa famille qui m'aiment, qui sont les
meilleures gens du monde et que j'aime ten-
drement, mais sur leurs entours. N'ai-je pas
entendu Viennet s'écrier devant le roi, en me
voyant entrer : « Voilà le maire du palais! »
Le roi lui-même, est-ce sans intention qu'il
me lit des journaux venus d'Amérique où je
suis dépeint, montrant à l'Europe mon manne-
quin de roi républicain pour la séduire? Nous
en avons ri, mais comment? Sans doute, j'ai
été utile à son avènement; mais si je lui ai
sacrifié quelques-unes de mes convictions, ce
n'a été que sur la foi du programme de l'Hô-
tel de Ville; j'annonçai là un roi s'appuyant
sur des institutions républicaines! Or, cette
déclaration qu'on semble oublier, j'y tiens
beaucoup 1 Et voilà ce qu'à la cour on ne me
pardonne pas. Ne sais-je pas qu'on va jusqu'à
m'accuser d'avoir ménagé la dernière émeute,
celle qui demandait la tête des ministres de
Charles X, et d'en avoir grossi le danger aux
yeux du roi ! Car, aujourd'hui que le danger
398 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
est passé, on s'efforce de ne plus y croire.
Laffitte lui-même prétend que le roi n'en a
point éprouvé un moment d'inquiétude; ce qui
est faux, puisqu'il m'en faisait demander des
nouvelles cent fois par heure ! De tout cela, la
conclusion est que je deviens gênant; j'en
prends mon parti; je garderai à la famille
royale la même amitié, mais je n'ai qu'une
parole et je ne puis changer mes convictions.
Quant à la garde nationale de Paris, comme
on veut que je reste le chef, j'en comprends
le motif, mais il ne convient pas que je m'y
soumette. Et, tenez, jugez-en vous-même I Sup-
posez qu'on offre au maréchal Soult une posi-
tion pareille à celle qu'on prétend me faire,
croyez-vous qu'il se réduirait à rester à la tête
de l'une des divisions d'une armée, dont on lui
aurait ôté le commandement en chef. >■>
C'était peu connaître l'inflexibilité calme et
l'opiniâtreté douce et polie de La Fayette que
d'espérer ébranler sa résolution. Il sentait
d'ailleurs sa situation devenir embarrassante
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 399
vis-à-vis de ses anciens amis de l'Hôtel de
Ville, et il voulait sortir de cette situation
avec éclat. Laffîtte et Montalivet l'avaient sup-
plié pendant deux heures, mais LafTitte, avec
sa légèreté habituelle, était parti sans attendre
la réplique du général, alléguant d'ailleurs qu'il
avait du monde à dîner. Son jeune collègue,
le ministre de l'intérieur, l'avait suivi, fort
embarrassé sans doute, mais très décidé, dans
une circonstance aussi critique, à ne pas se
contenter d'à peu près. Responsable de l'ordre
public, il revint seul chez La Fayette et lui
renouvela l'offre de présenter des lois électo-
rales et communales conformes à ses opinions.
« Comment Laffîtte, répliqua le général, a-t-il
pu croire que cela pourrait suffire? Il faut à
la liberté d'autres garanties et, d'abord, un
changement de ministère! — Moi compris, »
sans doute, dit Montalivet en souriant. La
réponse affirmative de La Faj'^ette fut d'une
loyauté si parfaite et en même temps si accorte,
que le ministre fut tenté de la croire un com-
pliment. « Mais ce n'est pas tout, reprit le gé-
■400 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
néral, je voudrais qu'un message du roi à la
Chambre lui annonçât, dans un franc exposé
de motifs, qu'il la dissout, pour en appeler une
autre avec l'unique mission de faire une loi
électorale, d'après laquelle une Chambre défi-
nitive serait convoquée. Quant à la Chambre des
pairs, est-ce là une de ces institutions républi-
caines dont le trône de Juillet doive s'entourer?
iNe devrait-elle pas déjà être remplacée par un
Sénat sans hérédité? — Et la Charte ! s'écria
Montalivet; mais vous m'imposez là le rôle de
M. de Polignac, et de proposer au roi des Or-
donnances 1 »
Montalivet achevait cette exclamation, quand
un officier d'état-major de la garde nationale,
M. Guinard, entra brusquement et annonça
au général que tous les rapports certifiaient
qu'il se préparait pour le lendemain une re-
doutable insurrection. Le ministre, saisissant
l'arme avec à-propos et la retournant, épuisa
toute sa chaleur de cœur pour décider La
Fayette, au nom de l'ordre public en danger,
à modérer généreusement ses exigences, et à
LES DERNIÈRES ANN'ÉES DE LA FAYETTE. 401
ne point devenir le prétexte de cette émeute
qu'on venait de lui annoncer. Il resta inébran-
lable; il finit par presser Montalivet de porter
à Louis-Philippe ses conditions avec cette seule
concession : d'attendre la réponse du roi; par
conséquent il consentait à remettre au lende-
main sa démission définitive et à coucher cette
nuit encore au quartier général.
Ainsi repoussé, le ministre de l'intérieur con-
voqua sur-le-champ les colonels de toutes les
légions au Palais-Royal. Après leur avoir ex-
posé la situation, fait sentir les responsabilités,
il leur demanda de tenter près de leur gé-
néral un dernier effort. MM. de Marmier et
de Shonen s'étant offerts pour remplir cette
mission, revinrent bientôt, les larmes aux
yeux, confirmer à leurs collègues le récit du
ministre. Alors invoquant leurs concours
unanime dans celte crise, Montalivet leur dit
d'aller préparer les légions; qu'il allait s'en-
tendre avec le roi pour le choix à faire et
l'ordre du jour à rédiger, afin que le len-
demain matin, en se réveillant, Paris apprît
26
402 LES DERNIÈRES ANNÉES DE L\ FAYETTE.
à la fois la démission de La Fayette et la no-
mination du nouveau commandant en chef;
les colonels jurèrent lappui le plus dévoué.
Vers minuit, tout fut convenu, les précautions
prises et les dangers prévenus.
La Fayette écrivit au roi, ce même soir, qu'il
n'acceptait pas l'amendement proposé par le
président du Conseil, M. Laffitte, et qui avait
pour objet de lui conférer le titre de commandant
honoraire des gardes nationales ^ « J'ai dit à
M. de Montalivet, ajoutait-il, que je me regardais
comme ayant donné ma démission, et je pense
qu'il aura donné ses ordres en conséquence.
Croyez, Sire, que le devoir que je crois rem-
plir m'est plus pénible que je ne puis l'expri-
mer; c'est aujourd'hui plus que jamais que
j'ai besoin de joindre à l'hommage de mon
respect celui de mon profond et inaltérable
attachement. »
Louis-Philippe lui adressait à minuit un
billet par lequel, en l'assurant de ses regrets,
1. Correspondance, t. IV, p. 501
LES DERMÈUES ANNÉES DE LA FAYETTE. 4U3
il lui annonçait qu'il allait prendre des me-
sures « pour remplir le vide qu'il aurait
tant voulu prévenir et qui lui faisait tant de
peine *.
Le lendemain matin, 27 décembre, le roi
dans une proclamation aux gardes nationaux s'ex-
primait ainsi : « Vous partagez mes regrets en
apprenant que le général La Faj^ette a cru devoir
donner sa démission; je me flattais de le voir
plus longtemps à votre tête, animant votre
zèle par son exemple et par le souvenir des
grands services qu'il a rendus à la cause de
la liberté. Sa retraite m'est d'autant plus sen-
sible qu'il y a peu de temps encore, ce digne
général prenait une part glorieuse au maintien
de l'ordre public, que vous avez si noblement
et si efficacement protégé pendant les dernières
agitations. » Il proclamait, en terminant, le
comte de Lobau, commandant général de la
garde nationale de Paris.
L'émeute surprise s'évapora en manifes-
tations insignifiantes. Quant à La Fayette, il
se jeta ouvertement dans l'opposition. Le jour
404 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
même, prenant la parole à la Chambre des
députés, il prit cette attitude :
« Aujourd'hui, ma conscience d'ordre public
est pleinement satisfaite. J'avoue qu'il n'en est
pas de même de ma conscience de liberté. Nous
connaissons tous ce programme de l'Hôtel de
Ville : un trône populaire entouré d'institutions
républicaines. Il a été accepté, mais nous ne
l'entendons pas tous de même. »
Ce fut sur ce terrain qu'il se plaça pour
critiquer la politique intérieure, de même
qu'il créa le mot : la paix à tout prix, pour
attaquer la politique extérieure. Mais dans
cette lutte d'un vieillard affaibli plutôt que
découragé, il trouva pour adversaires la plu-
part de ses amis de la Restauration, devenus
des hommes de gouvernement; il trouva un
prince « qui ne laissait rien à la fortune de ce
qu'il pouvait lui enlever par prévoyance » .
I
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE.
III
L'effroi de la Révolution avait coalisé contre
nous tous les cabinets de l'Europe. La ligue
s'était formée tacitement, mais spontanément,
dès le premier jour, par le seul fait de l'iden-
tité des intérêts et de la communauté des
appréhensions. La France, au lendemain des
journées de Juillet, n'avait plus ni finances,
ni armée ; mais la meilleure garantie de la
paix était le caractère du roi*.
Louis-Philippe avait un sentiment profond
et élevé des maux de la guerre ; ce sentiment,
il le devait à son éducation, à son respect de
la vie humaine, à cette sensibilité que l'esprit
du xvni^ siècle avait déposée en lui.
1. Lire la dépêche adressée le 12 octobre 1835 par le duc de
Broglie, ministre des affaires étrangères, à M. Bresson, ambas-
sadeur à Berlin.
/
406 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
Cependant le péril extérieur s'aggravait; ce
n'était plus seulement la Belgique qui s'était
soulevée; en Italie, l'agitation devenait de jour
en jour plus menaçante : au commencement
de 1831, une insurrection avait éclaté dans les
légations et les duchés. Enfin Varsovie avait
brisé ses fers et le royaume de Pologne avait
suivi son exemple. Tous ces peuples en armes
tournaient les yeux vers la France.
Laffitte, avec sa politique de laisser-aller,
était incapable de tenir tête à de pareilles
complications.
La Fayette s'était jeté à corps perdu dans
les questions de nationalité. Avec une naïveté
toute française, il avait cru que le peuple li-
béral par excellence, le peuple anglais, serait
avec lui par amour des principes. Le 23 fé-
vrier 1831, il écrivait à lord Palmerston * :
« Et la Pologne, qu'en ferez-vous? Que fe-
rons-nous pour elle? Certes il serait malheu-
1. Correspondance, t. VI, p. 526.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 407
reux que l'ancienne indignation de votre pays
sur le partage, vos récentes jalousies de la
puissance russe, l'intérêt de toute l'Europe
occidentale laissassent écraser une nation gé-
néreuse. j>
Palmerston, jaloux et méfiant de la France,
ne lui répondit même pas. ^
La Faj^ette, qui n'avait pas les lumières de
l'homme d'État et qui se laissait aller tout
entier à son imagination et à son cœur, mul-
tipliait sans succès ses discours sur les affaires
extérieures. Le roi, en refusant le 17 février
la couronne de Belgique offerte à son fds, le
duc de Nemours, donnait à l'Europe un gage
éclatant de modération. Le principe de non-
intervention, formulé dès les premiers jours
par la monarchie de Juillet, nous eût entraînés
à une guerre redoutable, si nous avions voulu
l'imposer au cabinet de Vienne pour les af-
faires d'Italie.
Bien que notre impuissance dans le mouve-
ment belge et italien fût l'objet d'accusa-
408 LES DERMÈRKS ANNÉES DE LA FAYETTE,
lions passionnées, l'émotion politique n'était
pas de ce côté-là; elle était tout entière avec La
Fayette du côté de la Pologne. Le vieux lutteur
avait pour lui les faveurs populaires lorsqu'il
disait à la Chambre, en mars de cette année 1831 :
« Le drapeau de liberté, qui nous mettait
en juillet en tête de la liberté européenne, a
passé de nos mains dans celles des Polonais.
Il est aujourd'hui à Varsovie; je réclame les
efforts du gouvernement en faveur de la Po-
logne, de cette généreuse Pologne qui a droit
aux sympathies, à l'intérêt de l'Europe entière,
et pour laquelle en s'élevant à la hauteur du
règne de Louis XV, le gouvernement ferait
déjà un peu plus qu'on n'a fait jusqu'à présent...
La guerre était préparée contre nous ; la Po-
logne devait former l'avant-garde. L'avant-garde
s'est retournée contre le corps de bataille. »
Porter nos armes à six cents lieues, à travers
toute l'Europe, était la seule réponse à faire
au cri parti de la Vistule. Quelque douloureuse
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 409
que fût la situation, les hommes de gouver-
nement ne pouvaient pas, à moins d'être aveu-
gles, ne pas voir que la France avait en face
d'elle, non seulement les trois copartageants
de 1772, mais aussi l'Angleterre qui refusait
de s'associer à nous, même pour une simple
démarche diplomatique'. La Faj-ette s'opinià-
trait à ne pas voir ces impossibilités. Ce mot
de M. Thiers : « La Pologne est restée comme
une grande douleur pour nous ; et elle ne
pouvait pas être autre chose, » ce mot si cruel
dans sa vérité politique, La Fayette ne le
comprit jamais. La prudence indispensable à
une nouvelle monarchie ne le satisfaisait pas;
n'aj^ant pas les responsabilités du pouvoir, il
l'accusait avec véhémence.
Après s'être mis en relations avec le gouver-
nement national élu par la Diète polonaise, il
avait été nommé membre de la garde natio-
nale de Varsovie et il écrivait au général comte
Ostrowski^: « Pendant que tous mes vœux se
1. Dépêche du 22 mars 1831.
2. Lettre du 21 avril 1831, t. VF, p. 500.
410 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA EAYETTE.
portaient vers les nobles dangers et les su-
blimes résolutions de la *iation que l'univers
contemple avec un respectueux et reconnais-
sant enthousiasme, vous jugez de quel bonheur
je me suis vu comblé, en apprenant que,
grâce à vos bontés, elle daignait m'admettre
dans ses rangs. Depuis le jour où votre hono-
rable proposition et l'autorisation du gouverne-
ment suprême m'ont donné ce droit précieux, je
me suis senti pénétré des obligations, bien chères
à mon cœur, que cette adoption m'impose. »
Aussi, dans un manifeste à ses électeurs de
Meaux% il s'irrite contre un S3^stème « qui veut
proclamer l'égoïsme politique de la France » ;
sans vouloir qu'on déclare la guerre, il fait et
dit tout ce qui peut compromettre la paix; il
n'est pas loin de s'écrier avec Armand Carrel :
« Il y avait plus de fierté sous le jupon de la
Pompadour ! »
« Toute la France est Polonaise-, s'écriait-il
1. Mémoires, t. VI, p. 576.
2. Discours, t. VI, p. 604 et 609.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 411
encore à la Chambre, depuis le vétéran de la
Grande Armée qui parle de ses frères polonais
jusqu'aux enfants des écoles qui nous envoient
tous les jours le produit de leurs faibles épar-
gnes pour aider la cause polonaise. Ce n'est
que par l'énergie que nous pouvons réussir.
La reconnaissance de la Pologne n'était pas
une occasion de guerre. »
On a dit qu'il était alors le centre de la di-
plomatie révolutionnaire. C'est inexact, mais
son nom était dans le cœur de toutes les nations
qui essayaient de secouer le joug de l'étranger;
il était, pour elles, l'image vivante de la France
et de la Révolution. Il sympathisait avec toutes
les insurrections, d'où qu'elles vinssent. Cette
attitude n'était pas sans créer à notre diplo-
matie un embarras sérieux ; si M. Laffitte en
prenait son parti, il n'en fut plus de même
lorsque le grand ministre du régime de Juillet,
l'homme d'État qui comprit le mieux, à ce
moment, les besoins de la monarchie française,
eut consenti, le 13 mars 1831, à diriger les
affaires.
412 LES DERNIÈRES ANNKES DE LA FAYETTE.
Parlant de Casimir Périer*, M. de Talleyrand
constatait que son entrée au pouvoir avait eu
promptement une bonne influence sur la di-
rection des aff'aires intérieures et n'avait pas
tardé à en exercer une également favorable sur
nos affaires extérieures. Il traçait ensuite, en
quelques lignes, ce portrait du premier mi-
nistre :
« M. Périer n'avait pas ce qu'on est convenu
d'appeler de l'esprit, mais, en revanche, il
possédait à un haut degré le sens droit et ferme
des gens qui ont fait eux-mêmes leur fortune.
Il cherchait son but, le découvrait et y mar-
chait résolument. Il eut même celte rare bonne
fortune que ses défauts devinrent des qualités,
dans la position difficile où il se trouvait. Il
était entier, quelque peu obstiné et parfois em-
porté ; mais tout cela prit l'apparence d'une
volonté ferme et indomptable et produisit les
meilleurs effets, à une époque où les faiblesses
1. Mémoires du prince de Talleyrand, t. IV, p. 125 et 126.
LES DERNIÈRES ANNEES DE LA FAYETTE. 413
des uns et les violences des autres avaient be-
soin de rencontrer une puissante barrière. »
Il y avait plus que l'apparence d'une volonté
ferme chez Casimir Périer, les événements le
prouvèrent et La Fayette eut bientôt à s'en
apercevoir. Les deux familles étaient très liées;
mademoiselle Nathalie, fille aînée de George
La Fayette, avait en effet épousé Adolphe Pé-
rier, un des neveux de Casimir ; aussi, à son
entrée au ministère, le nouveau président du
conseil avait réservé au général sa première
visite ^ « Je suis arrivé un des premiers à son
premier jour de réception, écrivait à son tour
La Fayette; voilà pour les sentiments de famille
et d'amitié, mais les opinions politiques pour
le dedans et pour le dehors sont loin d'être en
harmonie. » On le vit bien à la séance du
29 mai.
La loi relative aux attroupements était en
discussion. La Fayette en prit occasion pour
1. Corrrs^jiondance, t. VI, p. 562.
414 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
porter devant la Chambre une question tout
autrement vive, celle de l'association nationale
contre la restauration de la branche aînée des
Bourbons, association que Casimir Périer voulait
dissoudre. C'était précisément contre cette sévé-
rité que La Fayette s'élevait non sans arrogance :
ce On a qualifié de conspiration, disait-il, l'as-
sociation contre le retour de Charles X et de
l'invasion étrangère... Je ne me reconnais
pas le droit de donner aux autres de si rudes
leçons de liberté et d'ordre public, de dévoue-
ment à la patrie et de persévérance dans les
principes, les engagements et les affections
politiques; mais je crois avoir le droit, à la fin
de ma carrière, de n'en recevoir de personne ;
je me suis étonné aussi de ce que le gouverne-
ment, au lieu de reconnaître ce nouveau gage
de patriotisme, d'attachement à l'ordre actuel,
de s'y associer même, ait voulu lui supposer
de mauvaises intentions, établir à ce propos
une séparation entre les fonctionnaires publics
et la masse des citoyens ! Serait-ce que le gou-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 41j
vernement a été piqué d'}' soupçonner une
certaine méfiance, non de ses intentions, mais
de sa prévoyance et de son énergie ? Eh, mes-
sieurs, notre diplomatie est-elle si fière, si
superbe, si influente qu'on ne puisse pas con-
cevoir l'idée de dire une fois de plus aux mi-
nistres : « Ne craignez rien ! Nous vous sou-
» tiendrons de tous nos moyens, de tout notre
» pouvoir !... » Je n'ai depuis hier qu'à féliciter
le gouvernement de ce qu'il sent la nécessité de
s'opposer à l'invasion autrichienne et de prendre
une marche conforme à notre dignité, aux
promesses... »
Le président du conseil, Casimir Périer, se le-
vant avec vivacité : « Quelles sont ces promesses ?
Il faut enfin s'expliquer, il faut en finir. Je de-
mande à monsieur de La Fayette de dire si
c'est lui ou nous qui avons fait ces promesses ? »
Et dès que le général eut achevé son dis-
cours, Casimir Périer s'élança à la tribune :
« L'unité de l'administration, s'écria-i.-ii, nous
LES DERNIERES ANNEES DE LA FAYETTE.
paraît la première des garanties à obtenir ou
à donner... Toutes les opinions sont libres
dès qu'elles sont avouées. Ce que je viens
donc demander, c'est qu'on les avoue, qu'on
les explique, qu'on les définisse. On nous
parle d'un programme de l'Hôtel de Ville qui
n'aurait été ni accepté, ni exécuté. Quel autre
programme avons-nous en France que la
Charte qui a été acceptée par le roi et sera
toujours exécutée par des hommes dignes de
sa confiance?... J'y étais, moi, à l'Hôtel de
Ville, et je n'y ai entendu discuter sérieuse-
ment que ce qui est dans cette Charte que
nous avons tous jurée après le roi. La Charte,
voilà notre programme à tous, le roi n'a rien
promis qu'à la France ; la France ne demande
au roi rien de plus que ce qu'il a promis...
Les promesses de politique intérieure sont
dans la constitution. S'agit-il des affaires du
dehors ? Il n'y a de promesses que les traités ;
l'honneur français ne peut être intéressé que
dans les questions qui le touchent, et le sang
français n'appartient qu'à la France. Des se-
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 417
cours ont été promis, dit-on. Par qui? A qui ?
Jamais par le gouvernement. Si quelqu'un a
parlé au nom et à l'insu de la France, il est
de son devoir d'accepter la responsabilité de
ses promesses, en le déclarant... Nous regar-
dons comme injurieuse la méfiance des asso-
ciations qui usurpent nos devoirs. »
Nous avons recueilli, en 1871, de la bouche
d'un des anciens membres de la Chambre des
députés de 1831, l'impression profonde et non
encore affaiblie que fit cette harangue. On
n'était pas habitué à cette attitude, à cet accent,
à ce langage. On reconnaissait là, suivant la
belle parole de Royer-Collard, un esprit doué
de ces instincts merveilleux qui sont la partie
divine de l'art de gouverner.
La Fayette, malgré son habitude de la lutte,
fut atteint. Il commençait à s'apercevoir (sa
correspondance en fait foi) que la bourgeoisie
de 1830, rassurée sur les principes et sur le
drapeau, exigeait la paix au dehors et un gou-
vernement vigoureux au dedans. La Chambre
418 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
ayant été dissoute, les élections se firent sur
cette plate-forme électorale : « La pairie sera-
t-elle héréditaire ? »
Le général publia alors un manifeste qui
peut être considéré comme son testament poli-
tique (13 juin)^ Après avoir rappelé son
passé et dit que la tyrannie de 93 ne fut pas plus
une République que la Saint- Barthélémy ne fut
une religion, il transcrit pour ses électeurs la
conversation qu'il eut avec le duc d'Orléans à
l'Hôtel de Ville et il énumère les réformes
politiques qu'il désire. On doit reconnaître que
ce sont celles qui ont été réalisées quarante
ans après ; ses sentiments démocratiques
puisés dans la guerre d'Amérique ne le trom-
paient pas et il ne faisait que devancer son
temps, quand il disait: « Un Français n'a pas be-
soin de payer deux cents francs de contributions
pour avoir le bon sens de choisir un honnête
député de son pays. La fortune n'est pas une
garantie de bon sens, de sagesse et d'esprit...
1. Mémoires, t. VI, p. 577 et suivantes.
LES DERMKRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 419
L'enseignement doit être libre; la patrie doit
au peuple l'enseignement primaire ; les con-
seils municipaux doivent être élus par l'uni-
versalité des citoyens, la pairie héréditaire
doit être abolie. » Si toute cette partie du
manifeste est d'un libéral, toute la partie re-
lative aux affaires extérieures est généreuse,
mais pèche par le défaut de clairvoyance et
le sens politique. Le manifeste se terminait
par ces mots: « Si je me suis permis de rap-
peler des faits personnels, c'est uniquement, je
l'avoue, pour obtenir plus de confiance à ce
qu'on appellera sans doute des théories, comme
Napoléon disait : Idéologie. C'est aussi pour
séparer une fois de plus la cause sacrée de la
liberté d'avec les hérésies qui la dénaturent,
les excès qui Font retardée, les crimes qui
l'ont profanée et les apologies qui la perdraient
encore, si elle n'avait pas son refuge dans les
purs souvenirs et les sublimes sentiments qui
ont caractérisé la grande semaine du peuple. »
Réélu député, nous le revoyons frémissant,
420 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETEE.
lorsque le cri de désespoir que poussa la
Pologne en s'affaissant retentit jusqu'à Paris;
nous le retrouvons impuissant à répliquer,
lorsque Casimir Périer s'adressant à lui et
à ses amis Lamarque et Mauguin, s'écria :
tt Non, les malheurs de la Pologne n'appar-
tiennent pas au gouvernement français, mais
à ceux qui lui ont donné de mauvais con-
seils *. »
La Fa3'ette ne se décourageait pas. Ces re-
proches d'avoir donné de mauvais conseils lui
allaient cependant au cœur ; mais sa parole
à la tribune n'avait déjà plus d'autorité. La
bourgeoisie, désireuse de quiétude, abandonnait
son idole, et déjà dans le parti républicain, la
portion exaltée, que représentait le journal
la Tribune, l'attaquait sans ménagement.
Il est cependant une satisfaction dont ses
dernières lettres font foi : il contribua par sa
parole à faire abolir l'hérédité de la pairie.
Il voulait plus. Comprenant que les secondes
I. Séance du S mars 1832.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 421
Chambres en France avaient été jusqu'ici
sans force sur l'opinion, il soutint avec son
petit-gendre, M. de Brigode, que les pairs
devaient être élus pour quinze ans, avec un
renouvellement par tiers tous les cinq ans.
L'esprit politique n'avait pas fait assez de pro-
grès en France, pour que cette proposition
fût acceptée. « Nous aurons une très mau-
vaise seconde Chambre, écrivait La Fayette, et
l'expérience en montrera les inconvénients \ »
Il avait mille fois raison.
La mort de Casimir Périer l'affligea. La
lettre du 16 mai honore son cœur : toutes les
dissidences politiques furent oubliées devant
cette tombe prématurément ouverte et
devant le grand deuil national. « Nous n'é-
prouvons que des sentiments de famille et
d'amitié, disait-il, et nous voudrions em-
pêcher, dans le peu qui dépend de nous,
qu'on n'attaquât sa mémoire au delà de
l'administration dont il était l'organe. Ses
1. Correi>pondance, t. VI, p. 626 et 660.
422 LES DERNIÈRES ANNÉES ^E LA FAYETTE.
parents sont bien malheureux. Son excellente
belle-sœur l'a couvert de ses soins jusqu'au
dernier moment; il a été très affectueux pour
ses proches. » Il reconnaissait dans la conver-
sation que, sans la politique de Casimir
Périer, la royauté de Juillet n'eût pas résisté
à ses ennemis.
La nouvelle monarchie avait encore à ré-
'primer l'insurrection qui suivit les obsèques
du général Lamarque. Ce fut la dernière
affaire dans laquelle La Fayette joua, malheu-
reusement, un rôle. Il tenait l'un des cordons
du corbillard et il prononça quelques paroles
d'adieu. Aussitôt après, le drapeau rouge fut
déployé, le bonnet phrygien posé sur le cer-
cueil; quand il vit ces sanglants emblèmes de
l'anarchie, et qu'il entendit les premiers coups
de fusil, il voulut se retirer; ne trouvant pas
sa voiture, il prit un fiacre que la foule détela
pour le traîner, on ne sait où. Des jeunes
gens l'entourèrent et lui demandèrent violem-
ment de donner l'ordre de l'attaque. Il s'y
refusa. Il entendait dire derrière lui : « Si nous
LES DERNIÈRES ANNÉES D LA FAYETTE. 423
tuions le général La Fayette? ne serait-ce pas un
bon mort pour appeler aux armes? » Il trou-
vait cette idée toute simple et discutait, le soir
en famille, la question d'utilité. Heureusement
qu'il fut dégagé par un régiment de dragons.
Accusé d'avoir déposé une couronne sur le
bonnet rouge présenté devant le cercueil de
Lamarque, il écrivit une lettre publique à son
collègue, M. Madier de Montjau, pour démentir
le fait.
« Si j'ai toujours été opposé avec quel-
que dévouement et quelque éclat aux crimi-
nelles violences dont, en 92 et 93, ce bonnet
rouge devint en France le sanglant symbole,
je n'ai pas fléchi davantage devant les usur-
pations contre-révolutionnaires qui ont tour à
tour retardé la libération de 89. »
L'établissement de l'état de siège, l'insuccès
de la visite de Laffitte, d'Odilon Barrot, et
d'Arago aux Tuileries achevèrent de brouiller
La Fayette avec le gouvernement et même
424 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
avec Louis-Philippe. Mécontent de tout, l'es-
prit un peu affaibli, le général disait e1 écri-
vait que le roi avait nié ses engagements en
adoptant le système du 13 mars. Dans son
entourage immédiat, on était fort hostile à la
monarchie de Juillet; La Fayette ne se souve-
nait plus assez qu'il avait fait cette monarchie,
il oubliait des rapports cordiaux et les termes
de sa lettre au comte de Survilliers. Rien
n'est triste dans ce siècle comme les dernières
années d'un héros. Il n'y a guère, depuis
cinquante ans, que M. Thiers qui soit mort
entier.
Les dernières apparitions de La Fayette à
la Chambre des députés furent motivées par
le projet de loi tendant à accorder une pension
aux vainqueurs de la Bastille. Ses idées répu-
blicaines s'étaient fortifiées, sans qu'elles ces-
sassent d'être modérées. Accusé par le journal
la Tribune, il répondait^: « La modération
1 . Voir lettres du 2 avril, 30 mai, 28 août, 23 novembre
1833. Correspondance, t. VI.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 42o
n'a jamais été pour moi le milieu de deux
opinions quelconques. J'ai, pendant quarante
années de ma vie, rendu hommage à mes
amis de 92 et flétri l'horrible époque où ils
paraissaient sur les échafauds. Associé de
"Washington, de Franklin, de Jefferson, je ne
suis pas tenté, au bout de soixante ans, de
changer de paroisse pour le patronage de
Robespierre, Saint-Just et Marat. » La Fayette
était du côté d'Armand Garrel, quand cet hon-
nête et vigoureux esprit condamnait les doc-
trines antilibérales des partisans d'une nou-
velle Convention qui voulaient imposer leurs
idées par la force. La Fayette flétrissait surtout
leur alliance avec le bonapartisme. Comme ses
opinions étaient avant tout des sentiments, il
était très sensible aux injures que déversait
sur lui la presse républicaine; il s'en plaignait
à Dupont de l'Eure. Toujours Américain de
souvenir, il n'avait pas cessé de correspondre
avec le président Jackson.
Sa dernière lettre fut écrite à M. Murray,
président de la Société d'émancipation des
426 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
noirs; dans des pages émues, il appelait de
tous ses vœux le triomphe de cette noble
cause dans le monde entier. Son cœur restait
jeune et généreux; et, c'était bien finir. La
mort de Dulong, tué en duel par le général
Bugeaud, l'affecta beaucoup. Il voulut suivre à
pied son convoi; en rentrant chez lui, il
éprouva un malaise et s'alita *. C'était le même
jour où s'était couché aussi pour ne plus se
relever, deux ans auparavant, son plus vieil
ami, son compagnon d'Olmûtz, M. de Latour-
Maubourg.
La princesse Christine de Belgiojoso vint
se joindre aux enfants de La Fayette et s'as-
seoir à son chevet. Son état devenait plus
satisfaisant et l'on pouvait espérer son réta-
blissement, lorsque le 9 mai étant sorti en
voiture, un orage amena un refroidissement
dans la température. Le malade eut un frisson
de fièvre et la maladie fit de rapides progrès ;
1 . Souvenirs sur la vie privée de La Fayette, par Jules
Cloquet.
LES DERMÈUES ANNÉES DE LA FAYETTE. 427
son visage exprimait une patience résignée et
la plus sincère gratitude pour les soins qu'on
lui rendait. Il touchait à la dernière heure;
ses enfants et sa famille entouraient seuls son
lit; il ne parlait plus, on ne savait s'il voyait
encore; son fils George s'aperçut que, d'une
main incertaine, il cherchait quelque chose
sur sa poitrine. Le fils vint en aide à son
père et lui mit dans la main un médaillon
que La Fa^^ette portait toujours suspendu à
son cou. Il le colla à ses lèvres. Ce fut son
dernier mouvement; ce médaillon contenait le
portrait et les cheveux de madame de La
Fayette. « Ainsi, dit M. Guizot, déjà séparé
du monde entier, seul avec la pensée et
l'image de la compagne dévouée de sa vie, il
mourut. » Par le côté affectueux, cette exis-
tence avait gardé toute son unité morale.
C'était le 20 mai 1834. Le monde otficiel
présida presque seul aux obsèques du vieux
général. « Cacliez - vous , Parisiens! écrivit
Armand Carrel, le convoi d'un véritable ami
de la liberté va passer! » Ce fut au cimetièFe
428 LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE.
de Picpus, à côté de sa femme, qu'il fut
inhumé. La terre de France et celle que des
Américains avaient apportée de leur pays se
confondirent pour protéger et recouvrir les
restes de La Fayette.
Les États-Unis ne furent pas ingrats. Ils
s'associèrent dignement à la douleur de la
famille. Le 24 juin, le Sénat et la Chambre
des représentants, réunis en congrès, prirent
une délibération motivée, aux termes de la-
quelle un deuil national de trente jours fut
ordonné. John Quincy Adams fut chargé de
prononcer un discours sur la vie et le carac-
tère de l'ami de Washington ; le 21 décembre,
en présence des deux Chambres, du président
de la République, des ministres et des am-
bassadeurs, le commandant en chef notifia
aux troupes et à la flotte la mort du dernier
major général de l'armée de la Révolution et
lui fit rendre les honneurs militaires. L'éloge
de La Fayette fut lu au milieu de l'enthou-
siasme des assistants; le congrès en ordonna
l'impression à soixante mille exemplaires. C'est
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 429
ainsi que s'honore un grand peuple et qu'il
donne l'exemple aux autres.
Si nous avions à résumer notre opinion sur
l'homme à qui celte étude est consacrée, nous
dirions : qu'ayant plus d'orgueil que d'ambi-
tion, et plus admirable aux jours de péril que
dans la direction d'un parti, il prête à la
critique dans plus d'une phase de sa vie
politique.
Il ne fut ni un grand penseur, ni un orateur
éminent, ni un homme d'Etat. Comme tous
ceux qui n"ont point été aux affaires et qui
n'ont point gouverné, il ne connaissait point
le cœur humain ; mais il ne faut pas, suivant
l'expression de Montaigne, « guetter aux pe-
tites choses » les individus comme La Fayette ;
il a le droit d'être jugé, non, suivant des
fautes isolées, mais selon son caractère et
ses œuvres pris dans leur ensemble. Nul ne
représente comme lui cette haute noblesse
du xviii^ siècle qui s'était donnée, avec un
entrain sans pareil, à la Révolution fran-
çaise. Dès les premiers moments, son cœur
430 LES DERNIÈRES ANNÉES D K LA FAYETTE.
s'enrôla avec son esprit. Depuis le jour où il
partit pour T Amérique jusqu'à l'heure où il
présenta au peuple le duc d'Orléans, sur le
balcon de l'Hôtel de Ville, La Fayette ne se
reprit pas. Toutes les générosités, il les eut,
avec tous les enthousiasmes et toutes les vail-
lances ; il n'y a pas une noble cause qui se soit
soulevée dans le monde, sans qu'il n'ait été
à côté d'elle, fie se préoccupant jamais de sa-
voir ce que dirait la froide raison ; plus friand
de popularité que de pouvoir, il était tout à
l'action ; c'était, dans les temps modernes, avec
les différences de siècles et de lieux, un re-
dresseur de torts, une sorte de paladin de la
Table ronde ; la liberté était sa Dame et il lui
fut fidèle jusqu'à son dernier soupir. Ayant la
main ouverte jusqu'à la prodigalité, il fut
presque toujours dupe et jamais intéressé ; fier
et dédaigneux, très gentilhomme dans son
flegme et dans son langage, il représente mieux
que personne, l'ancienne et la nouvelle France
se réconciliant dans la nuit du 4 Août; et si
l'on joint à ces dons de race ses qualités
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA FAYETTE. 431
privées, cette simplicilé, ce bon goût, ce charme
qui le faisait adorer de tous ceux qui l'entou-
raient, le culte passionné qu'il garda contre
tout oubli jusqu'à l'heure suprême, pour celle
qui à honoré son nom, on trouve dans cet
ensemble une grandeur morale qui s'ajoute à
son allure héroïque et la rehausse.
A'ous espérons qu'après avoir lu ce livre, on
comprendra que, s'il y eut des figures plus
imposantes que celle de La Faj^ette, il n'y en
a pas de plus attachante et de plus française.
FIN
FAiîis. — IMPKIJIBIUE cil.MX. — 17870-10-92. — (Eocre Icrilleui.)
TABLE
AVANT-PROPOS l
CHAPITRE PREMIER
LA FAYETTE A OLMtJTZ 1
CHAPITRE II
LA FAYETTE SOUS LE CONSULAT ET l'EMPIRE. . 124
CHAPITRE III
LA FAYETTE PENDANT LES CENT JOURS 218
CHAPITRE IV
LA FAYETTE PENDANT LA RESTAURATION, ET LE
DERNIER VOYAGE EN AMÉRIQUE 264
CHAPITRE y
LA FAYETTE ET LA RÉVOLUTION DE JUILLET. — SA
MORT. — CONCLUSION 353
l'i'..'vKRIK CIIA'X, RLE BERGKRE, 20, l'AKIS. — 17870-9-92.- lEilirc i..rr. k!11.
V >.-:,--*
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University of Toronto
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REMOVE
THE
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